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 « Denis Tillinac était un incomparable conteur »

Entretien avec Philippe Verdin, propos recueillis par Philippe Lacoche


 « Denis Tillinac était un incomparable conteur »
Philippe Verdin. D.R.

C’est ce qu’estime notamment le frère dominicain Philippe Verdin. Il lui consacre une subtile biographie qui met en lumière ce styliste incomparable. Il a répondu à nos questions.


Denis Tillinac (1947-2020) était un styliste incomparable et un homme réellement attachant. Son ami Philippe Verdin, frère dominicain, lui consacre une remarquable biographie (qui tient tout autant de l’essai), à la fois éclairante et pleine de panache. Seul écrivain de droite apprécié par la gauche, Tillinac était un être atypique, terriblement libre et singulier. Fervent gaulliste, il détestait le capitaliste, l’Europe ultralibérale, Mai 68 et ses conséquences. Profondément catholique, il combattait l’extrême-droite et le racisme. Mais surtout, surtout, il vénérait la France.

Autant de raisons pour revenir sur son parcours et poser quelques questions à Philippe Verdin, auteur de Denis Tillinac, vivre en mousquetaire (Le Cerf, 2025).

 « Un mentor »

Causeur. Qui êtes-vous donc, Philippe Verdin ?

Philippe Verdin. Je suis né le 13 mars 1966 à Nancy. J’ai grandi en Lorraine, puis à Paris dans le XIIe. J’ai suivi des études universitaires à la Sorbonne et obtenu une maîtrise de Lettres sur  le thème « Bernanos et la Grande guerre ». Après mes études, je suis entré chez les dominicains. Je fus ordonné prêtre en 1999 puis devins éditeur aux éditions dominicaines du Cerf de 1999 à 2004, puis  aumônier d’étudiants à Dakar de 2004 à 2006. Je fus élu prieur (c’est-à-dire supérieur) du couvent du Caire, qui abrite un centre d’études de l’Islam, puis prieur à Lyon. Je suis retourné aux éditions du Cerf avec l’arrivée à la direction de Jean-François Colosimo en 2014 que j’avais connu à La Table Ronde comme adjoint de Denis Tillinac.

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Dans quelles conditions et quand avez-vous fait la connaissance de Denis Tillinac ?

J’ai découvert les livres de Denis en 1995 ; Maison de famille et Le retour de d’Artagnan d’abord. En 2002, je lui apporte à la Table Ronde mon premier roman, La grande Tribu. On sympathise illico ; je l’aide pour des détails dans l’écriture de son livre Dieu de nos pères. Je passe deux ou trois fois l’an à Auriac ; je célèbre les mariages des trois garçons de Denis et Monique. Je publie un recueil de chroniques de Denis et un recueil de nouvelles aux éditions Guéna.

Que représentait-il pour vous ?

Un mentor, un aîné bienveillant et complice. Incomparable conteur, à l’humour et au rire irrésistibles. En sa compagnie, jamais d’ennui ou de langueurs !

Comment décririez-vous l’homme ? Et l’écrivain ?

Assez secret. Ainsi ne s’est-il confié que par bribes sur sa vie spirituelle. Un amoureux fou de la vie. Par certains côtés, l’éternel adolescent de Vichy. Un homme avisé en politique et perspicace : il avait le don de jauger les hommes. Il avait aussi un sens étonnant de l’histoire qui se déroule. Une culture littéraire exceptionnelle, emmagasinée grâce à sa mémoire prodigieuse. Il pouvait réciter des dizaines de vers de cent poésies. Il avait une curieuse passion pour la politique, qu’il voyait à la Balzac, comme le révélateur des caractères et des ambitions. L’écrivain possédait une plume tendre, bien balancée.

Quel est le livre de lui que vous préférez ?

Maison de famille, solaire, Le retour de d’Artagnan, fringuant, Le dictionnaire amoureux du catholicisme, plein de tendresse et d’espérance.

Quel rôle ont joué la foi et la religion catholique dans votre amitié ?

Il fut d’emblée curieux de connaître un jeune moine, il m’interrogeait sur ma vie au couvent, sur la Bible, sur certaines singularités de la doctrine catholique. Il est venu plusieurs fois me voir aux couvents de Lyon et de Paris. Comme en plus j’étais un ami de Nicolas Sarkozy, ça l’épatait que le futur président ait pu rallier un moine à son aventure de conquête de l’Elysée. A Auriac, il avait avec moi des conversations sur Thomas d’Aquin, Jacques de Voragine, Teilhard de Chardin, qu’il ne pouvait pas avoir avec ses amis hussards ou politiques. La question du Salut le tourmentait bien sûr, la grâce, les éternels débats des Provinciales de Pascal. On parlait de tout ça. Denis aimait bien la contradiction quand elle était fondée sur l’expérience et la connaissance. Il m’interrogeait sur la prière, la manière dont Dieu me parlait. Nous avions en commun la foi, mais ça se mélangeait avec l’attachement à l’Afrique, l’expérience d’éditeur, l’engagement politique. La foi de Denis était bien incarnée, équilibrée je trouve entre les questions métaphysiques et la soul des Églises africaines et américaines des États du sud. Il fallait l’intelligence et l’émotion pour que ça le bouleverse et l’enthousiasme. La liturgie récapitulait un peu le cœur et la raison.

