Hommage aux victimes des attentats: la minute de silence respectée

Hommage aux victimes des attentats: la minute de silence respectée

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La sonnerie retentit, il est midi, ce lundi 16 novembre 2015. Les élèves se lèvent et se figent. Il n’y a pas un bruit dans la salle de permanence où s’entasse une soixantaine de collégiens. Je les observe. Il n’y a pas un sourire, pas une mimique, seulement le silence et la gravité. Quand prend fin cette minute, les élèves se rassoient et de la bouche d’un gamin de cinquième s’échappe un « merci ».

Dès l’annonce de l’organisation de cette cérémonie, les interrogations s’étaient multipliées : allait-on revivre les pénibles événements du 8 janvier, quand ce moment d’unité avait été brisé par des adolescents et de jeunes adultes, obligeant le ministère à concéder que des « incidents » avaient troublé, non seulement le silence, mais également les cours au cours desquels des élèves avaient « compris » voire « approuvé » les assassinats de journalistes ? Beaucoup d’enseignants savaient que cette injonction ministérielle les avait placés une fois encore en situation d’affronter l’immonde. Nous connaissions déjà l’irrespect, les réactions déplacées, les discours de haine. Nous nous souvenions des « et pourquoi on ne fait rien pour les enfants palestiniens ? » ou encore des « je ne me lève pas pour des juifs » qui avaient suivi « l’affaire Merah ». Rien de neuf sous la grisaille…

Ce 15 novembre 2016, les textos fleurissent donc sur mon téléphone : « tu me diras pour la minute de silence ? ». Oui, mais j’aurais pu dire ce que, avec beaucoup, je pressentais : tout allait bien se passer. Et tout s’est déroulé, dans l’ensemble, dans un religieux recueillement. Mais alors pourquoi maintenant et pas hier ? Pourquoi ces « incidents » après Charlie et l’Hyper casher et l’unitaire gravité d’aujourd’hui ?

Les raisons invoquées par certains ont de quoi faire sourire. On a ainsi pu entendre que le ministère avaient pris les devants, proposé des ressources pédagogiques et prodigué de précieux conseils ; que les profs avaient travaillé depuis janvier et œuvré à éclairer les esprits. Certes, le travail, tout comme le discours de l’institution ne doivent pas être négligés. Mais enfin, ce serait faire de la cécité volontaire le sport national que de ne pas accepter l’idée que les cibles des derniers attentats ont totalement changé la donne.

En effet, on ne tue plus pour ce que l’on fait (des soldats, des journalistes), ni pour une appartenance religieuse (des juifs). On tue, au hasard, de manière totalement arbitraire. Mes élèves l’ont très bien compris, surtout ceux qui habitent aux abords du Stade de France ou dans les rues adjacentes à la rue du Corbillon où s’est déroulé l’assaut du RAID. Les préjugés antisémites et les considérations religieuses n’ont plus droit de cité. Certains ont exprimé leur peur : « on est tous visés », « on peut tous mourir ». Ils ont raison. Cette prise de conscience d’élèves de 15 ans semble rejoindre celle de nombre d’adultes, rattrapés par l’histoire, rattrapés par ce qu’ils n’ont pas compris ou voulu comprendre. Pourtant, il suffisait d’accepter de voir. Aux actes antisémites du début des années 2000, qui n’ont jamais cessé, s’est ajouté le kidnapping et le meurtre d’un jeune homme, Ilan Halimi, parce qu’il était juif. Puis sont venus les assassinats de Montauban et de Toulouse perpétrés par Mohamed Merah contre des militaires et des juifs dont des enfants entre 4 et 7 ans. Des journalistes et encore des juifs en janvier 2015. Enfin, n’importe qui, tout le monde, en novembre. Ces victimes, juifs, militaires, journalistes ont rassuré : ils n’ont pas été visés « pour rien »… Ils ont permis aux paresseux de donner un sens aux actes : c’est terrible, affreux, mais je ne suis pas visé, je ne dessine pas et ne suis ni militaire ni juif. Penser comme cela, c’était ne rien avoir appris ni compris des gestes de Merah et des autres. Les juifs sont ainsi considérés par cet islam radical comme l’ennemi absolu, le paradigme de l’Occident honni. De fait, ils sont des vigies. Les agressions et assassinats dont ils sont les victimes auraient dû faire réagir davantage. Aujourd’hui, le bilan est dramatique, le choc est d’autant plus terrible qu’on ne s’y attendait pas.

