Des drapeaux en berne sur la Promenade des Anglais (Photo : SIPA.AP21922955_000038)

L’attentat de Nice confirme que nous devons nous habituer à vivre dans ce que les spécialistes de la gestion de crise appellent une situation dégradée. C’est-à-dire un environnement global marqué par la conflictualité, l’incertitude et l’instabilité sur une période de moyen/long terme. Il n’existe pas de recette miracle pour anticiper ce type d’actes barbares. On peut sans doute améliorer nos capacités d’analyse, mieux cerner les processus de radicalisation. Il importe toutefois de saisir qu’il faut impérativement apprendre à vivre dans des sociétés vulnérables. Retrouver le sens du tragique n’a certes rien d’agréable, mais c’est une nécessité pour transcender l’épreuve et vaincre au finish les criminels qui tentent aujourd’hui de nous déstabiliser (en utilisant en priorité toutes les ressources de la société médiatique, tant il est vrai que le terrorisme se définit en partie comme une guerre de l’information spécialement vicieuse).

Briser nos schémas mentaux,
penser le terrorisme à l’heure du réseau

Le plus complexe à intégrer opérationnellement et conceptuellement, afin de combattre efficacement le phénomène djihadiste, consiste à assimiler l’idée que Daech fournit une source d’inspiration pour les terroristes, et non forcément un commanditaire direct, une cellule dormante ou des moyens logistiques. Elle repose sur une machinerie propagandiste visant à déclencher le passage à l’acte chez les individus les plus instables ou les plus fanatisés, sans savoir précisément qui réagira aux stimuli constitués par les différents messages fleurissant dans des vidéos, des revues ou des prêches enflammés. Mathieu Guidère a dit l’essentiel sur ce sujet[1. Terreur. La nouvelle ère. Des Twin Towers à Charlie, Mathieu Guidère, (Autrement, 2015).] : « La disponibilité accrue de technologies sophistiquées mais bon marché et simples d’utilisation a rendu le partage d’informations et de séquences vidéo plus facile, plus rapide et plus ouvert. Ces technologies permettent l’enregistrement vidéo de séquences par les détenteurs de caméras numériques et de téléphones mobiles […]. Le phénomène a connu un essor fulgurant à partir de la guerre en Irak de 2003, sur le modèle des groupes de l’insurrection irakienne et, en particulier, de la branche irakienne d’Al-Qaïda en Mésopotamie (Irak). Son dirigeant de l’époque, le jordanien Abou Moussab Al-Zarqawi, tué dans un raid américain en juin 2006, avait réalisé le film de ses exploits dans le désert irakien entouré de ses principaux lieutenants. Depuis, cette vidéo est devenue “culte” parmi les djihadistes, faisant partie des modèles du genre en termes de propagande et d’effet. »

Or, il n’est guère facile de briser nos schémas mentaux, de penser le terrorisme à l’heure du réseau, sur un mode décentralisé. Cependant, la base intellectuelle pour réaliser un diagnostic correct de la violence djihadiste réside dans la pulvérisation de notre raisonnement traditionnel qui exige, lui, de lire l’ennemi à travers une pyramide hiérarchique bureaucratisée. La « révolution du nihilisme » islamiste passe par la fragmentation de l’action hostile. Nous faisons face à une multitude d’acteurs malveillants susceptibles de choisir un objectif et d’exécuter de manière relativement autonome une opération allant du massacre de masse à l’assassinat ciblé.

Quelles sont donc les urgences ? Accentuer la pression sur l’Etat islamique en Syrie, car il importe de venir à bout du centre conjoncturel névralgique de l’influence idéologique et culturelle du djihadisme salafiste. On ne viendra certainement pas à bout de Daech en se limitant à des raids aériens.

Faire de la défense de la République
et du territoire national l’affaire de tous

Il s’agit ensuite de défendre les piliers intellectuels, culturels et sociaux qui soutiennent l’édifice démocratique, libéral et laïc que nous appelons le régime républicain. Ce qui impose par exemple de ne pas accepter qu’il puisse exister des « territoires perdus », où l’Etat de droit ne s’applique déjà plus, et de s’opposer énergiquement à tout communautarisme fragilisant la cohésion nationale. Enfin, nous avons à fortifier l’aptitude à la résilience, car c’est bien de cela dont nous avons sans doute le plus besoin.

A cet égard, l’idée de faire appel à la réserve opérationnelle (gendarmerie, Armée de terre, Armée de l’air et Marine) se révèle tout à fait pertinente. Non seulement parce qu’elle permettrait à terme de soulager une partie des tensions sur les effectifs des forces publiques ; mais aussi parce qu’elle symbolise la « nation en armes ». Certes, ce vocabulaire est passé de mode ; il signifie pourtant quelque chose d’essentiel : il souligne l’implication des citoyens dans leur propre défense. Il rappelle que dans une république démocratique, chacun doit bénéficier d’une culture élémentaire de sécurité nationale et participer d’une manière ou d’une autre à la préservation des valeurs et du patrimoine matériel et moral dont il bénéficie.

Les services de renseignement et de sécurité ne peuvent rien contre la radicalisation. Leur rôle est d’en prévenir si possible les effets criminels et de savoir débusquer et stopper les auteurs d’actes terroristes. En revanche, enrayer la dynamique fondamentaliste à la racine du djihadisme salafiste planétaire est un combat politique dont nous n’avons toujours pas élaboré la stratégie.

Attentats de Nice et Saint-Etienne-du-Rouvray, par magazinecauseur

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Eric Delbecque
Directeur du département intelligence stratégique de SAFARIS, auteur de Directeur du département intelligence stratégique de SAFARIS, auteur de Idéologie sécuritaire et société de surveillance (Vuibert). Son site : www.intelligences-croisees.com