J’aimerais faire une mise au point presque entièrement dictée par le chauvinisme régionaliste, c’est mal, je le sais, mais j’insiste. Dans son excellent papier sur la profanation de Sarre-Union, Luc Rosenzweig, avec lequel je suis généralement en accord total, et ce depuis longtemps, a commis un impair que d’aucuns parmi les plus chatouilleux qualifieraient d’offense.

Il s’agit d’un détail typographique redoublé mais un détail de taille: les guillemets qu’il accorde à « malgré-nous » et à « de force ». Il s’agit, soit d’une erreur historique, soit d’un parti-pris à consonance mémorielle: je connais, mon père a le même. Dans une famille juive française dont certains membres ont fait les frais du racisme hitlérien, c’est le cas de la mienne et je ne sais si c’est la même chose pour Luc, il était courant d’assimiler malgré-nous et collabos et le procès de Bordeaux (un documentaire intéressant a été diffusé la semaine passée suite au film de Prazan sur Oradour) n’ y fut pas étranger, d’autant plus quand ladite famille  a été contrainte de se réfugier (c’était le mot courant) en Limousin et que ses biens à Metz ont été spoliés en son absence par des profiteurs (antisémites ou non, qui peut le dire?).

Mais la réalité historique est tout autre et là sont mes objections[1. Rigoulot, Riedweg, Bernhaupt, Vonau, etc. mais la bibliographie sur le sujet, à part Rigoulot, est maigre, la chose restant « honteuse» et souvent publiée chez des éditeurs locaux, comme si ça n’intéressait pas la France, pourtant Une et indivisible….] : à part l’écart de dates et de population, la situation fut sensiblement équivalente en Moselle et en Alsace (si ce n’est le mouvement autonomiste alsacien): d’un coté Bürckel, de l’autre Wagner, l’un dirigeant le Gau Westmark (les marches de l’Est) Moselle plus Sarre et de l’autre le Gau Baden Elsass, Alsace plus Bade-Wurtemberg.  Le 19 août 1942, Bürckel , ayant fini  par convaincre Hitler de la nécessité de mobiliser dans les régions annexées (Barbarossa n‘étant pas à proprement parler une réussite, quant aux autres fronts…),  et l’engagement volontaire ayant été jusque-là infime, il décrète le service militaire obligatoire pour les mosellans, assorti le 29 août de la nationalité allemande. Ce sera fait en Alsace le 25. Bürckel proposera même à ceux qui le souhaitaient la possibilité d’être expulsés avant le début de septembre mais, face à l’afflux de demandes, il se rétracta. Jusque-là, l’endoctrinement obligatoire se faisait par la « hayotte »  (de la prononciation allemande de HJ c’est-à-dire les Hitler Jugend) pour les adolescents, filles et garçons.

Bref, l’enrôlement fut massif, 103 000 alsaciens et 31 000 mosellans, dont 30% ne revinrent pas (principalement sur le front de l’Est et notamment au camp de Tambov). Un concept très simple fut mis en place « Sippenhaftung » littéralement la responsabilité du clan, c’est-à-dire de la famille collectivement en cas de désertion. Les guillemets sont une offense à ceux qui l’ont subi sans oublier les insultes accolées à ceux qui en sont revenus, auxquelles le PCF ne fut, évidemment pas étranger: les mines de Karaganda et Tambov, colonies de vacances de la glorieuse Union Soviétique étaient de justes punitions pour les traîtres d’Alsace et de Moselle.

Je rappelle qu’en ce qui concerne la division Das Reich à Oradour, il s’agissait de 13 Alsaciens incorporés de force-sans guillemets-et d’un seul engagé volontaire. Aussi lorsque Luc affirme que « les malgré-nous » « comptaient parmi eux un nombre non négligeable de nazis bon teint », il commet, à mon avis, une erreur et une injustice.

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Michel Kessler
est bouquiniste.est bouquiniste.
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