Non, je ne  pavoiserai pas mes fenêtres avec le drapeau tricolore comme Hollande m’a « invité » à le faire. J’en ai un pourtant un de drapeau, bien roulé, dans mon bureau. Il me sert pour les manifs ou les meetings, voire pour les victoires de l’équipe nationale de foot. Il faut savoir que du côté des communistes, si on aime le rouge, on aime bien aussi le tricolore, drapeau de l’émancipation représentée par la Révolution Française qui a toujours articulé l’amour de la Patrie avec l’universalisme ou, si vous préférez, la nation et l’internationalisme. Oui, assez étrangement, pour être internationaliste, il faut au départ une nation – sinon ça s’appelle la mondialisation.

Je n’ai donc aucune allergie au tricolore. J’en ai une, en revanche, et extrêmement forte, au festivisme macabre  que représente cette initiative présidentielle. Et ce pour plusieurs raisons.

Une raison étymologique d’abord. On ne pavoise que pour exprimer sa joie, pas son deuil. Le verbe pavoiser lui-même a acquis des connotations péjoratives avec le temps qui lui donne le sens d’une joie un peu arrogante. On pavoise pour un quatorze-juillet : se souvenir de la magnifique toile de Monet, Rue Montorgueil, une de ses plus éminemment joyeuses.  On ne pavoise pas, à tous les sens du terme, quand on va rendre hommage à cent-trente morts et que l’on réagit par une politique étrangère brouillonne et un état d’urgence. Etat d’urgence qui a eu promptement pour effet d’interdire les manifestations autour de la Cop 21, de perquisitionner les squats et les maraîchers bios et libertaires mais pas,  étrangement, de fermer les hypermarchés.

Mais la perte du langage adéquat aux faits n’est pas le moindre défaut des hommes politiques postmodernes qui n’ont plus de pouvoir réel et se débrouillent très mal avec les symboles puisqu’ils ne sont plus du tout conscients de faire partie d’un récit.

L’autre raison de mon insubordination, c’est qu’il s’agit d’une vision totalement américanisée du drapeau. Il suffit de voir les consignes données. Par exemple, si vous n’avez pas de drapeau, ce qui peut arriver, puisque ce n’est pas encore passible d’une fiche S, vous pouvez vous rendre sur un site gouvernemental et l’imprimer. Bon, il vaut mieux une imprimante couleur et vu le prix, autant aller s’acheter un drapeau… Mais attention, on nous le dit dans toutes les gazettes, c’est devenu un objet très fashion et les consommateurs se ruent dessus un peu partout. Mieux, vous êtes aussi encouragé à pavoiser le Web en prenant des selfies devant des drapeaux. C’est vrai que le selfie, c’est une preuve de recueillement, de chagrin, de douleur. C’est ballot, on aurait dû penser à en faire sur les lieux de l’attentat, devant les corps.

Troisième raison, comme toute initiative de ce genre, que vous pavoisez ou non, votre geste sera interprété par vos voisins. C’est un piège : vous pavoisez et cela vaut adhésion au gouvernement ou indication que vous êtes de droite, voire très à droite ; vous ne pavoisez pas, c’est que vous êtes un mauvais français, un qui n’aime pas son pays. Et là où l’on voudrait tant trouver un sentiment d’union, de fraternité, on fait naître le soupçon, le commentaire, la rumeur. « Il n’a pas mis son drapeau, ça m’étonne pas, sa femme est marocaine. » ou alors « Ce vieux facho, t’as vu, il a ressorti le drapeau de son régiment. Je suis sûr qu’il a torturé en Algérie. »

Enfin, dernière raison, je suis trop attaché à la liberté d’expression pour ne pas me méfier de cette sacralisation du drapeau.  Qu’il représente pour moi une histoire que j’estime être « en bloc » plutôt honorable, c’est mon opinion. Qu’il représente pour d’autres le drapeau d’une puissance impérialiste, coloniale, massacreuse et la bêtise nationaliste, c’est la leur et je la trouve parfaitement respectable, y compris par des temps qui sentent le « réarmement » moral.

On peut même avoir le désir de le profaner, de le brûler, ou de cracher dessus. De toute manière, il en a vu d’autres pour avoir peur de ces manifestations de haine infantile, le drapeau.

Et puis négocier cette liberté d’expression serait évidemment une victoire terroriste, une de plus…

*Image: wikicommons.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche