Marine Le Pen a été condamnée et nul n’est tenu de lui donner l’absolution. Les vertueux dénoncent sa coupable légèreté avec l’argent du contribuable européen. Mais avec Superphénix, Fessenheim ou Notre-Dame-des Landes, les dirigeants du « cercle de la raison » ont jeté par les fenêtres des dizaines de milliards d’euros sans jamais en répondre devant un juge. Drôle de morale publique.
Marine Le Pen, condamnée une deuxième fois par la justice de son pays, la France qui pense bien sait à quoi s’en tenir à son sujet. Elle a été reconnue coupable à deux reprises de détournement de plus de 2 millions de fonds publics. Deux jugements assortis d’une inéligibilité qui, bien que réduite en appel, la frappe d’un opprobre mérité. Toutes choses qui auraient dû, à l’évidence, la conduire à renoncer à se présenter à l’élection présidentielle. Suite logique que le bon sens imposait, face à l’ignominie de ce dossier des assistants parlementaires européens, le Rassemblement national se serait abstenu de présenter tout candidat – un suicide rituel de l’ensemble de ses cadres au milieu de Montretout en flammes aurait même constitué une expiation honorable. Mais on ne peut rien attendre de tel chez des démons fascistes. Plus de 2 millions d’euros pris dans la poche des Français. Et elle ose y aller !
Face à tant de pudibonderie surjouée, faire quelques pas de côté pour réfléchir deux secondes aux enjeux et au contexte ne nuit pas. Depuis quarante-cinq ans, nous sommes gouvernés par des gens appartenant au « cercle de la raison », qui ont consciencieusement ruiné leur pays chéri et défait son héritage pompido-gaullien. Sans faire l’historique de nos 3 000 milliards de dettes (une fastidieuse encyclopédie en huit volumes), intéressons-nous à quelques dossiers dont on aimerait pouvoir rire. Sept dossiers menés dans une parfaite légalité, il va sans dire, et qui n’ont valu à leurs responsables aucun souci avec la justice.
Lionel Jospin et Dominique Voynet ouvrent ce bal des traîtres faux-culs, avec, en 1997, l’arrêt de Superphénix, réacteur nucléaire de pointe, sacrifié sur l’autel de la gauche plurielle (paix à son âme) pour 9 à 12 milliards de dégâts. Dix ans après, Sarkozy et Fillon lancent Ecomouv, une éco-taxe dont les bonnets rouges auront raison, et que François Hollande et Jean-Marc Ayrault préféreront enterrer pour un milliard d’euros, sans parler des 10 milliards de recettes annoncées. Après avoir fait définitivement valider par référendum le projet de Notre-Dame-des-Landes – du moins le croyait-on – l’État que dirigeaient Emmanuel Macron et Édouard Philippe l’a finalement abandonné. Les votants ne savaient pas qu’on allait s’asseoir sur la démocratie et leur présenter une addition d’environ un milliard.
A lire aussi, Elisabeth Lévy: Liberté, liberté cherra
Revenons au terrain de jeu favori du « cercle de la raison », le nucléaire (hou méchant le nucléaire). Macron a vendu aux Américains la filiale d’Alstom spécialisée dans les turbines (Arabelle) puis l’a fait racheter en catastrophe huit ans plus tard – au prix fort, il va sans dire. Suite à un accord électoral entre les Verts – encore eux – et François Hollande, Emmanuel Macron et Édouard Philippe valident le sabotage et plantent un dernier clou dans le cercueil de Fessenheim. Juste avant de relancer le nucléaire, évidemment (qui a ri ?). Une blague qui, je l’espère, vous aura fait pouffer comme moi, surtout quand on sait que l’addition se situe entre 2 et 5 milliards d’euros. Tous ces chiffres figurent au demeurant dans les nombreux rapports de la Cour des comptes, mais ces messieurs-dames du gouvernement qui entretiennent généralement une relation symbiotique avec l’État de droit (loué soit son nom) n’aiment guère être confrontés aux conséquences de leur nullité.
Le « cercle de la raison » nous expliquera – trémolos républicains poignants, arguments techniques imparables en bandoulière – que cela n’a rien à voir avec (le révoltant) dossier du RN. Et ils auront raison. Sans avoir besoin d’y ajouter d’autres fiascos – tel le logiciel de paie Louvois, avec un modeste gâchis de 500 millions d’euros – la somme des lâchetés et des incompétences réunies ci-dessus tutoie les 27 milliards d’euros. Un montant environ 12 millions de fois supérieur à l’affaire des assistants parlementaires du RN (vous avez bien lu : 12 millions). Une affaire qui, rappelons-le, n’a de surcroît pas coûté un euro aux contribuables français ou européens. Que les assistants parlementaires du RN tondent la pelouse de Marine ou phosphorent sur une loi fixant la hauteur minimale des socquettes, les 2,3 millions d’euros auraient été dépensés. Du point de vue des fonds publics, il ne s’est rien passé.
En ce qui concerne les Fessenheim, Superphénix et consorts, les règles ayant été, en revanche, scrupuleusement respectées (notamment le bras d’honneur aux votants du référendum de Notre-Dame-des-Landes), aucun des protagonistes cités ne sera jamais inquiété par un juge. Malgré le coût astronomique de décisions ineptes qui ont grandement nui aux finances et à la souveraineté des Français, ils demeurent tous parfaitement éligibles et Hollande compte bien se représenter. Pourquoi se gêner ?
À titre personnel, je préférerais des élites corrompues, mais efficaces – sur le modèle de Richelieu ou Mazarin (« Qui ça ? » demande Mathilde Panot). Je serais prêt rétroactivement à laisser Macron piquer un milliard dans la caisse s’il nous avait épargnés de tout ce qui précède et (pourquoi ne pas rêver) renoncé à nous endetter de mille milliards supplémentaires. J’aurais toléré des orgies au Fort de Brégançon aux frais du contribuable pour une remise en ordre de l’État. À défaut, je suis preneur d’une loi spéciale pour traduire tout ce consternant aréopage de traîtres cyniques devant un tribunal d’exception (sans explicitement exiger le rétablissement de la peine de mort pour haute trahison, humanisme oblige). J’enrage que tous les irresponsables qui nous dirigent le soient à ce point. Ou que mes contemporains fassent semblant de croire que la faute de MLP (pour qui je ne voterai pas, car elle est aussi nulle en économie que François Mitterrand) serait autre chose qu’un péché véniel et un pur prétexte pour lui mettre des bâtons dans les roues. Je remercie toutefois la possibilité du pourvoi en cassation – preuve concrète des bienfaits de l’État de droit dont le « cercle de la raison » tarde, pour des motifs ayant sans doute trait à la variabilité de la géométrie, à se réjouir avec moi.


