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L’action culturelle française à l’étranger est-elle un combat d’arrière garde?

Trajet d’un agent subalterne dans un réseau méconnu

L’action culturelle française à l’étranger est-elle un combat d’arrière garde?
Jean-Marc Ayrault en visite aux Philippines, 21 octobre 2012 ©v Marcelino Pascua/AP/SIPA

L’action culturelle à l’étranger est-elle un combat perdu d’avance, quand la diplomatie de crise prime sur celle d’influence, et qu’avec la réforme en cours se profile une certaine extinction du corps diplomatique?


A celles et ceux qui relèvent le défi du réseau culturel français à l’étranger

Défense et illustration de la diplomatie culturelle: une illusion ?

Que fait-on ? A quoi sert-on ? Où en sommes-nous ? sont les questions muettes qui hantent au quotidien bien des agents d’une déclinante diplomatie d’influence à l’étranger. Ces derniers se font discrets dans un réseau culturel extérieur qui confine à l’invisibilité, tant il demeure méconnu des Français, ou suscite au mieux une indifférence polie. Tenus au devoir de réserve, conscients du risque de perdre les privilèges d’une carrière aléatoire en rompant l’omerta d’un ministère où l’entregent domine, la plupart de ses acteurs se dévouent, s’abandonnent corps et âme à leurs missions aux contours plus ou moins définis, d’autres bottent en touche. Tels des Pénélope de l’ombre, ils ont pourtant contribué au tissage historique d’un réseau mondial qui positionnait la France en première puissance du soft power. Ce dernier change de mains, ou s’éclipse quand priment diplomatie économique et de crise sur celle dite d’influence. L’action culturelle se fait évanescente devant la montée uniforme des industries homonymes et la digitalisation marchande. Elle tend à se confondre avec le marketing politique. Et pourtant, le réseau culturel français à l’étranger, piloté par  le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, serait le deuxième au monde, s’appuyant sur 131 services d’ambassades, 98 Instituts français, 220 Alliances françaises de droit local dotées de personnels expatriés, 300 espaces Campus France, 26 instituts de recherche, en lien avec des opérateurs majeurs telles l’Agence française de développement et l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger qui compte 522 établissements. Le défi est donc clairement celui de son pilotage, de son positionnement géopolitique et de ses priorités géographiques. Il conviendrait sans doute de reconsidérer avec réalisme le principe intangible d’universalité qui est le sien, hérité des Lumières, dont certains concepts se font obsolètes, dont nous n’avons plus les moyens, et dont les valeurs affichées perdent en crédibilité, sinon en légitimité, à l’épreuve du terrain.

Afin d’ancrer le propos et d’éviter une approche à mailles trop larges, voici tout d’abord un retour d’expérience.

Tribulations d’un agent subalterne dans un réseau méconnu, de 1996 à 2021

Arrivant à Pékin en septembre 1996, après un survol aux aurores du désert de Gobi, je fus accueilli le soir même par l’ambassadeur qui fut conseiller de François Mitterrand, lors d’une soirée dédiée à l’École française d’Extrême Orient. Après avoir fait tinter trois fois un verre de cristal, il m’introduisit ainsi dans le métier-« Que vous dire, il faut plaire aux Français, il faut plaire aux Chinois ». Le correspondant local du Monde glissa qu’il faudrait me faire à cette tendance collaborationniste des ambassades. On en était à la lettre C du dictionnaire franco-chinois de Ricci. J’étais nommé, sans préparation d’aucune sorte, en Chine du Sud comme attaché au consulat général qui rouvrait suite à l’exfiltration d’étudiants de Tian An Men et à l’épisode malheureux des frégates de Taïwan. L’affectataire du ministère à Paris n’avait su repérer Guangzhou sur la carte, n’y trouvant pas Canton. À sa décharge la Chine, méconnue, vaguement classée comme pays en voie de développement alors qu’elle vivait le plein essor de sa politique d’ouverture, n’était pas encore au centre des intérêts. Un premier projet fut la fermeture de l’école Peugeot dont l’entreprise quittait contrainte le pays, et l’ouverture d’un établissement français homologué. Les missions étaient confuses, mais nous organisâmes un grand nombre d’événements, biennales, expositions, la coopération universitaire prit son essor, ainsi que la promotion des études en France. À notre étonnement, nous étions sommés d’œuvrer sans mesure aux projets de transferts de technologie et de savoirs. La centrale nucléaire de Daya Bay bénéficia grandement de ces appuis. Des nuées de paysans se pressaient aux gares, affluant jour et nuit sur les chantiers de la Chine de l’ouverture. Les zones d’économie spéciale fleurissaient. Nous fûmes sidérés par la rapidité du développement programmé du pays, qui s’accompagnait d’une sorte de résurgence de l’inconscient culturel, draguant d’obscurs financements locaux. Paris ne connaissait pas vraiment la Chine, à part quelques remarquables asiates, dont Claude Martin qui a si bien résumé les ambiguïtés de nos revirements diplomatiques dans son ouvrage La Diplomatie n’est pas un dîner de gala. Je ne trouvais trace de la Chine des Tang qui m’avait aimanté, mais nous accueillîmes Zao Wou-Ki, Chuh Teh-Chun, Olivier Debré, François et Anne Cheng, François Jullien, Daniel Buren fit son entrée dans la Cité interdite, je me liai avec Chen Tong, l’éditeur de la Librairie Borges qui devint le personnage d’un roman de Jean-Philippe Toussaint. Les acteurs de la scène culturelle française vinrent y faire leur initiation internationale, ainsi la compagnie de danse Montalvo-Hervieu. Nous accueillîmes à Nanning Jean-Pierre Raffarin, alors à ses débuts dans l’empire du Milieu, que certains accusent aujourd’hui d’avoir poussé l’amitié franco-chinoise jusqu’à devenir l’idiot utile d’une Chine dont il serait le panda kisser.