Mais tout indiquait que nous pouvions nous y attendre. Les autorités, d’abord, qui, depuis janvier dernier, ont sans cesse rappelé les risques majeurs d’attentats meurtriers. Plusieurs tentatives de répliques des attaques de janvier auraient aussi dû alerter : Villejuif par exemple, le Thalys évidemment. Mais c’est comme s’il existait une incapacité à prendre conscience des drames évités.  « Jusqu’ici tout va bien » disait Vincent Cassel dans La Haine

Au début des années 2000, des professeurs avaient alerté de  la montée des discours de haine[1. Cf. Les Territoires perdus de la République, Mille et une Nuits, octobre 2002, réédition, mars 2015.]. Je ne reviendrai pas sur l’accueil glacé qu’a réservé à ce « brûlot » une partie des médias et du monde politique. Néanmoins, me reviennent en mémoire les nombreuses accusations venues de ma gauche. Tout cela a d’abord été faux ou exagéré ; puis, au regard de l’évidence, on m’a dit : mais l’antisémitisme n’est pas l’apanage de jeunes musulmans… Sans blague ? On y ajoutait (on le fait toujours, au mépris de la réalité) la détresse sociale. Bref, tout était avancé pour minimiser et euphémiser. Nos détracteurs ne voyaient en nous que des racistes, de droite, parano… Ils n’ont pas voulu entendre ce que nous essayions alors de dire : les discours de certains élèves témoignaient des progrès de discours radicaux qui relevaient d’une vision politique inquiétante. Mes élèves n’ont jamais été, à quelques exceptions près, des idéologues, mais plutôt des relais d’opinion, celles qui circulent. C’est cela qu’il aurait fallu comprendre. Il ne s’agit pas de dire qu’il y a un lien déterministe entre la parole radicale et le passage à l’acte, ce serait ridicule et faux,  mais il aurait fallu la prendre  pour ce qu’elle était : une alerte. Certes, en 2002, il n’y avait ni la guerre en Syrie, ni Daech, mais le terreau idéologique qui allait mener à l’embrigadement de jeunes de nos banlieues et d’ailleurs était déjà à l’œuvre.

Depuis des années, c’est ce que nous sommes profondément qui est visé. Mes élèves, qui ont 15 ans, ont aujourd’hui compris la signification de la guerre qui nous est faite. Mais qu’une partie de l’opinion publique ne le perçoive que maintenant a de quoi sidérer. Ce n’est pas faute d’avoir tiré la sonnette d’alarme. En décembre 2014, dans ces mêmes colonnes, révolté par l’indifférence face aux actes antisémites, j’écrivais ceci : « Les gens qui sont menacés, agressés, frappés peuvent remercier toutes ces belles âmes qui n’ont rien voulu voir ou qui continuent de s’aveugler. Ils les remercient avant, peut-être, si ce n’est déjà fait, de leur dire au revoir et bonne chance ». C’était un mois avant janvier 2015 et onze mois avant les carnages de novembre. Depuis, Pierre Manent a écrit dans Situation de la France : “Une seule chose en vérité paraît susceptible d’éduquer les nations, c’est l’expérience politique quand celle-ci est suffisamment brutale, pénétrante, bouleversante”. Méditons cette leçon.

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00551705_000021.


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Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie, enseigne depuis 2000 en Seine-Saint-Denis.

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