«Il a préfacé une bio de Marx »

 On dit que Denis Tillinac était un intellectuel de droite non libérale. Etes-vous d’accord ?

Oui. Je cite dans mon livre des propos publics de Denis contre le libéralisme économique qui feraient passer Mélenchon pour un social-démocrate ! Le seul livre qu’il a préfacé à la Table Ronde, c’est une bio de Marx. Sa droite, c’était un mélange curieux de roublardise rad-soc (la politique sur le terrain qui l’amusait) et de panache hussard.

Il était l’intellectuel de droite préféré des gens de gauche ; pourquoi ?

Il connaissait leurs codes, il connaissait au moins aussi bien qu’eux le structuralisme, les cahiers bleus de Marx, les séminaires de Lacan et Deleuze. Il connaissait bien le tiers monde, donc on ne lui en remontrait pas. Il était franc, c’était rafraîchissant après les années Mitterrand. Dans ses essais, Denis avait assez bien montré les limites du tourisme de masse, l’aliénation de l’urbanisation, la fin de l’histoire. Il n’était pas compromis avec les magouilles politiques ou l’extrême-droite, donc il était fréquentable, il amusait. On n’était pas d’accord avec lui, mais on aimait bien son ton, son style, sa franchise.

Vous le comparez à Patrick Modiano, pourquoi ?

Ils sont de la même génération, ils ont grandi dans le Paris sinistre des années soixante. C’est juste ça. Denis ressemble plutôt à Orsenna par le parcours. Un Orsenna catholique et de droite, si on a de l’imagination. 

Le rock des sixties (Presley surtout) l’a beaucoup influencé ; comment expliquez-vous cela ?

Denis jouait au piano tous les jours, des airs d’Elvis. Il adorait Elvis à qui il a consacré un beau livre. Elvis, c’est la revanche du Sud, des pecnos, des mal pensants mais qui ont la transe, la passion de la vie, du rythme, de l’audace. Ceux qui n’ont rien à perdre. Une musique pulpeuse, gorgée de soleil et d’appétit, les corps libres et souples.

Il n’aimait pas Mai 68 ; en quels termes vous en parlait-il ?

Une imposture – un de ces livres s’intitule Mai 68, l’arnaque du siècle, une rente pour une nomenklatura d’intellectuels désabusés. Ce qui le mettait en rage, c’était d’imaginer que les mêmes mensonges, les mêmes âneries, les mêmes postures infantiles et stériles pouvaient encore régner cinquante ans après. Pour lui, Mai 68 c’était le degré zéro de la pensée, des lieux communs en politique, la haine de tout ce qu’il aimait : la beauté, le temps long, l’histoire, le gaullisme, l’héroïsme, la poésie, la tradition comme un terreau, l’héritage médiéval. Il était braudélien.

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Il était l’un des rares écrivains-journalistes à se souvenir et à aimer le regretté Kléber Haedens. Qu’en disait-il ?

Tout lui plaisait chez Kléber : sa retraite à la campagne, sa connaissance et sa passion du rugby, son amour pour Dumas, sa foi catholique, son appétit de vivre, sa célébration de la féminité, sa mélancolie aussi.

Son amitié pour Chirac était légendaire. Comment l’expliquez-vous ?

C’est bien simple, Chirac l’a bluffé. C’était un ami de son père, un fidèle de la Corrèze, Denis a contribué à sa campagne de 1995, il l’a déringardisé et l’a rendu sympathique. Denis aimait son attention aux gens simples, l’héritage de ce qu’on pouvait sauver du gaullisme, la méfiance pour la finance et pour l’Europe technocrate. Denis l’a connu jeune député et ministre de Pompidou, plein d’audace, d’énergie et du toupet sur ces vieilles terres de gauche. Son tonus l’a sidéré. 

Qu’aurait-il pensé aujourd’hui d’Emmanuel Macron ?

Je présume qu’il aurait été intrigué par son toupet, sa réussite, sa jeunesse lorsqu’il a été élu président de la République.

Il aimait aussi un autre grand écrivain : Richard Millet. Parlez-nous de leur relation.

Denis a hébergé en Corrèze Richard Millet pour qu’il écrive ses livres, il l’a publié. Ils sont tous les deux Corréziens. Denis admire le styliste, la phrase contourée qui se déroule. Denis l’a défendu publiquement lors de la polémique sur Eloge littéraire d’Anders Breivik. Il était dégoûté par le comportement inquisitorial d’Annie Ernaux et de ceux qui réclamaient la tête de Millet. 

Il n’aimait ni les fachos, ni les gauchistes. Comment le qualifieriez-vous sur le plan politique ?

Gaulliste social ? 

Quels sont vos projets en tant qu’écrivain ?

J’écris un polar, La Conjuration du Val d’or, dont le héros est un jeune moine qui mène l’enquête. Avant ma bio de Denis Tillinac, j’ai publié Le dernier fleurt d’Henri Matisse, l’histoire vraie et improbable de l’amitié entre le peintre au sommet de sa gloire après guerre et une jeune sœur dominicaine. 



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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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