Dans ce contexte d’un monde fracturé, de l’aveu même de certains diplomates, nous n’intéressons plus grand monde, mais il y a devoir de présence, et la culture y joue son rôle…

Il y avait encore une tradition au Quai d’Orsay, une solidarité après services accomplis. « Vous avez survécu à la Chine, vous serez nommé au Vietnam ». Je me sentis promulgué malgré moi expert résilient de ces pays communistes de l’émergence. J’en avais éprouvé la duplicité schizophrénique, sachant qu’un chat n’y était pas forcément un chat, mais qu’il valait mieux ne pas y être la souris.

Le passé de la France au Vietnam, vécu parfois comme un passif, parfois l’inverse, compliquait la tâche dans un pays inspiré par l’ouverture économique chinoise, et rouvert aux États-Unis. À la différence de la Chine de ces années 2000, les visites officielles pleuvaient, visites d’État, sénateurs ébahis, coopération décentralisée, ONG, entreprises, experts en tous genres et médecins sous le charme de l’ao dai. Le pays faisait preuve d’une belle vitalité. Les financements français affluaient, suite au transfert des crédits des pays du Champ. De fait, les relations conflictuelles Nord Sud entre l’ambassade de France à Hanoï, capitale diplomatique et culturelle, et le consulat général à Saïgon, centre économique, mimaient le clivage du pouvoir vietnamien. Nous menâmes cependant au sud de grands projets muséographiques (dont témoigna l’exposition d’art Cham au musée Guimet), des formations universitaires délocalisées, la numérisation des archives françaises du Vietnam, une relance du centre culturel historique, le seul à avoir survécu à la guerre du Vietnam (avec les noms de Yersin et Pasteur). Mais tout fut vite balayé par les revirements et atermoiements de diplomates en poste. L’un d’entre eux, nommé consul général à Saïgon après avoir été remercié par Lionel Jospin pour une bévue en Palestine, plus tard ambassadeur dans le même pays, s’offusqua que les Vietnamiens osent lui dicter l’agenda, proposant un terrain pour le nouveau lycée français. On rata donc l’occasion, on nous excentra à la sortie nord de la ville, aux abords d’une décharge enfumée, fréquentée par les esprits errants, où l’on exécutait par balle les condamnés à mort, aux portes d’un hypothétique aéroport qui ne vit jamais le jour. À force de tergiversations, notre centre culturel historique au sud se nomme désormais British Council.

