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Kundera, retour à Brno

Milan Kundera, “L’insoutenable légèreté de l’être” (Folio)


Kundera, retour à Brno
L'écrivain dessiné au fusain par Open AI, d'après une photographie au Café de Flore à Paris prise à la fin des années 60.

Les cartes postales de Pascal Louvrier (4)


Kundera est un géant de la littérature. Il est surtout connu pour son livre L’Insoutenable Légèreté de l’être, paru chez Gallimard en 1984. Le titre n’est pas étranger à son succès. Il résume la condition humaine. Le roman a également été adapté au cinéma par le réalisateur américain Philip Kaufman, en 1988, ce qui a donné une honorable visibilité à l’écrivain d’origine tchèque. Juliette Binoche incarnait l’un des personnages féminins, Tereza, une jeune femme de la campagne, brune et timide, devenue serveuse, qui s’éprend de Tomas, brillant neurochirurgien, homme volage et cynique. Un don Juan dans Prague sous domination soviétique, malgré la parenthèse du « socialisme à visage humain », en 1968, qui s’achève le 21 août dans les vapeurs de gasoil des tanks soviétiques et sous les bombes larguées par 800 avions. Moscou siffle alors la fin de la partie. Le sourire est incompatible avec le régime stalinien.

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Tomas vit pourtant une relation intellectuelle et sexuelle épanouissante avec Sabina, artiste peintre insoumise. Il finit par se marier avec Tereza, laquelle va faire la connaissance de Sabina, qui l’initie à la photographie. Ce qui donnera la scène suivante : « Elle revint en peignoir de bain. Tereza prit son appareil et l’appliqua contre son œil. Sabina écarta le peignoir. » Sabina est irrésistible, car elle incarne la liberté, c’est-à-dire la légèreté, si fragile. Elle est le sourire que la pesanteur soviétique assomme dans le sang. Il y a aussi un quatrième personnage, Franz, intellectuel idéaliste suisse, qui est l’amant de Sabina. Il est marié, se dessèche dans une relation vide de sens, bloqué par des principes obsolètes. Il représente la pesanteur des valeurs de l’Europe en déclin.

Le droit de disparaître

Kundera ne se prend jamais au sérieux ; la vie est trop courte et incertaine pour se laisser prendre au piège de la morale contre nature. L’ironie domine. Ses remarques sont féroces. Il n’est dupe de personne. Il se méfie de tout le monde. Il est devenu un tantinet paranoïaque, après avoir vécu sous surveillance soviétique, dont il s’est soustrait en 1975, déchu alors de sa nationalité, qui lui est restituée en 2019. Entre-temps, il obtient la nationalité française au début du premier septennat de François Mitterrand. À propos de la surveillance généralisée de la société sous tutelle stalinienne, il écrit : « Quand une conversation d’amis devant un verre de vin est diffusée publiquement à la radio, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : c’est que le monde est transformé en camp de concentration. »

Il est invité par Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes, en 1984. Les Français découvrent la force tranquille d’un écrivain, au corps d’athlète, qui s’exprime lentement — cherchant quelquefois ses mots — mais dans un français parfait. Il rend hommage à Kafka, dit que c’est un écrivain comique, qu’il faut le lire comme tel, confirmant que l’œuvre qu’il élabore s’inspire de ce comique, de cette légèreté-là. Puis, à la fin de l’émission, ses larges mains cachent son visage de boxeur aux photographes. Kundera a décidé de rejoindre le Club des Grands Invisibles, pour reprendre la formule de Jean-Paul Enthoven. Il exerce son droit de retrait. Avec l’exil, la solitude volontaire l’attend. Plus d’interviews télévisées, seulement de rares entretiens écrits, un contrôle infaillible de son image, de ses écrits. L’œuvre seule, en veillant à ce qu’elle ne soit jamais parasitée par des propos politiques — la préface de La Plaisanterie, signée Aragon, ne figure pas dans le volume de la Pléiade.

