La proclamation des résultats du vote des délégués au Congrès de la CDU pour désigner le chef du parti a rappelé à Angela Merkel quelques souvenirs de sa jeunesse est-allemande : les chrétiens-démocrates l’on reconduite au poste de présidente du parti et de candidate à la chancellerie avec 98% des suffrages exprimés. On notera au passage que les grands partis allemands, de gauche comme de droite, se sont bien gardés de se lancer dans des primaires, ou la désignation par le vote des militants de leur chef suprême. La bonne vieille recette bureaucratique de l’élection, dans les sections, des délégués au congrès du parti, qui voteront selon leur conscience et les consignes venues d’en haut est de nature à éviter bien des tracas…
La presse allemande a qualifié ce score de « cubain », l’étage juste en dessous du nord-coréen, étalonné à 100%, voire plus.

Et pourtant, Angela Merkel n’est pas du genre à enflammer les foules par son verbe, ou par l’exposé d’un grand récit présentant sa vision du futur de l’Allemagne et de l’Europe. Mais les délégués au congrès de Hanovre lui ont fait une standing ovation, car ils savent qu’elle est aujourd’hui leur atout maître pour gagner les élections au Bundestag de l’automne 2013. Avec 68% d’opinions favorables, Angela Merkel est largement plus populaire que son parti, qui plafonne aujourd’hui à 38% des intentions de vote. La CDU/CSU devance, certes, largement le SPD qui recueille autour de 30% des intentions de vote. Mais la coalition actuellement au pouvoir (CDU/CSU/Libéraux) n’est pas certaine de devancer l’alliance du SPD et des Verts, en raison de l’affaiblissement des libéraux du FDP, qui auront cette fois-ci du mal à franchir la barre des 5% permettant d’entrer au Bundestag. Sans Angela Merkel, la droite allemande aurait donc de fortes chances de se retrouver sur les bancs de l’opposition.

Pourquoi Angela est-elle si populaire ? Celle que l’on appelle familièrement « Mutti » (maman), est une figure rassurante dans un monde qui l’est de moins en moins. Sa discrétion, sa manière non ostentatoire d’exercer le pouvoir, son peu de goût pour la rhétorique, son mépris de l’argent dans sa vie personnelle plaisent dans une Allemagne majoritairement protestante depuis la réunification. Elle incarne la Prusse sans l’arrogance bismarckienne, et ceux qui préfèrent un exercice plus flamboyant du pouvoir, comme ces bons catholiques bavarois, peuvent se consoler en admirant les fêtes somptueuses offertes à Munich par les héritiers républicains de Louis II de Bavière. La botte secrète d’Angela Merkel, celle qui la rend aujourd’hui indispensable à la tête du gouvernement de Berlin, c’est son aversion pour tout ce qui peut ressembler à une idéologie. Son expérience de la dictature au nom du Bien, version communiste, l’a vacciné contre. Comme le remarquait, avait un brin de regret, un commentateur de centre-gauche, Angela est une femme totalement dépourvue de passion politique, même si elle a prouvé, dans le passé, qu’elle pouvait être une redoutable tueuse dans ce monde sans pitié. Elle sait, comme personne, couper les têtes qui pourraient la menacer, mais elle procède à ces exécutions comme le bourreau d’antan : sans haine, avec la bonne conscience d’avoir accompli une tâche pénible, mais nécessaire.

Elle s’est ainsi placée dans une position de pivot sur le champ politique d’outre Rhin : parfaitement apte à former des coalitions avec des partis situés sur sa droite, comme sur sa gauche, y compris avec des Verts allemands, qui n’ont plus le tropisme gauchiste de leurs équivalents français. À moins d’un tremblement de terre, d’un tsunami ou d’une révolution, tous événements fâcheux dont l’Allemagne semble aujourd’hui à l’abri, il est plus que probable qu’Angela Merkel se succédera à elle-même en 2013. La seule incertitude du scrutin est celles des alliances possibles : soit la poursuite de la coalition avec les libéraux, soit la recherche d’une grande coalition avec le SPD, qu’elle a déjà expérimentée lors de son premier mandat.

Elle va gagner, donc, mais pourquoi faire ? La réponse à cette question dépend, bien sûr, du choix du partenaire en fonction du résultat des élections, mais on peut déjà tracer les grandes lignes de l’action future de la chancelière, telles qu’elles apparaissent dans son comportement d’aujourd’hui. Après avoir longtemps hésité, Angela Merkel est décidée à ne pas faire exploser la zone euro, car son MEDEF à elle, le « Bund deutscher Industrieller » (BDI) a fini par la persuader que l’économie allemande ne pouvait se permettre de perdre, pour cause de récession dramatique, des clients d’Europe du sud qui font tourner les usines du pays. Le remplacement des pays de la zone euro par les BRICS et assimilés est loin d’être accompli, même si pour la première fois, la Chine est devenue cette année le premier partenaire économique de l’Allemagne.

C’est pourquoi Angela Merkel a déclaré tout récemment au tabloïd Bild am Sonntag qu’il n’était pas impensable d’abandonner tout ou partie de la dette grecque dans quelques années, à condition que les Hellènes fassent bien gentiment les réformes que l’on exige d’eux. Cela ne mange pas de pain, car on peut toujours estimer que les Grecs n’en font pas assez, mais c’est un signal donné à l’Europe et aux marchés que l’idée d’un éclatement de la zone euro n’est pas, pour l’instant, dans ses cartons. Sans le claironner, elle met également en place des mesures de renforcement du pouvoir d’achat de ses concitoyens, comme l’augmentation des retraites des femmes ayant élevé des enfants, et l’annonce de la prochaine instauration d’un salaire minimum légal, dont l’Allemagne était jusque là dépourvue. C’était ce que réclamaient à cors et à cris les partenaires européens de l’Allemagne, dans l’espoir de voir leurs produits trouver de nouveaux débouchés dans une économie épargnée par la récession.

Les Allemands sont loin d’être devenus des cigales, seulement des fourmis moins hargneuses. La question à 1 million de deutschemarks est bien entendu le traditionnel « Est-ce que c’est bon pour nous ? », le nous représentant ici le peuple qui s’est battu vaillamment pour récupérer l’Alsace et la Lorraine. Disons que ce n’est pas trop mauvais, car Berlin, que l’exercice d’un leadership trop brutal effraie, va faire le minimum pour stabiliser une situation qui risque de lui échapper. Jusqu’à ce qu’Angela estime que le cas des méditerranéens est décidément désespéré, et que l’intérêt de l’Allemagne exige qu’on les abandonne à leur sort. Son dicton préféré est gravé sur un rocher dans l’île de Rügen où elle passa son enfance : « Dieu est le maître des flots et du vent, mais les voiles et la barre sont à moi ! » Ce qui permet, quand il le faut, de virer de bord.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...