Le retour pour blanchiment en France, au retour de ces neuf années d’immersion fut une épreuve. Question de goût, senteurs, saveurs, de réadaptation climatologique, humaine et sensorielle, sensation vertigineuse de perte d’une vitalité ambiante. Tandis que les missions à l’étranger ouvrent de prodigieux décloisonnements, elles se font en France monocordes, sous l’emprise d’une hiérarchie et d’une société figées. J’étais nommé à l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger, responsable pour l’Asie, l’Océan Indien et le Moyen-Orient. J’eus cependant la chance de faire un grand nombre de déplacements du Vanuatu à Shanghaï à New Delhi à Dubaï dans le réseau d’établissements de la zone, dont je mesurais l’exceptionnelle qualité et l’aptitude à affronter le nouveau siècle. Il semble que la tendance est désormais tout autre, puisqu’il s’agit de doubler le nombre des lycées français à l’étranger sur financements privés, sans garantie de personnels qualifiés, pour répondre à une demande qui serait hyperbolique. Est-ce un signe de l’idéalisme rêveur prévalant auprès de jeunes cellules élyséennes ?

En 2009 je fus nommé conseiller de coopération et d’action culturelle aux Philippines, « the most persistently undemocratic democracy in Asia » titrait un journal anglo-saxon. De fait le pays, miné par les oligarchies, avait raté son entrée au peloton des dragons asiatiques. Le président Pinoy Aquino, fils de Gloria Aquino qui avait succédé au tyran Marcos, allait incarcérer Gloria Arroyo, sa prédécesseure, qui avait elle-même mis aux arrêts son prédécesseur Joseph Estrada, figure du cinéma populaire, défenseur des pauvres, amateur de Château Petrus. L’ombre malaise du Datu, l’homme fort, figure de prouesse, perçait sous l’homme politique, cependant que les familles sino-philippines chinoy diversifiaient leur emprise sur le pays. Une grande partie de la vie sociale se résorbait dans ces super malls (centres commerciaux) qui leur appartenaient.  Mais l’archipel de 7 000 îles était d’une richesse et d’une diversité humaine et naturelle incroyable. À l’époque, belle initiative commune au Quai d’Orsay et aux instances de coopération, il était demandé au conseiller culturel de contribuer à un document stratégique sur le pays : le défi, réaliste avec peu de moyens, était de renforcer une plate-forme d’échanges facilitant l’internationalisation des institutions françaises et la mobilité philippine en France. La vente d’Airbus aux Philippines (sur demande discrète de l’oligarchie chinoy mécontente de l’entrisme américain en mer de Chine) nous valut une visite présidentielle. La vigueur du cinéma philippin, sous l’impulsion du ministre cinéaste Briccio Santos, avec en tête de proue Brillante Mendoza et Lav Diaz, était remarquable. Les expositions Philippines archipel des échanges au Musée Branly et Manila Vice au musée de Sète sur l’art contemporain philippin conclurent en beauté ces années d’échanges, nos partenaires témoignant d’une chaleur, d’une finesse et d’un humour inégalé dans la relation.

La hantise en fin de mission était ce retour à la boîte noire de la direction des ressources humaines. Désormais, les postes de conseillers culturels étaient prétendument réservés aux titulaires du ministère. Mon successeur bien introduit ne l’était pas, et dut être rapatrié au terme de deux ans pour incompétence et dérives de mœurs. De mon côté, d’abord retenu pour un poste de conseiller culturel en Asie, je dus me replier en 2013 sur l’Alliance française de Bangkok, bel outil de présence historique française en Thaïlande. Je m’occupais, à renfort de cérémonies aux esprits, de déménager l’Alliance de l’ancienne emprise que tous connaissaient en Asie, sur un nouveau site aux abords du parc de Lumpini. Sous pression de Bercy, la France dilapidait ses biens à l’étranger – le bâtiment de Sathorn, qui aurait pu devenir une Maison de France et héberger outre l’Alliance en plein centre de Bangkok une école primaire et certains services de l’ambassade, fut bradé pour une trentaine de millions d’euros. L’année suivante il était à revendre le double. Deux ans plus tard, des tycoons (magnats) en charge du développement de la zone Bangkok one, où se trouvait la nouvelle Alliance, exigeaient notre départ. L’une des tours les plus hautes de Bangkok devait voir le jour sur les lieux. Sidération. L’ambassade fut muette, Paris absente.  Le cahier des charges de la construction du nouveau bâtiment me tomba dessus, sur un terrain – ironie de l’histoire – faisant face à l’ancien, en frise d’une future bretelle de voie rapide. En ces mégapoles de tournoiements spéculatifs, toucher au foncier, à l’immobilier, confronte à un dangereux monde d’ombres. Les inaugurations suivirent pourtant en grande pompe. L’Alliance dont les mouvements immobiliers épiques n’avaient miraculeusement pas altéré la capacité d’action, tenait sa chance d’un ancrage local monarchique.