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Sa femme, Vera, brune piquante, ancienne journaliste de radio et de télévision, veille sur lui. Elle le protège des intrus, gomme les éléments de sa vie privée. C’est la gardienne du temple. L’amour n’est pas seulement une passion, c’est aussi une organisation. « Milanku » peut alors écrire sereinement ses romans, ses essais littéraires, sa pièce de théâtre, ses réflexions puissantes sur l’Europe, la place des petites nations face à l’ogre russe. Il n’a pas oublié les micros placés chez lui, à Prague, par les agents de la StB1. Ici, en France, ils portent un autre nom ; c’est une toile d’araignée gigantesque et incontrôlable, où l’obscénité est la règle numéro 1. Il résume ainsi ce repli du monde : « Vivre dans la vérité, ne mentir ni à soi-même ni aux autres, ce n’est possible qu’à la condition de vivre sans public. Dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai. » Il faut avoir foi en ses livres pour agir ainsi et finir dissident de soi-même.

Le rire avant l’oubli 

Pour revenir à L’Insoutenable Légèreté de l’être, il ne faut pas oublier la définition que Kundera donne du kitsch : « Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. » Le kitsch, c’est le voile pudique qui recouvre toute la merde angoissante qu’on se refuse à voir, « tout ce qui est fondamentalement inacceptable dans l’existence humaine ». Pour résumer : la mort. Alors on embellit l’existence, on croit aux idéologies, aux religions, aux messages des politiques transformés en communicants. Les livres de Kundera sont des lames de couteau très aiguisées ; ils ne délivrent que la vérité de leur auteur. On rit, car il est impossible de faire autrement. Le rire avant l’oubli. Sabina, à propos de Tomas : « Je t’aime bien, parce que tu es tout le contraire du kitsch. Au royaume du kitsch, tu serais un monstre. Il n’existe aucun scénario de film américain ou de film russe où tu pourrais être autre chose qu’un cas répugnant. » Notre basse époque est kitsch, jusqu’à la nausée.

Mais je digresse. Je n’avais pas l’intention d’évoquer le roman le plus célèbre de Kundera. Encore que les fleurs roses en forme de palmes de l’acacia qui est devant moi m’invitent à l’évoquer. Ces fleurs gracieuses et frémissantes seront bientôt emportées par le vent d’été.

Kundera est mort dans son appartement parisien de la rue Récamier, au bout d’une impasse donnant sur le jardin Roger-Stéphane. C’était en fin d’après-midi, le 11 juillet 2023. Il était malade depuis de nombreux mois. Une fin tragique pour ce fils des Lumières, rationaliste ludique. Dans son livre À vous, troupe légère, Dominique Fernandez révèle : « Après une opération banale à la jambe, il se réveilla de l’anesthésie sans reprendre conscience. Pendant plusieurs années, il resta comme hébété, privé de parole, aphasique, paralysé, impotent, absent au monde. » Après le rire et l’oubli, l’effacement. Il ne reçoit plus que quelques amis. Il ne les salue plus, reste assis dans un fauteuil, impassible, le regard fixe, le corps intact, le visage sculpté pour la lutte, la chevelure blanche du patriarche qui attend la délivrance. Dominique Fernandez, après avoir quitté la statue du Commandeur : « Cette image restera à jamais gravée dans ma mémoire : un homme dépossédé de lui-même, égaré dans une voie sans retour, perdu, englouti par l’abîme, mais gardant dans sa chute une incomparable majesté. » Vera meurt quatorze mois plus tard.

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RS.

Les cendres de Vera et Milan ont été rapatriées à Brno en 2025. Antoine Gallimard, son ami et éditeur, a lui-même transporté les urnes noires. La tombe des deux époux impressionne. Elle a été réalisée par l’architecte autrichien Johannes Paar. Une large dalle blanche semble flotter au-dessus de la tombe, allégorie de la condition humaine. L’écrivain a transformé son destin en antidestin.

Dans Le Rideau, Kundera résume l’enjeu : « La seule chose qui nous reste face à cette inéluctable défaite qu’on appelle la vie est d’essayer de la comprendre. C’est là la raison d’être de l’art du roman. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Folio n° 2077, 480 pages.

  1. Service de renseignements tchécoslovaque (1945-1990) ↩︎



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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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