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On ne s’abstient pas impunément de faire campagne

Législatives: comment se faire larguer en 577 circonscriptions

On ne s’abstient pas impunément de faire campagne
Suresnes, 18 juin 2022 © Jacques Witt/SIPA

Le second quinquennat d’Emmanuel Macron est-il mort-né? Le président réélu perd la moitié de ses députés, et sa majorité absolue à l’Assemblée nationale, compromettant sa capacité à gouverner. Comment en est-on arrivé là? Analyse.


Avec une abstention toujours aussi massive, ces législatives auront tout de même été riches en surprises. Un troisième tour a bien eu lieu, il ne concernait pas Matignon mais encore l’Elysée et les Français ont clairement refusé de donner les moyens de sa politique au président fraichement réélu, sans pour autant confier les clés du camion à une autre formation politique. Le désaveu est double.

« Pas plus Macron que Mélenchon » a répondu le pays, et il a fait rentrer en nombre des députés RN à l’Assemblée alors que le scrutin est traditionnellement défavorable à l’extrême-droite. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment le président nouvellement réélu va pouvoir gouverner un pays qui, après l’avoir élu sous la contrainte grâce à une campagne en mode « moi ou le chaos », vient de le souffleter.

Qui trop force les électeurs, sent le vent du boulet

Les Français ont donné au président la possibilité de continuer son action symbolique à l’international et ont préservé l’image de la France en faisant le choix de la stabilité lors de la présidentielle, mais ils ont décidé de le castrer politiquement à l’intérieur lors des législatives.

Ce qui domine c’est la méfiance et la déception, voire le désespoir

Ces législatives sont la réponse cinglante des électeurs à ce qui a été vécu comme une manipulation lors de la campagne présidentielle : l’absence de choix réel et l’impossibilité de l’alternance – sauf à prendre le risque de la condamnation morale. C’est le danger quand on force la main des électeurs en jouant avec le feu des extrêmes ! Cette stratégie de diabolisation finit par être vécue comme une forme d’emprise et de dépossession.

A lire aussi, notre numéro en kiosques: Causeur: Mélenchon, piège à cons!

Quand le choix n’est plus possible car l’alternative morale n’est pas équivalente (dans le premier cas le vote est présenté comme légitime, dans le second il témoignerait d’une adhésion à des thèses racistes et fascisantes), outre que le vote ne marque plus une adhésion, il est vu comme forcé et suscite des envies de revanche. Les législatives ont été un exutoire pour tous ceux qui se sont sentis piégés lors de la présidentielle. 

Un score inattendu pour le RN, une déception pour LFI, une claque pour la Macronie

L’évènement le plus remarquable lors de cette soirée électorale a été le score réalisé par le RN. Avec 89 sièges, celui-ci est devant LFI, qui en revendique 72 en son nom propre. C’est le symbole fort de la soirée.

En effet, diabolisé autant par le parti de la majorité présidentielle que par l’extrême-gauche, le RN a pourtant multiplié par plus de 10 son nombre de sièges, alors qu’il n’a pas fait une campagne très marquante. À la différence de LFI qui a été surreprésentée dans les médias au point que l’Arcom (le gendarme de l’audiovisuel) a dû rappeler à l’ordre les chaînes de télévision et de radio. La dernière sortie de Mélenchon, tout en exaltation et annonçant le début du Grand Soir n’en est que plus décalée. Certes, il augmente notablement son nombre d’élus mais on est bien loin des objectifs visés et surtout il a beaucoup baissé par rapport aux prévisions. Obnubilé par les éléments de langage pensés pour attirer l’électorat des banlieues, Jean-Luc Mélenchon a heurté l’électorat populaire, ouvrier et provincial avec son « la police tue ». Sa violence de langage a révélé la dérive de son mouvement. L’électorat populaire subit la montée de l’insécurité et ne peut comprendre un tel discours. C’est dommage, alors que dans le même temps, l’arrivée à l’Assemblée nationale d’une femme comme Rachel Keke sous l’étiquette LFI est un signal intéressant tant le monde ouvrier est peu représenté au sein de l’hémicycle. Seul le RN réussit le même exploit en la personne de Lisette Pollet, elle aussi femme de ménage et représentante syndicale.

Le grand «jaillissement» de Mélenchon: pschiiit !

