Dans Au grand comptoir des Halles, Patrick Cloux reconstruit la mythologie du ventre de Paris, et nous rappelle qu’un jour, il n’y a pas si longtemps, la capitale a été populaire.


Avant la farandole des Caterpillar et la frénésie des excavatrices, il y eut un monde au cœur de Paris, autour de l’église Saint-Merri. Un poumon encalminé qui brillait à la lumière grisâtre de l’aube. Cap sur les pavillons Baltard des années 50/60, dernier refuge avant le jour chagrineur, dernière station avant l’inventaire, dernière trace d’une humanité poisseuse et bravache, conglomérat d’âmes solitaires avant la liquidation générale qu’on nomme pudiquement aujourd’hui le progrès. C’étaient des odeurs, des couleurs, des chahuts, des misères et des fortunes diverses à l’ombre du IVème arrondissement, en somme, l’octroi à une vie parallèle. On payait physiquement de sa personne pour avoir la permission d’entrer dans cette caste d’éclopés, de vagabonds et de grossiums. Une communion à peine concevable dans notre société actuelle qui parque les pauvres types dans des statistiques et s’indiffère du sort des clodos à la rue.

Jadis, les gens de peu avaient un nom, au moins un prénom dans cette cité interdite aux employés modèles, aux cadres très moyens et autres sédentaires du contrat de travail. Désormais, l’anonymat règne en despote éclairé. Et puis, il y avait ce bruit lancinant, cette force qui tapait dans la matière, une vague tranchante qui emportait tout sur les étals. Une onde qu’on entendait vibrer à Passy ou à Vincennes, très loin de l’épicentre, on savait que Paris ne s’arrêterait pas de tourner dans la nuit. En apesanteur et en blouses, sans lever la tête du billot, les forts des Halles coupaient, transportaient, palabraient et marchandaient sans répit. Une poche de vie, de résistance aussi, où les hommes avaient enfin le sentiment d’exister, ils se tenaient chaud dans la froideur du labeur. « Il y avait aux Halles une fraternité bonace, sans gros recul, une donnée immédiate de la conscience comme qui dirait, faite d’une respiration latente, liée aux mélanges des gens et au travail » écrit Patrick Cloux dans Au grand comptoir des Halles, sa chronique (en noir et blanc) qui vient de paraître chez Actes Sud.

Ce libraire, déjà auteur d’une vingtaine d’ouvrages notamment Un vin de paille (Stock/2004) ou Dans l’amitié du merveilleux (Le Temps qu’il fait/1989) nous parle du monde d’avant l’œuvre tellurique de Renzo Piano et de Richard Rogers, avant le Centre Pompidou caréné comme un échafaudage permanent. Cette « ère de loisirs cultivés, dispersés et ludiques » comme la qualifie l’écrivain nous laisse de marbre, elle pue la mort certaine. Au fracas de la technologie, préférez suivre la plume de Cloux fureter à travers les époques et les grandes figures de la littérature populaire. Dans une capitale suffisante qui repousse la pauvreté derrière le ruban de bitume, on peine à imaginer ce réceptacle fumant et frémissant d’activités.

Patrick Cloux nous donne enfin les clés des Halles pour mieux saisir cet environnement incomparable de poésie et de violence, d’entraide et de chausse-trappes. Pour étayer son propos, il nous fait voyager dans les livres de Léon-Paul Fargue, André Hardellet, André Vers, Léo Malet, Henri Calet mais il lorgne aussi du côté de chez Eugène Sue ou Zola. Pour les amateurs de littérature bistrotière et argotique, nous sommes aux anges ! Nous buvons du petit lait. Ils sont tous là au rendez-vous de la débandade et du cocasse, les Claude Seignolle, Jacques Yonnet, Robert Giraud et évidemment Robert Doisneau, l’imparfait de l’objectif qui a capturé toute cette population à jamais disparue dans les couloirs du temps. Cloux, érudit nostalgique, entomologiste du zinc, chasseur d’insolite, découvreur de l’infiniment petit, du friable, des histoires sans lendemain, est un enchanteur. La ville lumière revit sous son témoignage chargé de mille références, mille détails, au-delà du folklore audiardesque et de la geste gouailleuse. C’était ça Paris au siècle dernier.

Au grand comptoir des Halles, Chronique (Noir et blanc) de Patrick Cloux, Actes Sud, 2018.

Lire la suite