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Écrivains français ou écrivains en France?

Richard Millet publie "L'Écrivain français. Tombeau" (Les Provinciales, 2026)


Écrivains français ou écrivains en France?
Richard Millet. D.R.

En 2012, un mauvais titre a suffi à enterrer Richer Millet sous cent-vingt signatures indignées. Le proscrit revient d’entre les morts avec L’Écrivain français. Tombeau. Il n’y aurait plus ni langue, ni histoire, ni paysages capables, en France, de produire de grands hommes de lettres.


En 1985, au terme de sa recension d’un livre que venait de faire paraître Philippe Muray, Bertrand Poirot-Delpech, voix fort autorisée du Monde des Livres, vendait la mèche: « Mais au total, Le XIXe siècle à travers les âges – le livre en question – mériterait de faire un petit événement si le public était encore libre de sa curiosité ». Terrible aveu, qui n’a rien perdu de sa vérité, voire en a gagné. Car, en effet, si nous étions encore libres de nos curiosités, L’Écrivain français. Tombeau, le livre que publie Richard Millet, mériterait de faire un petit événement. 

Sauf que libres nous ne le sommes plus, et singulièrement lorsqu’il s’agit de Richard Millet. On se souvient : 2012. Un livre, plus exactement un titre1, mit le feu aux poudres : Éloge littéraire d’Anders Breivik. Un feu qui, de toute évidence, couvait depuis des années – tout en continuant de le célébrer, les journalistes s’interrogeaient : Millet ne glissait-il pas sur la pente d’un nationalisme dont la généalogie remontait, horresco referens, à Barrès. Enfin, soupiraient-ils d’aise, Millet se démasquait. « Fasciste », on le soupçonnait ? « Fasciste » il était. Annie Ernaux avait rendu son verdict dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde entraînant à sa suite quelque cent-vingt pétitionnaires. C’en était fini de Millet. 

Avec un tel titre, Éloge littéraire d’Anders Breivik, Millet leur facilitait assurément la tâche. Seule ici l’épithète “littéraire” importait mais il leur fut très aisé de l’ignorer et de se jeter avec avidité sur le terme d’« éloge », éloge en l’occurrence d’un épouvantable meurtrier enivré d’idéologie. 

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Cette mise au ban permit d’occulter l’enjeu littéraire et civilisationnel, majeur cependant. Quel avenir, et déjà quel présent, pour la littérature, dans un pays « qui s’oublie » ? À quelle fécondité littéraire peut prétendre un peuple qui ne prend aucun soin de sa personnalité propre – personnalité, plutôt qu’identité, terme plus fidèle, me semble-t-il, à l’esprit de Millet. Jamais, sauf erreur, le mot identité n’apparaît sous sa plume. Trop abstrait, trop peu évocateur, trop peu charnel. Souvenons-nous de Gracq, un de ses maîtres : un écrivain qui “n’a pas un goût quasi charnel pour les mots, pour leur corpulence, leur carrure, pour leur poids de fruits ronds” n’est pas écrivain.  Il est “ celui qui ne lit pas, qui ne sait d’ailleurs pas lire, et condamné à livre clos.”

Et si nous avions encore la passion de penser, si nous demeurions dignes de notre réputation de pays amoureux de la liberté et de la dispute, de la littérature aussi, nous n’aurions pas, docilement, obéi à nos Minos de profession, expédiant Millet en Enfer dans l’espoir de le voir dévoré par les flammes et être ainsi délivrés des questions qu’il avait la témérité de mettre à l’ordre du jour. 

On peut n’être pas d’accord avec la thèse de Millet – thèse ne convient pas d’ailleurs car il n’est rien de théorique dans sa position, elle est ancrée dans la vie et dans sa vie -, il l’argumente, la fonde, elle se discute donc.

Le procès fait à Richard Millet 

La question que pose Millet n’est pas de savoir s’il y a encore aujourd’hui, et s’il y aura toujours demain, des écrivains en France, mais bien des écrivains français, pour reprendre la distinction significativement – tout l’esprit de la macronie s’y trouvait en effet résumé – établie par celui qui n’était alors que candidat à l’élection présidentielle. Si pour Emmanuel Macron, un écrivain français, ça n’existe pas, seuls existent des écrivains en France ; pour Millet, que ça n’existe plus, ou soit en voie très avancée de disparition, il s’interroge précisément, mais sans conteste, ça a existé. S’il n’est de point d’interrogation après Tombeau dans le titre, il en est un dans le texte : l’écrivain français est-il déjà au tombeau ? demande-t-il. Ou bien est-il possible malgré tout de maintenir vivant le flambeau ? Et à quelles conditions ?