S’il est de bon ton de reconnaitre à Jean-Luc Mélenchon des qualités de tribun, c’est sans doute parce que la dialectique enflammée permet de masquer la pauvreté du discours sur le fond. Hier soir, on aurait pu se croire en 2007 à Solférino, quand Ségolène Royal promettait de conduire le PS à d’autres victoires alors qu’elle venait de perdre. On a vu ce qu’il est advenu du parti et ce qu’il représente aujourd’hui… Alors qu’il vient d’échouer, le leader de LFI promet déjà les lendemains qui chantent, la rupture avec le monde tel qu’il est, parle d’un gouvernement de la Nupes et du grand jaillissement des révolutions, comme si la suite de la soirée électorale allait inverser la donne. Le président Macron a été désavoué dans les urnes, sévèrement, ce qui est exceptionnel après avoir remporté la présidentielle. Mais la Nupes n’a pour autant pas été adoubée par les Français. Ce qui domine c’est la méfiance et la déception, voire le désespoir. Pourquoi aller voter quand on pense que cela ne changera rien ? Le parti des abstentionnistes est encore est toujours majoritaire, mais cela ne trouble guère le jeu politicien.

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La chute des proches du président, Richard Ferrand, Christophe Castaner, Florian Bachelier, Amélie de Montchalin… prouve à quel point les Français en ont voulu au pouvoir de sa tentative de créer un parti unique à la ligne sans lisibilité à force d’ambiguïté et de « en même temps ». Chasser à la fois le président de l’Assemblée, le président du groupe et le questeur le plus flamboyant est une vraie marque de rejet. Avec l’éviction d’Amélie de Montchalin, c’est aussi le symbole de la technocratie arrogante qui se construit dans la certitude de sa supériorité et le mépris du peuple qui est sanctionné.

LR sauve les meubles, pour quel avenir?

LR a sauvé les meubles et surtout, parce que le parti tient le Sénat, il devient un élément de stabilité institutionnelle. Il peut avoir un boulevard pour se reconstruire s’il répond aux attentes des électeurs qui sont massivement sortis du jeu, en choisissant d’affronter le réel et les défis de l’avenir plutôt que d’exploiter le clientélisme communautariste alors qu’à ce petit jeu, la Nupes est la plus forte. Encore faut-il pour cela que cette droite retrouve une identité, une image claire et un leader charismatique. Encore faut-il qu’elle se donne le temps de la reconstruction et ne jette pas ses jouets par terre au premier échec. Reconstruire prend du temps et ne va pas sans mal. A voir la soirée électorale et le discours particulièrement maladroit d’un Jean-François Copé, ce n’est pas gagné ! La droite est pourtant pour l’instant un des rares vecteurs de reconstruction de la République tant que la gauche Nupes restera bloquée dans un discours révolutionnaire, une pratique islamogauchiste, un clientélisme communautariste assumé et des revendications sociales plus destinées à la communication de masse que pensées avec le monde du travail et susceptibles d’être concrètement mises en œuvre.

Avec ces élections qui témoignent de la profondeur de la colère du pays et rendent son gouvernement difficile, nous rentrons dans une zone de perturbation politique qui est sans doute nécessaire. « Il faut tout bloquer pour que peut-être quelque chose finisse par changer », on est ici dans la stratégie inverse de celle du Guépard (« il faut que tout change pour que rien ne change ») ! Emmanuel Macron se voulait disruptif, il risque de tester à ses dépens l’effet retour de manivelle quand celle-ci finit par céder. Les Français ne lui font sentir pour l’instant que le vent du boulet, mais la profondeur du désaveu implique de sa part une vraie prise de conscience. Or celui-ci a tellement multiplié les actes de contrition et promis de se réinventer que ce discours-là n’est même plus crédible. Légalement élu sans que ce fait soit contestable, Emmanuel Macron n’en souffre pas moins d’un manque de légitimité profond : on ne peut gouverner un pays par défaut, sans s’engager sur un projet et en investissant sur le rejet de ses adversaires. A avoir trop méprisé cette réalité, Emmanuel Macron vient peut-être de voir son quinquennat se terminer avant même d’avoir commencé. Espérons que de cette situation instable puisse sortir une véritable recomposition politique. Tant que le vote blanc et l’abstention ne seront pas reconnus, on peut raisonnablement en douter. Annuler les élections quand plus de 50% des Français refusent d’y participer et interdire que ceux qui n’ont pas su retenir leur attention se représentent une nouvelle fois à cette même élection pourrait revivifier notre démocratie. Mais pourquoi le faire alors que même mal élus, les actuels députés disposent malgré tout de tous les avantages superficiels du pouvoir, à défaut d’être en prise sur le peuple et d’être en capacité d’incarner un collectif. Voilà pourquoi la fin de la décomposition démocratique, au terme de ces élections, n’est toujours pas à l’ordre du jour.

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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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