Abdelatif Kechiche, auteur des beaux films La Faute à Voltaire, L’Esquive et La Graine et le mulet signe avec La Vie d’Adèle un splendide nouvel opus, Palme d’or de Cannes 2013. Une palme qui a entraîné une envolée de polémiques et d’enthousiasmes délirants, encensée par une certaine critique bien pensante de gauche et critiquée par certains moralistes  de droite, tous aveuglés par le lien idéologique qu’ils firent avec l’actualité du moment (le mariage pour tous, la loi Taubira…). Les premiers y voient un film libertaire prônant le triomphe de leur libéralisme progressiste, les seconds y sont opposés en raison de leur défense des valeurs morales. Pour bien voir ce film, oublions aussi les controverses entre les actrices et le metteur  en scène, relayées avec une stupidité sans égal par les médias.

Bien sûr, le film n’a rien à voir avec tout le fatras que la gauche a créé autour de cette question sociétale. Affirmons le d’emblée, il s’agit d’un très grand film, une œuvre ambitieuse, servie par une mise en scène implacable et magnifique, des cadres d’une rigueur  et d’une précision absolue, une lumière somptueuse qui irradie le beau visage d’Adèle magistralement interprétée par Adèle Exarchopoulos. C’est une comédienne d’une force incroyable, qui, par la  fragilité de son visage, par ses larmes, sa bave, sa morve sont pour beaucoup dans la fascination suscitée par le film. Les émotions d’Adèle sont comme un fleuve en crue, elles l’emportent et nous submergent créant une empathie profonde avec l’actrice et le personnage.

Mais surtout, une fois de plus le cinéaste nous parle d’un sujet qui lui tient à cœur : la transmission. Ce plaisir de la littérature et de la découverte du monde passe par le personnage d’Adèle dont la vocation d’enseigner est la seule certitude dans un monde sans repères.

Adèle est d’origine sociale modeste, cultivée et intelligente. Elle ne trouve un écho à ses interrogations que dans les œuvres de Marivaux ou de Laclos et s’adapte mal au monde qui l’entoure. La vulgarité de ses camarades de classe, filles et garçons, obsédés par les questions sexuelles la perturbe. Sa relation amoureuse avec un jeune homme gauche et quelque peu inculte renforce son mal être. Perdue, un soir où elle est sortie dans un bar gay et lesbien avec un ami, Adèle rencontre une étudiante aux Beaux Arts, Emma jeune femme aux cheveux bleus, croisée quelques temps auparavant dans la rue et dont la beauté et le mystère  l’émeuvent. Très vite, le charme vénéneux  d’Emma l’entraine dans une relation charnelle et passionnée et l’introduit dans un monde artistique dont elle ignore tous les codes.

Si Abdellatif Kechiche donne une importance majeure aux séquences d’amour physique. Il filme avec une crudité abrupte de longues scènes de sexe entre les deux  jeunes filles qui renvoient le spectateur à son rapport au voyeurisme. Le vrai sujet de Kechiche est la capture du réel, des moments de vie d’une certaine jeunesse  dans la France contemporaine. Le travail et les valeurs de partage, de transmission, y trouvent peu leur place, dominé par le vide d’une société festive et illusoire.

Deux mondes s’opposent, ici, même si jamais, le cinéaste ne juge, filmant toujours avec justesse chaque personnage. Celui de la bourgeoisie-bohème et celui d’Adèle. Sa patience et sa volonté d’enseigner, de transmettre sa simplicité et sa dignité contrastent avec la superficialité du milieu artistique, les discours maladroits et souvent vide de sens sur l’art, le sentiment de vanité et de fatuité exaspérante qui s’en dégagent. Face à ce monde factice, et à la relation de plus en plus tendue qui se noue entre Adèle et Emma, au comportement déstabilisant et au caractère égoïste et dominateur de cette dernière, le malaise s’installe pour un spectateur perplexe devant l’hébétude triste d’Adèle au milieu d’un monde qu’elle ne comprend pas (la scène de la Gay-Pride à Lille est particulièrement éloquente, Adèle à le regard vide, absente de ce moment que visiblement elle ne partage pas).

La Vie d’Adèle est dans la grande tradition du cinéma naturaliste (c’est le côté Pialat de Kechiche) et réaliste (son côté réalisme social rappelant Grémillon et Duvivier). C’est aussi, finalement, un grand film moral au même titre que L’Esquive qui s’interroge sur la perte des valeurs et le triomphe de la bêtise. Le tout, filmé en trois heures de grâce pour voir à la fin, dans une image très symbolique, une jeune femme qui décide s’esquiver, à tous les sens du terme.

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

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