Une chose est certaine : si, face à l’adversité, Millet a connu la tentation de signer la reddition. Il n’y a pas cédé. Cela a-t-il encore du sens et de la légitimité de se penser et de se vivre comme écrivain français ? Oui, répond Millet. Quelle que soit l’hostilité, l’étrangeté du monde, il faut continuer à “écrire sans frémir”, écrire “pour secouer les cendres du langage”. 

Millet se refuse à signer la reddition. Il faut continuer à « écrire sans frémir ». Cela suppose de se tenir à l’écart afin de « garder foi dans la langue et la littérature ». Cela suppose de « vivre séparé de la meute », condition sine qua nonpour garder foi en notre langue et dans la littérature”. Mais cet écart, cette séparation ne saurait être confondue avec une capitulation.  La dissidence, rappelle magnifiquement Millet, est « un fait de haute civilisation » 

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Quelle littérature, demande Millet, quelle humanité, devrions-nous tous nous demander, peut bien se lever dans un pays qui s’étiole historiquement ? Qui ne se vit plus et ne conjugue plus qu’au présent – et la chose s’entend de manière éclatante et cruelle dans la langue ? La nécessité, l’urgence même de son propos est là. L’immigration de masse est d’autant plus destructrice qu’elle arrive à et dans, un pays qui est “une horizontalité sans mémoire”. La question n’est pas de savoir si le passé est ou non présent, mais s’il nous parle, s’il nous forme, nous institue, nous fonde et nous oblige. Des siècles nous regardent. Qu’est-ce que la responsabilité politique, celle des hommes d’Etat comme des citoyens que nous sommes sinon de répondre de nos actions et de nos décisions devant les vivants, certes mais les morts et ceux qui viendront après nous ? Pour faire un peuple, le présent ne suffit pas ! Or, Millet l’observe, tout ce qui dit la généalogie, la filiation est évacuée ainsi parle-t-on d’“intercesseurs pour ne pas dire pères, vocable aussi malsonnant que nation ou patrie dans la culture de gauche”    

Mesuré à cette aune – celle de l’épaisseur temporelle -, que l’on soit de souche comme il ne faut pas dire, ou qu’on ne le soit pas, il n’est pas totalement sans objet de se demander si ce n’est pas seulement l’écrivain français qui est au tombeau mais non moins le Français tout court ?

Qu’est-ce qu’un écrivain français ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un écrivain français ? C’est un écrivain qui ne se conjugue pas au seul présent. C’est un écrivain doté d’une épaisseur historique, un être qui est tout le contraire d’un amnésique, dont la langue est maçonnée,  les mots sont chargés d’échos ; un être “cultivé”, au sens le plus originel du terme, à l’image du travail de la terre, labouré par cet héritage mais aussi un héritage qu’il aura labouré en première personne  – il faut lire à cet égard, et toute affaire cessante, les conseils prodigués à l’apprenti écrivain par ce magnifique professeur qu’est Bruno Lafourcade dans Derniers feux, et notamment le chapitre III, « Faire la guerre avec Alexandre ». Transmettre n’est pas communiquer : c’est enseigner de telle sorte que l’héritage se mue, transmue en substance propre ; en faire le fondement de notre personne et non un simple ornement, comme nous l’enseigne Montaigne.  

La France n’est pas une réalité contractuelle, juridique, elle est une histoire. D’où le mot qui était le sien dans Le Dernier écrivain : « Écrivain français, hors nationalité » – ce n’est pas la carte d’identité qui fait le français, pour Millet, c’est la sédimentation. 

Et puis l’écrivain français se signe dans son style – « mémoire de la langue », dit Millet ; le style, c’est un rythme, une scansion, Merleau-Ponty en faisait un analogue de la démarche – et de fait, chaque nation à sa manière propre de se déplacer. D’où le tourment qui habite Millet depuis des décennies : Quels écrivains peuvent bien jaillir de ces sols lavés comme des grèves que sont les Français tels qu’on les fabrique depuis les années 1970 ? Quelle littérature attendre des fleurs coupées que nous sommes devenus, doublement coupées, sans racines, sans sèves géographiques ni historiques ? Un pays qui ne se regarde plus comme « un chef-d’œuvre de la civilisation » et ne donne plus à connaître, à comprendre, à aimer peut ouvrir tous les ateliers d’écriture qu’il veut, il fabriquera en série des êtres qui écrivent, non un écrivain français.  

