Un an après la rocambolesque aventure de la flottille « humanitaire », les matelots du Bien remettent le couvert. Une seconde flottille est bloquée en Grèce depuis plus d’une semaine tandis que les militants pro-palestiniens qui prévoyaient de se rendre en Cisjordanie via Israël sont bloqués à Tel-Aviv ou à Paris. Singulièrement, Ankara, qui parraina le départ de la première flottille, met aujourd’hui des bâtons dans les roues de la seconde embarcation « humanitaire ». Pour comprendre le renversement intervenu en quelques mois, revenons sur le dessous des cartes internationales…

Depuis quelques années, les « islamistes modérés » qui gouvernent la Turquie cherchaient le premier prétexte venu pour rompre l’entente stratégique entre leur pays et Israël. Bien qu’appartenant toujours à l’OTAN et restant l’une des pièces maîtresses de la politique américaine dans la région, la Turquie islamo-conservatrice voulait se poser en leader islamique du Proche Orient et occuper une place centrale dans la résolution des conflits régionaux.

L’an dernier, Ankara a donc avancé ses pions sur deux terrains différents, le nucléaire iranien et l’affrontement israélo-arabe.

Dans un premier temps, la Turquie a provoqué une crise diplomatique en encourageant le départ de la flottille emmenée par l’ONG turque IHH, proche de l’AKP du premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Inutile de préciser que les préoccupations humanitaires n’étaient que l’alibi de ce virage stratégique. Si l’État turc éprouvait quelque compassion pour les nations privées d’État, les Kurdes seraient au courant.

Dans la même logique interventionniste, Ankara a investi le terrain du nucléaire iranien en multipliant les initiatives. Ainsi, le 17 mai 2010, Erdogan a conclu avec le président Ahmadinejad un accord prévoyant d’enrichir l’uranium iranien en Turquie sous la supervision de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). Dans la foulée, la diplomatie iranienne faisait toutefois savoir que « l’Iran (allait) continuer à enrichir l’uranium à 20% sur son territoire ». Sachant que la levée des sanctions contre l’Iran restait conditionnée à l’arrêt de ses activités nucléaires à domicile, Téhéran prouvait à nouveau son art consommé du double-jeu.

Dans le même temps, après avoir constaté l’échec de la « politique de la main tendue » en direction de l’Iran, ployant sous les pressions de la Chine et de la Russie, Washington annonçait que la dénucléarisation du Proche-Orient était une priorité. À l’issue de la conférence de suivi du Traité de Non Prolifération, le 29 mai 2010, les puissances nucléaires officielles appelaient ainsi tous les États de la région à participer à une grande conférence internationale pour créer une « zone exempte d’armes nucléaires », comprenant de facto l’Iran et Israël. Ce texte mettait sur un pied d’égalité Tel Aviv – qui fonde sa sécurité sur la dissuasion sans n’avoir jamais avoué disposer de l’arme atomique – et Téhéran – signataire du TNP qui la veut à toute force. Une gifle pour Israël, opposé à toute visite de ses installations nucléaires par l’AIEA et peu habitué a être traité de la sorte par son allié américain !

Et hop, « Free Gaza » sortait du turban du grand Mamamouchi !

C’est dans ce contexte que la célèbre flottille fit l’an dernier une irruption remarquée dans l’actualité, emmenée par l’ONG turque l’IHH, qui n’a rien d’une bande de blanches colombes. En fait, il s’agissait du neuvième voyage organisé depuis 2008 par le mouvement « Free Gaza », devenu pour la circonstance partenaire de l’IHH, et qui s’est fixé pour but la levée du blocus imposé par l’Egypte et Israël à Gaza depuis que le Hamas y a pris le pouvoir en 2007.

Soulignons d’abord que les enjeux humanitaires de cet aréopage étaient dérisoires. Chaque semaine, Israël laisse passer et fournit une partie des 15 000 tonnes d’aide humanitaire à Gaza là où la flottille n’en apportait que 10 000.

Par ailleurs, « Free Gaza » n’avait jamais caché ses intentions militantes. Dans un communiqué du mois de janvier 2010, ses responsables déclaraient : « Nous ne sommes pas des protestataires ou une agence d’aide humanitaire. Notre seul but est politique. Nous sommes engagés dans la résistance face à l’occupation israélienne. » C’était dit et assumé.

