Si le football demeure notre sport le plus populaire, le tennis offre une expérience plus intime et exigeante. En deux mots: un spectacle incomparable.
Et voilà, le dernier coup de sifflet. Après plus d’un mois de compétition, une cinquantaine de pays (ou une centaine, on ne sait plus), quelques surprises et quelques évidences, l’Espagnea soulevé la Coupe du monde. On le précise, car grand nombre de Français, dont la télévision est éteinte ou fracassée depuis ce plus sombre 14 juillet, l’apprendront peut-être ici.
Contre les cyniques qui nous rabâchent « du pain et des jeux » tous les quatre ans, cette compétition a non seulement le mérite de nous offrir un répit des actualités moroses, mais aussi d’unir des peuples divisés et des pays antagonistes autour de deux choses : le mépris pour le Seigneur Infantino, surplombant la pelouse en noble blasé, et l’amour du football.

Explosions et silences
Rassurons immédiatement ses amateurs : il ne sera pas question de détrôner the beautiful game, qui conservera toujours son attrait universel ainsi que son esthétique propre. Mais pour beaucoup, la fin du Mondial marque un retour abrupt à la réalité, sans frissons ni engouement. C’est donc l’occasion de rappeler qu’il existe un autre beau jeu, une autre poésie : plus silencieuse, plus solitaire et souvent plus cruelle — le tennis.
Commençons par abattre une fois pour toutes la critique principale des néophytes : le silence et les « temps morts » si caractéristiques du tennis. À première vue, les vingt-cinq secondes où les joueurs se préparent pour le prochain point semblent une perte de temps, une infinité de parenthèses entre l’action qui, par définition, peuvent être supprimées sans en altérer le sens. « On ne fait qu’attendre », reprochent les uns. L’on répondra : « Est amoureux celui qui attend », pour paraphraser Barthes.
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Car le tennis, par essence, est un tango entre explosions et silences. Et dans ces silences se joue un autre match, encore plus lourd de sens et de tension. Rien ne se passe, mais tout se révèle. Un joueur baisse la tête, fait les cent pas avant de servir ; l’autre attend déjà, imposant une pression muette. Un regard glisse vers son entraîneur ou sa femme, celui d’une souris qui se sait la proie du serpent. Avant le service, la balle rebondit deux fois, cinq fois, quinze fois, jusqu’à trouver le rythme d’un cœur en rafale, ou au contraire, pour l’apaiser. On cherche de nouvelles armes mentales pour effacer une série d’humiliations : on se parle, se frappe le torse, se cache le visage dans sa serviette. Ou bien, pour conserver son avance, on fixe les balles dans sa main, les fleurs disposées le long du court, ou rien du tout, le vide – surtout pas le visage de l’adversaire, dont on distingue chaque détail de l’autre côté de ce court minuscule, et dont le moindre signe de confiance menace de fendre cette armure assemblée douloureusement, un point après l’autre.
Oui, au tennis, le silence n’est pas absence de jeu. C’est la profondeur où gronde le véritable rapport de force, où un rien, un moment de génie comme de faiblesse, peut faire basculer un match. Si vous voulez reconnaître les instants décisifs d’un match de tennis, n’attendez pas les coups gagnants : cherchez les plus grands silences.
Le beau geste
Évidemment, tout éloge du tennis qui se respecte se doit d’aborder la beauté des gestes, des couleurs, des détails minutieusement pensés. On ne répétera pas ce qui a déjà été dit, comme la splendeur du revers à une main, en voie d’extinction depuis que le jeu privilégie la puissance au lieu de la précision. Or, il y a un aspect moins discuté, mais non moins inspirant. Il s’agit de la diversité des surfaces de jeu, qui, au-delà de faire briller différentes facettes techniques, renferment dans un court l’essence même des cultures où elles se situent.