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 « Un pays qui tient à sa langue est un pays qui tient bon », disait magnifiquement Gide. Millet ne dit pas autre chose, qui demande à la France de tenir à sa langue, mais aussi à ses mœurs, à ses paysages, à son histoire. Et s’il demande à la France, comme il le demande à chacun des pays, de tenir bon, c’est qu’un pays qui tient bon, un pays à la personnalité bien affirmée, bien tranchée est la condition non pas suffisante assurément, mais nécessaire pour qu’il y ait encore une littérature.  

Non que Millet verse dans quelque déterminisme que ce soit. Notre romancier n’est pas, à cet égard, Taine. Les conditions de l’écriture, comme de la vie au demeurant, ne sont pas des conditionnements. Il y a du jeu. Millet est on ne peut plus clair sur ce point : « l’écrivain, “amoureux de la langue” » : « Je ne comprends pas ce propos. On est à l’écoute de la langue, on la connaît, on vit en elle, on ne l’aime pas plus qu’on ne la hait ; elle nous est donnée, à nous de la déployer, cette langue-mère ou élue pour écrire. Pas de psychologisme, cette tare des irénistes. Elle est une épreuve quotidienne, parfois source de joie, souvent de combat avec l’ange dont les ailes remuent la nuit et annonce la clarté du jour ». Ne nous trompons pas. Ce n’est pas l’immigration de masse que Millet met d’abord en question mais bel et bien une France, très exactement ses élites, politiques, culturelles, éducatives, parfaitement indifférente à la continuité historique de leur pays. Et ce depuis les années 1970 et une pédagogie progressiste qui, avec l’alibi de la liberté, renonça à former des Français.  Et le résultat est là : Une France qui ne forme plus des êtres instruits de la singularité française, connaissant leur langue, non pas telle que l’écrivent et telles que la parlent nos journalistes, nos politiques, nos élites en général, mais telle que les écrivains, eux, qui en ont exploré, développé, cultivé toutes les ressources, nous en découvrent le pouvoir de révélation – le mot qui dit la chose est lumière, phare ; “la précision” pour l’écrivain ? C’est comme pour le soldat à la guerre, dit magnifiquement Millet, “une question de vie ou de mort” ? Comment, une France qui ne se regarde plus comme “un chef d’œuvre de la civilisation”, pourrait-elle encore donner naissance à des êtres qui aspirent à en continuer la chronique ? Toute civilisation qui a atteint un certain stade de développement prend une assurance contre l’avenir, contre les nouvelles générations potentiellement destructrices en lui enseignant ce qu’est, ce qu’a été cette civilisation, explique Werner Jaeger dans Paideia.

Une littérature ne pousse pas hors-sol

Ce qui était une évidence et qui, somme toute, fait et fonde le politique, le professeur, le conservateur de musée, le père de famille, s’est perdue, quand elle n’a pas été regardée comme coupable, à partir des années 1970. Il nous est devenu, il est devenu indifférent à nos élites, politiques, culturelles, éducatives, d’assurer un avenir au passé.  Le résultat en est que les générations qui se sont succédé depuis lors ont été privées de milieu nourricier. Qu’est-ce qu’un homme sans son histoire, sans l’histoire du pays dans lequel il entre en naissant, sans sa langue, cette langue dans laquelle le passé a son assise indéracinable ? Un produit de la nature, rien d’autre, disait Hannah Arendt. 

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Le résultat était fatal, et funeste : l’homme s’étiole, se mécanise, s’artificialise – et le robot conversationnel en passe de devenir l’interlocuteur privilégié de la jeunesse notamment, ne fera qu’aggraver la chose mais elle n’en est pas la cause. Se figure-t-on bien à quoi ressemblera une humanité qui aura été vampirisée par le langage totalement formaté, mécanisé de leur « chatbot » ? Le monde de l’édition s’inquiète de la rivalité naissante de l’intelligence artificielle générative, il a raison : nos librairies sont déjà envahies de produits sans couleur, sans saveur, d’une platitude accablante, ânonnant le même « message ». Entre le produit de l’écrivain anywhere et de je ne sais quelle IA, on n’y verra que du feu.  

« Les enfants de l’esprit sont tous laids », disait Alain. Nous ne sommes plus que des esprits. Précisons que le péril n’est pas en la demeure de la seule France : c’est la fécondité littéraire de l’Europe tout entière qui est menacée. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre ne se montrent guère plus zélées que la France dans la préservation et le sauvetage de leur personnalité propre. Le laminoir bruxellois n’est pas seul ici responsable, la machine à broyer les singularités nationales et par conséquent les littératures qu’elles fécondaient, sévit au sein de chacun de nos pays, et nos élites culturelles en sont les agents les plus assurés. Les autres continents se montrant plus jaloux de leur particularité, les écrivains sont moins menacés de dessèchement, de stérilité, de mécanisation. Pourtant l’Europe aura été grande en raison de ses histoires différenciées, rivales et exaltées, fuyant le cauchemar de l’unité écrasante.