Si la charte de « Free Gaza » précisait que ses membres adhéraient « aux principes de la résistance non-violente en mots et en actes, quelles que soient les circonstances », les circonstances, justement, de la prise de contrôle de la flottille par l’armée israélienne ont prouvé que ces beaux principes ont été largement oubliés, au moins sur l’un des six bateaux, le Mavi Marmara, le navire amiral contrôlé par l’IHH où les soldats israéliens ont été accueillis à coups de matraques et de couteaux comme le prouvent les vidéos de l’abordage et les propres témoignages des auteurs des faits.

Très vite, l’engrenage vers la bavure se mit en place. Provocation préméditée ? Manque de préparation des soldats israéliens ? Les deux. Mais ce n’est encore rien. Fondée en 1992 pour venir au secours des musulmans bosniaques pendant la guerre des Balkans, l’IHH n’est pas inconnue des services antiterroristes français. Selon un rapport confidentiel repris en 2006 par l’Institut danois d’études internationales, l’IHH a organisé, au milieu des années 1990 « le recrutement de soldats pour préparer la « guerre sainte » et envoyé ces hommes « dans des zones en guerre dans les pays musulmans pour leur permettre d’acquérir l’expérience du combat ». L’IHH serait également « coupable » d’avoir transféré des fonds et fourni des « réserves d’armes et d’explosifs » aux combattants musulmans dans ces pays. » Des écoutes téléphoniques réalisées en 1996 permettraient même d’établir que l’ONG a eu des contacts avec « une résidence d’Al-Qaida à Milan et des terroristes algériens opérationnels en Europe ».

Si les cris de victoire des islamistes du monde entier n’excusent en rien les erreurs du commandement israélien qui ont conduit à la mort de neuf personnes, force est de constater que l’ONG IHH n’avait aucune intention de respecter la charte de « Free Gaza ». Les vrais pacifistes répartis entre les cinq bateaux (parlementaires européens, journalistes, militants pro-palestinens, un prix Nobel de la Paix, Mairead Maguire…) en furent pour leurs frais. Ceux qui embarquèrent sur le Mavi Marmara ne souhaitaient qu’une chose : que l’affaire dégénère. Notons que le chef du Mouvement islamique, le cheikh Raed Salah, de nationalité israélienne, qui était présent sur ce dernier bateau, a depuis été arrêté par la Grande-Bretagne et attend actuellement son expulsion.

Piégés par le poids des mots (« humanitaire », « pacifique ») et le choc des images sanglantes, les Etats rivalisèrent d’hypocrisie dans leurs condamnations unanimes. L’Autorité palestinienne de Ramallah, qui s’était bien gardée de soutenir une opération ne pouvant bénéficier qu’à ses rivaux du Hamas, qualifia l’intervention israélienne de « massacre ». Ici et là, des ambassadeurs israéliens furent convoqués pendant que la Turquie rappelait le sien, dénonçant « une grave violation du droit international. En termes simples, cela équivaut à du banditisme et à de la piraterie, au meurtre d’État ».

Les Palestiniens ont bon dos

Aujourd’hui, la donne a changé. Premier fait troublant, les militants bloqués à Roissy ou à l’aéroport Ben Gourion ont été blacklistés par les Israéliens grâce à des informations transmises, entre autre, par le gouvernement turc.

Par ailleurs, le 1er juillet dernier, le bateau irlandais Saoirse, membre de la seconde flottille, s’est rendu dans les eaux territoriales turques pour faire confirmer un sabotage de son moteur par les services spéciaux israéliens. Après inspection, les autorités turques ont conclu qu’aucun sabotage n’avait été subi par cette embarcation.

En coulisse, la Turquie et Israël négocient secrètement autour du rapport de l’Onu mettant en cause Ankara dans cette affaire, afin de ne pas déterrer le cadavre des responsabilités turques.

Et voilà, la boucle est bouclée. La première flottille fut un prétexte à la brouille israélo-turque et la seconde servira sans doute à réchauffer les relations entre Ankara et Tel-Aviv. Si, entretemps, le contexte régional a changé, les Palestiniens, eux, ont toujours bon dos.

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