Hier encore florissant, le système bancaire libanais est devenu un « ground zero financier » comparable au port de Beyrouth.


Le 30 juillet dernier, quelques jours à peine avant que l’exposition du dépôt numéro 12 ne dévaste des quartiers entiers de Beyrouth,  l’agence Moody’s a retiré les notations des trois banques libanaises qu’elle observe – Bank Audi, BLOM Bank et Byblos Bank, soit les trois établissements bancaires principaux du pays. Moody’s explique que le manque d’informations l’empêche d’évaluer efficacement leurs solvabilité. Cet argument est mis en avant lorsque l’émetteur refuse de fournir les informations demandées par Moody’s, des données que l’agence ne peut obtenir via les canaux publics. Autrement dit, c’est le naufrage. Mais si les banques libanaises coulent aujourd’hui, cela fait au moins un an qu’elles prennent l’eau.

Dès novembre 2019, la Banque du Liban (BDL, la Banque centrale libanaise) avait demandé aux banques libanaises d’augmenter de 20 % leurs fonds propres afin de renforcer leur solvabilité. Dans son plan de redressement économique voté le 30 mai, le gouvernement libanais avait également évoqué son intention de restructurer le secteur. La BDL a d’ailleurs créé le 16 juillet une commission à cette fin.

L’argent de la diaspora

Le plan de redressement du secteur bancaire conçu par le gouvernement libanais prévoit la restructuration de la Banque centrale (BDL) ainsi que des banques privées – mais non leur mise en faillite. Ainsi, la BDL a demandé aux banques de se recapitaliser en augmentant leurs capitaux. La logique derrière ce plan est d’obliger les actionnaires de réinjecter une partie des dividendes perçus depuis des années.

Car pendant de longues années, les banques libanaises attiraient les capitaux de la diaspora libanaise. Il faut dire qu’elles avaient un sacré atout dans leur manche : un taux d’intérêt élevé (autour de 6% ces dix dernières années) d’un côté, un taux de change relativement stable de l’autre. Autrement dit, un investisseur étranger pouvait acheter des livres libanaises, les investir à 6% et plus tard racheter du dollar à un prix proche du celui de la vente. Le maintien de cet  ensemble taux de change/taux d’intérêt – avec la complicité des différents acteurs du système politique et financier qui se partageaient les bénéfices engrangés – a produit une véritable « pompe à fric ». Cette manne a permis aux banques libanaises de devenir le sixième système bancaire mondial en termes d’actifs par rapport au PIB, avec des dépôts presque trois fois plus important que  production économique annuelle du pays. Avant la crise, les banques libanaises disposaient d’environ 25 milliards de dollars de fonds propres, bénéficiant d’un indice de solidité et de solvabilité supérieur aux normes internationales. Mais cette force est devenue une faiblesse depuis que les flux d’argent en provenance de l’étranger ont cessé.

Pyramide de Ponzi

Ainsi, ceux qui ont contribué à cette pyramide de Ponzi (un système nécessitant d’attirer de l’argent frais en devises pour pouvoir verser des intérêts à leurs déposants) et en ont profité au détriment des clients « ordinaires » (foyers, entreprises), sont appelés par le gouvernement libanais à mettre au pot. Concrètement, le plan de redressement du gouvernement considère que les pertes devraient être épongées par un effacement du capital existant (« write-off ») des banques. Soit la réduction à néant (« wipe-out ») de leur actionnariat. Ceci est bien évidemment un point de départ pour une négociation, mais la logique du « profiteur-payeur » n’en demeure pas moins claire.

Parallèlement, la BDL pousse les banques locales, trop nombreuses pour l’économie libanaise, à la fusion. Enfin, si tous ces efforts ne suffisent pas, un renflouement interne (« bail-in ») sera nécessaire avec la conversion forcée d’une partie des dépôts en instruments du capital. Autrement dit, aux dépens des épargnants. Lors de l’annonce de sa démission en juin, le directeur général du ministère des Finances Alain Bifani, qui a préparé le plan du gouvernement avec ses équipes et des conseillers étrangers (Lazard , Henri Chaoul…), a parlé d’un « haircut » (« coupe de cheveux », c’est-à-dire ce que les détenteurs des comptes devraient payer) de seulement 13%. Selon lui, seuls les comptes bancaires dépassant 10 millions de dollars (soit 931 sur un total de 2.7 millions de comptes), seraient concernés par cette contribution forcée qui s’effectuerait en échange d’actions de la banque.