Puis ce fut fin 2017 l’Éthiopie. Ce pays fascinant de longue histoire, ayant échappé à la colonisation, était confronté aux crises internes du fédéralisme et de l’unité de la nation. Là encore une Alliance franco-éthiopienne de droit local centenaire, ayant traversé l’histoire du pays, donation de l’empereur Ménélik, connue, reconnue de tous, premier centre culturel d’une capitale qui était aussi celle diplomatique de l’Afrique. Lors de la visite présidentielle, elle ne fut pas retenue pour une rencontre avec les partenaires, pas plus que le lycée français d’où provenait la présidente francophone du pays, scolarisant 2 000 élèves dont quatre-vingts pour cent d’Africains. Aux dires d’une conseillère Afrique, ces structures paraissaient quelque peu désuètes, il convenait de rencontrer des acteurs éducatifs privés, de nouer des contacts directs avec le pays. Le Conseil présidentiel pour l’Afrique, coquille vide chargée de précisément nouer ces contacts directs, se fit remarquer par son impotence et des promesses échevelées jamais tenues.  Raison pour laquelle certains de ses membres intégrèrent sans tarder en haut-lieu les structures intermédiaires qu’ils dénigraient. La visite aux églises enterrées de Lalibela fut suivie d’une addition salée pour la restauration complexe d’un lieu sacral sur lequel l’Europe avait échoué. Lors d’une soirée festive, j’interrogeai l’ambassadeur sur la vision élyséenne des alliances, lycées français, instituts à l’étranger, et par là-même sur l’utilité de son service culturel. La réponse fut brève : « un conseiller, entouré d’une ou deux assistantes pourrait suffire. Il ne s’agit plus de mener des projets de coopération, mais de conseiller l’ambassadeur sur l’opportunité de tels projets menés par les opérateurs extérieurs ». La communication prenait visiblement le pas sur la coopération. Le vœu pieux d’universalité de la présence française à l’étranger devait-il être reconsidéré en universalité restreinte, faute de vision autant que de moyens ?

Il est vrai que nous n’étions plus dans l’éther convenu d’un monde multipolaire, le chaos gagnait, les relations s’étaient durcies, les urgences économiques, la diplomatie de crise avaient éclipsé la diplomatie d’influence. Le Premier ministre éthiopien, récent prix Nobel de la Paix, ne s’était-il pas métamorphosé en chef de guerre ? Notre ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, dont on connaît pourtant la mesure dans le propos, émettait un constat alarmant (le Monde, 19 novembre 2021) : « nos concurrents n’ont ni tabous ni limites : ils projettent des milices privées partout, détournent des avions, font exploser des satellites, ils subordonnent des peuples, siphonnent des ressources sur certains continents, je pense à l’Afrique, en obligeant les pays concernés à crouler sous l’endettement ».

Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

Parce que c’est ainsi. Ou parce que la rose fleurit sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit écrivait un éminent penseur. Dans ce contexte d’un monde fracturé, de l’aveu même de certains diplomates, nous n’intéressons plus grand monde, mais il y a devoir de présence, et la culture y joue son rôle. Une rose est toujours une rose, ne serait-ce que comme variable d’ajustement esthétique. Pas seulement certes, car la culture demeure un enjeu vital au cœur de la guerre pour le pouvoir. C’est ainsi que la Chine, par-delà son emprise économique, voudrait plaire, sans toutefois convaincre. Ces mêmes diplomates constatent que l’Afrique nous échappe, la Méditerranée nous boude (et pour cause), l’Europe voudrait exister, et la Chine, dont la Route de la soie est sans-doute l’un des concepts géopolitiques majeurs de ce vingt-et-unième siècle bien entamé, domine (China shares your future). De notre côté, nous avons perdu en visibilité, du fait d’improvisations et d’impulsions successives, poussés à une réactivité en temps réel sans la perspective d’une vision partagée, anticipatrice. Les réformes accomplies, justifiées pour recentrer les moyens dans un schéma d’action mondialisé, ne manquent pas d’ampleur. Mais sur le plan opératoire, elles n’ont fait qu’accompagner avec une certaine emphase administrative un déclassement progressif de la France sur le plan international ; ainsi l’araignée d’eau dépense une belle énergie pour se maintenir face au courant. Un tapis roulant de fitness produit un effet similaire de surplace. La fusion de la coopération et du ministère des Affaires étrangères en 1998, la création de la Direction générale de la mondialisation (du développement et des partenariats, du tourisme et de l’entreprise !) en 2019, visaient une légitime cohérence, signant le primat de la gestion, avec le risque atavique d’une excessive centralisation. La réforme avortée de l’Institut français sur le modèle allemand du Goethe Institut, témoignait ainsi d’une réticence diplomatique à accepter une relative autonomie du réseau culturel, qui nourrit les liens essentiels avec la société civile, au moment où les ambassades évoluent vers de simili préfectures que le Covid bunkérise.

