Les artistes prennent le pouls du monde. Ils l’observent, s’en imprègnent et, grâce à leur pouvoir expressif, nous le restituent dans une œuvre. Cette œuvre nous permet à notre tour de mieux percevoir le réel, de mieux comprendre la vie, sa beauté et ses pièges.  Ainsi, les artistes nous éveillent, nous enseignent et agissent parfois comme des guides et des initiateurs.

Le dernier film de Woody Allen, Blue Jasmine, éclaire deux tendances qui caractérisent notre époque : l’incitation à l’imposture et la prévalence  d’un nouveau type de psychopathologie. Les névroses classiques ont en effet cédé le pas aux pathologies dites du narcissisme et aux psychoses ordinaires.

Enfant adoptée, Jasmine, l’héroïne interprétée par Cate Blanchett, est un être fragile, vide, désemparé, qui se construit une identité factice par l’adhésion mimétique à des images et aux idéaux contemporains : renoncement au savoir (elle interrompt ses études), culte des marques de luxe, existence parasitaire. Tel un caméléon (à l’instar d’un autre héros allénien, Leonard Zelig), Jasmine masque son néant en se fondant dans l’univers de Hal, son époux richissime. Cette entreprise de falsification commence par la modification de son nom. L’héroïne s’inventera un « pseudo » : Jeannette deviendra Jasmine, plus chic et glamour. En guise de bouée de sauvetage identitaire, elle fera aussi graver son nom sur tous ses bagages : ici, l’inconsistance de son patronyme se jumèle à un appui valorisant, le logo Louis Vuitton… Elle reprendra encore à son compte tous les tics de langage, la gestuelle, ainsi que la panoplie du savoir-faire de la parfaite petite parvenue.

Avec cette thématique, le film éclaire aussi en abyme le métier d’acteur : la capacité mimétique à entrer dans un personnage. Et si Cate Blanchett obtiendra sans doute l’oscar du meilleur rôle féminin, son personnage, Jasmine, mériterait l’oscar de la meilleure épouse de luxe ! Allen ne se contente pas de donner une apparence de plus à Cate Blanchett, il explore la traversée des apparences, montre comment un rôle est la revanche de ce que l’on veut sur ce que l’on est, et que, dans le cas de Jasmine, cet être se réduit à rien. Au diapason de son époque, en bon sociologue, Allen observe aussi les habitudes de chaleureux prolos, lesquels jubilent en se prenant sans cesse en photo avec leurs téléphones mobiles. Véritables paparazzis d’eux-mêmes, ils semblent à la recherche d’une consistance que leur conférerait l’image.

Le film présente comment Jasmine a bâti sa vie sur une immense imposture et raconte sa déchéance sociale et mentale. On apprend qu’elle a élu comme mari un escroc : Hal, personnage inspiré par Bernard Madoff.  Dans La fabrique des imposteurs, le psychanalyste Roland Gori dresse la liste des traits propres à notre époque qui permettent aux escrocs de prospérer. Parmi ces traits, il y a l’omniprésence de la technique, des statistiques et des abstractions vides. A cet égard, la référence à Madoff paraît la bienvenue. En effet, ce prince du mensonge, ce roi de l’esbroufe, n’était-il pas l’un des cinq inventeurs de la finance numérique, de la bourse électronique, du Nasdaq ?

Mais refermons cette parenthèse et recentrons-nous sur la personnalité de Jasmine. Avec cette héroïne, ce n’est plus la névrose classique dont Freud a révélé les coordonnées qui se manifeste. Jasmine n’est pas une femme habitée par des désirs secrets qui buteraient sur des interdits forts. Elle appartient à un autre univers mental. Dans un contexte où tout est permis, elle s’épuise à rejoindre des idéaux valorisants qui la confrontent désespérément à ses limites et l’exposent à la tentation d’y arriver « malgré tout », grâce à l’appui d’un homme fortuné. Par le recours à l’imposture et au mensonge, elle cherche à masquer sa vérité blessante et douloureuse. Vérité qui se révélera lorsque ruinée, Jasmine ne disposera plus d’écrans de fumée pour voiler son néant. Elle apparaîtra alors égarée, le regard perdu dans le vide, en proie à une errance hallucinée, jacassée par un monologue délirant.

Woody Allen filme essentiellement la SDF, la « sans domicile fixe » masquée par la « sans difficulté financière ». En choisissant ce point de vue, il rend son héroïne attachante. En filmant le noyau de détresse de Jasmine, le grain de sable autour duquel la perle de l’imposture va se constituer, il inspire au spectateur une adhésion, une vibrante sympathie. Le spectateur n’arrive pas à la détester, bien qu’elle ruine sa sœur et provoque de nombreux dégâts autour d’elle.

On peut aussi voir en Jasmine un archétype d’un nouveau genre. Enfant adoptée issue d’une famille pauvre, n’est-elle pas le fruit d’une société où quelque chose s’est détraqué dans les filiations ? Ne reflète-t-elle pas ces familles décomposées, mondialisées, où les pères sont des mères comme les autres, où les inhibitions ont disparu et où le modèle de réussite du nourrisson avide d’objets s’impose partout, règne sans partage ?

De ce point de vue, le film d’Allen symbolise notre époque, montre que le ressort de l’hubris contemporaine est une immense dépression, que notre course folle à un « toujours plus » recouvre un néant, que notre mégalomanie pousse comme un champignon vénéneux sur le terrain d’une détresse essentielle. Ainsi, ce film nous présente peut-être la vérité de notre monde, sa parenté avec Jasmine, un être vide, égaré, mais flamboyant.

*Photo : Blue Jasmine.

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