Voyez-vous, au fil d’une année, le tennis se joue sur trois surfaces différentes : dure, gazon, et terre battue. En passant d’une à l’autre, les joueurs adaptent leur style de jeu à leurs caractéristiques propres. Le spectateur y verra une intéressante variété de jeu, mais un regard symbolique, lui, y verra bien davantage…
La terre battue, en premier lieu – associée principalement à Roland-Garros, mais aussi aux tournois de Monte-Carlo, Barcelone, Madrid et Rome – apporte au tennis quelque chose de proprement méditerranéen : sa couleur ocre rappelle le sol d’Andalousie ou du Midi ; son rythme plus lent, ses matchs prolongés sous un soleil impitoyable, récompensent les compétiteurs les plus bornés, au bout de l’écroulement. Les spectateurs les plus fiévreux, une énergie païenne, plus sauvage, une soif de sang ; les vêtements, les chaussures et les mains recouverts de terre comme preuves de ténacité, une saleté devenue honneur ; un tennis plus chaotique, plus bavard, débordant de glissades, de courses et de chutes – une danse gitane…
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Le gazon, ensuite, présente la particularité d’une très courte saison qui ne compte qu’un tournoi majeur, celui de Wimbledon, à Londres. Et pourtant, son trophée doré est considéré le plus prestigieux de ce sport. C’est le premier hommage du gazon à la conception anglaise, voire monarchique, du prestige : la rareté, la discrétion. Briller par l’absence. Le jeu qu’il inspire, lui aussi, porte cette marque de retenue : la surface amortit le bruit autant que les rebonds des balles, les points sont plus brefs, et chaque coup, plus décisif. Tandis que la terre battue célèbre l’endurance, le gazon cultive l’élégance. Les tenues en blanc obligatoires et la bienséance du public ne viennent que compléter ce tennis obsédé par la forme, toujours la forme. So British.
La surface dure, enfin. Il suffit d’apercevoir ses couleurs bleu électrique ou mauve pour que surgissent dans l’esprit le feu des projecteurs, la tension nerveuse des foules munies de popcorn et de Coca-Cola, ainsi que les crissements caoutchouteux des chaussures empruntés au basketball. On est loin, bien loin des jardins anglais et des côtes méditerranéennes – c’est plutôt un écran géant. Le tennis-spectacle, musclé, mécanique, propre aux tournois australiens, américains et canadiens. Conçue pour l’efficacité, la surface dure considère que le public n’a pas forcément la patience pour les matchs interminables de la terre battue, ni l’appréciation pour les subtilités du gazon. Résultat : une surface lisse, un tennis lisse. Pas besoin d’adaptations techniques ni de fantaisie, seulement de frapper fort. Un sol plat, sans caprices mais sans identité, à l’image d’un monde où les singularités s’effacent au profit de l’uniformité…
Pas de répit
Le dernier aspect qui nous intéressera est certainement le plus cruel : l’absence d’échappatoire. C’est que tout, dans le tennis – le système de pointage, la solitude et le fardeau physique et mental du joueur – crée des conditions hostiles qu’on ne trouve dans nul autre sport.
Premièrement, le système de pointage ne permet pas à un joueur de se reposer sur ses lauriers, même pas un instant : pas de temps à écouler, plutôt un score final à atteindre. Le plus grand piège, pour un joueur, est de tenir la victoire pour acquise. Combien de fois a-t-on vu des avances plus que confortables renversées par des joueurs tenaces profitant d’adversaires trop sûrs. Pour cette raison, un match peut tout aussi bien durer une heure et demie ou six heures.
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À cela s’ajoute la profonde solitude du joueur. Il n’a ni équipe pour prendre le relai en temps de difficulté. Même son entraîneur, malgré quelques changements récents dans les règlements, ne peut pas lui offrir de secret ou le guider complètement. Le tennis a toujours été pensé comme une bataille solitaire, où les solutions sont à trouver, seul. Et que faire lorsqu’on joue à la fois contre un adversaire et sa propre conscience ?
Et bien sûr, l’indifférence du score : une double faute, une balle dans le filet, un as ou un échange de trente coups valent tous… un point. Le tableau est catégorique. Il ne distingue pas le sublime du banal. Assez évident en théorie, mais de quoi donner le vertige en plein match. Tout est toujours à recommencer.
Et pourtant, malgré le temps qui se prolonge à l’infini, les crampes, la fatigue et la chaleur, la solitude omniprésente, il y a certains joueurs qui trouvent les ressources physiques et mentales pour persévérer, qui savent bloquer les cris ou huées de la foule, ou au contraire, s’en nourrir, et qui, bien au-delà de ce que la simple victoire exige, contribuent aux moments les plus cruciaux de l’élégance et du génie. C’est peut-être là, la plus grande poésie du tennis : le jeu ne récompense que les points, mais les joueurs choisissent parfois d’y ajouter la grâce.
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