Ainsi, certains gros investisseurs « piégés » par la crise partageraient la facture des pots cassés mais les comptes courants et l’épargne des  familles ou des entreprises libanaises ne seraient pas mise à contribution.

Crise soudaine

Or, recapitaliser les banques signifie émettre de nouvelles actions et faire appel à des investisseurs qui prennent en compte la notation des banques auprès des agences pour évaluer le risque ainsi que les conditions financières de leurs apports. Les deux autres agences de notation, Fitch et Standard & Poor’s (S&P) avaient noté respectivement Bank Audi et Byblos Bank à “RD”(restricted default) en décembre 2019; et Bank Audi, BLOM Bank et Bankmed à “SD” (selected default). Depuis mars, la notation souveraine est la même que celle des banques du pays. Signe que la pompe à fric était tombée en panne et que le système bancaire commençait à prendre l’eau.

La dégradation de la situation financière du Liban frappe par sa rapidité et sa brutalité. Jusqu’en 2017, les indicateurs étaient au vert et la Bank Audi,  premier établissement bancaire du pays, affichait des bonnes performances conjuguées à une bonne santé comptable. En novembre 2019, en plein mouvement de contestation (lancé le 17 octobre 2019), des rumeurs diffusées sur Facebook annonçaient la faillite imminente des deux premières banques libanaises, Audi et Byblos. L’information n’était hélas pas aussi fausse qu’on le croyait alors.

Cependant, le tarissement des investissements étrangers n’est pas la seule cause de l’écroulement du système libanais. Au fil de la crise, entre août et décembre 2019, les banques ont 10 milliards de dollars de dépôts et leurs fonds propres se sont érodés. Peu après les rumeurs de faillite, en novembre 2019, les réserves de devises étrangères des banques auprès de leurs correspondants sont tombées en dessous des 8 milliards de dollars. Dans un effort pour enrayer cette hémorragie, les banques ont imposé des limites à l’accès aux liquidités et aux transferts à l’étranger. Dans une telle situation, la solution évidente est d’obliger les banques à lever des fonds, c’est-à-dire se recapitaliser.

L’Etat au défi

Les estimations du montant nécessaire à l’opération varient entre 15 et 25 milliards de dollars. Pourquoi un tel écart ? Les banques ayant massivement investi leurs capitaux dans la dette publique libanaise, c’est-à-dire le financement de l’Etat, le trou dans leurs bilans dépend de la cote des obligations émises par l’Etat libanais… Dans ces conditions, on comprend l’extrême difficulté d’une levée de capitaux. Car ceux qui pouvaient renflouer les caisses des banques exigeaient en échange de les valoriser largement plus bas que leur valeur comptable, ce qui auraient fortement dilué les positions des actionnaires. Après avoir pris l’habitude de canaliser une grande partie de leurs dépôts vers le financement de l’Etat plutôt que de prêter au secteur privé, plus de deux tiers des actifs des banques sont immobilisés dans la dette publique. C’est ainsi qu’en 2019, le piège s’est renfermé sur les banques libanaises, bien avant le Covid-19 et l’explosion du 4 août dernier.

Comme le port de Beyrouth, le système bancaire libanais est aujourd’hui un « ground zero financier ». Les solutions sont autant politiques qu’économiques car comme l’ont confirmé les dernières crises, le dernier recours du système financier s’appelle l’Etat. L’Etat qui régule, l’Etat qui décide du taux d’intérêt, l’Etat qui décide du déficit, de l’endettement et des priorités budgétaires, l’Etat qui nationalise et redresse. L’Etat qui, dans le cas du Liban, fait tragiquement défaut.

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