Nous sommes ainsi passés du rayonnement de l’action culturelle, terme quelque peu apophatique mais qui produisait ses effets, avec de larges marges de manœuvre pour les initiatives locales, à une politique de l’influence s’appuyant sur une offre de guichet.  Or l’action culturelle à l’étranger se joue réellement sur le terrain, non pas dans les bureaux parisiens. Nos partenaires percevaient déjà avec suspicion cette notion d’influence appliquée à la culture, impliquant un certain intéressement, à un moment où précisément la France intéressait bien moins ses partenaires. Ces derniers nous renvoient d’ailleurs franchement la balle : une responsable de biennale photographique éthiopienne résumait ainsi le propos – « vos idées ne nous intéressent pas, nous avons les nôtres en Afrique, vos finances oui ». La France riche de son capital culturel continue bien sûr de s’affirmer, mais comme un navire qui dérive sur son erre. À part certaines grandes opérations à dimension politique, impliquant les principaux acteurs nationaux, la sensation d’un dégonflement de l’action culturelle extérieure domine –  promotion dans le cercle fermé des ambassades de la gastronomie française, fête de la musique fourre-tout anonyme, prolifération dérisoire de journées dédiées, commémoratives, semaine apologétique du skate board en Afrique afin de toucher les jeunes générations…

La défense de la langue française, dont on évoque le naufrage dans un parler globish, ne fut jamais reniée, mais son illustration laisse à désirer quand les réunions internes d’ambassades cèdent subrepticement à la pression du franglais, et que la capitulation se fait systématique dans les réunions européennes. Manifestation d’une servitude linguistique volontaire ? Rituel d’adoubement de l’agent mondialisé ? La promotion de la francophonie, sixième espace géopolitique par sa population, s’essouffle en outre dans le ressassement d’une vision quantitative que justifierait la croissance démographique africaine.  Ici encore un passé francophone n’est pas gage d’avenir, d’autant plus qu’il se confond parfois avec un passif historique. S’il est crédible que des pays partageant des liens linguistiques échangent bien plus que s’ils n’en n’avaient pas, les réelles opportunités culturelles, scientifiques, économiques, juridiques au sein de l’espace francophone ne peuvent s’incarner sans démarcations qualitatives. Dans un tel contexte, les Alliances et Instituts français font preuve d’une réelle vaillance à promouvoir notre langue.

Les diplomates de métier eurent naguère une expression, maintenant inusitée, à l’égard du réseau culturel – la danseuse des affaires étrangères. Nous serions donc en passe de devenir les ex-danseuses d’ambassadeurs appelés à être préfets de l’extérieur. J’avais ainsi croisé dans les couloirs surannés des bureaux des Invalides la mine défaite d’ambassadeurs sans postes, dont le nombre croissait, aux missions thématiques parfois improbables, mais qui avaient l’heur de préserver l’étiquette, comme si tout cela présageait vaguement une diplomatie sans diplomates. La réforme en cours vient confirmer l’extinction du corps diplomatique fondu à celui des administrateurs d’État, comme s’il n’y avait pas une spécificité opératoire à l’étranger ?

Par un retour de mémoire involontaire me vint cette pensée que la digitalisation du monde dont le spectre avait gagné l’ensemble des champs politiques, économiques, sociaux et culturels depuis les années 2000 de ce départ en poste, laissait entendre une certaine obsolescence de l’espèce.

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A occupé les fonctions d’attaché culturel en Chine et au Vietnam, de conseiller de coopération et d’action culturelle aux Philippines, puis de directeur d’Alliance française en Thaïlande et en Éthiopie. Il fut aussi responsable du secteur Asie et Moyen-Orient à l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger.

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