Le corps de la France

Rien de ce qui arrive à la France, au corps de la France ne reste donc sans conséquence sur ce qui s’y écrit, d’où l’attention que Millet prête au devenir de ce corps. Ainsi le livre ouvre-t-il sur la Nouvelle-Calédonie, sur son éventuelle indépendance. Rester ou non dans le giron de la France. Quel lien avec la littérature ? se demandera le lecteur qui s’apprêtait à lire une réflexion sur l’écrivain français. En quoi « le souci de maintenir ces territoires lointains dans un ensemble français » peut bien concerner non pas seulement Richard Millet, le Français, le citoyen mais l’écrivain en tant qu’écrivain ?   

L’écrivain de Millet est un être incarné, comme tout homme. Il ne fait pas exception. Ou plutôt si, car il a besoin plus que tout autre de recevoir. Le vocabulaire de sa sensibilité doit être une infinie richesse. Millet établit un lien essentiel, organique, écrirai-je si je ne craignais qu’on s’en saisisse pour biologiser la position de Millet, entre l’écrivain et sa terre natale. De même le comédien français n’est pas le comédien italien, espagnol, suédois – il faut relire lire, relire Le Corps politique de Gérard Dépardieu (et aussi dans Causeur, les articles de Yannis Ezziadi, fin limier de la disparition des « gueules » au cinéma, l’uniformisation des voix, l’évanescence et l’interchangeabilité des physionomies).

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Pourquoi, plutôt que de se vouer tout entier à son métier d’écrivain, s’est-il toujours mêlé – j’emploie le verbe à dessein – de ce qui arrivait à la France ? On ne comprend rien à l’attention obsédante, obsessionnelle que Millet porte aux changements et mutations qui affectent nos mœurs, si l’on détache2 cette obsession de l’objet qui la fonde. Et l’on transforme en simple commentateur de l’actualité et pamphlétaire de la décadence française, l’homme qui ne peut se résoudre à voir advenir un monde qui aura totalement détruit, ruiné le sol sur lequel pouvait pousser, éclore ces grandes choses que sont les grandes œuvres littéraires, mais aussi et l’on sait le mélomane qu’est Millet, musicales, plastiques. Une France qui s’est si bien perdue qu’elle a tari la source à laquelle s’abreuvaient et se formaient ceux qui portaient une œuvre.  

Et c’est ainsi que l’on passe à côté de ce que le spectateur engagé qu’est Millet apporte sinon d’unique, du moins de rare, précisément parce qu’il est écrivain Millet : une attention constante à la réalité sensible de la France. Tous ses sens sont en éveil. Il ouvre les yeux, il tend l’oreille, il hume, flaire, goûte.  Le beau et le laid sont ses boussoles morales. 

Le gourmander et le sommer de présenter ses excuses comme cela se produisit sur un plateau de télévision – et comme, hélas, il s’exécuta – lorsque, appelé à commenter la cérémonie de clôture des JO d’hiver de Milan, il avoua sa « préférence » – esthétiquement fondée – pour l’interprète de la Traviata au spectacle offert par l’une des chanteuses de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, c’était délégitimer un critère cependant absolument majeur d’appréciation de la décadence français. 

« Tout commence par le corps », disait Nietzsche. Tout c’est-à-dire la civilisation et c’est bien aussi par là qu’elle finit. Millet est tout regard. Il est aussi tout ouïe et là, il y a de quoi être effondré car s’il est bien une raison de conclure à la décadence française, c’est en tendant l’oreille à la langue que nous sommes venus à parler, « lieu et révélateur » d’une « trajectoire de déchéance ». 

« Nous serons bientôt les derniers à savoir correctement la langue » : il faut être sourd, ou indifférent, pour lui donner tort. La réalité est bien là : des « locuteurs absents à la langue ». Indigence du vocabulaire, assurément, mais plus cruellement encore de la syntaxe et aussi du phrasé de la langue française. La diction est piétinée sans aucun tremblement y compris par ceux qui étaient censés être ses gardiens : les acteurs. « C’est dans les langues et avec elles que meurent les civilisations ».

De la stérilité littéraire à la stérilité de l’époque

Je préciserai un point. Ce texte peut être lu comme une défense et illustration de Millet – pourquoi pas – mais là n’est pas mon objet. Si je considère que ce livre eût mérité de faire un petit événement, si je tente de rendre à la position de Millet son sens rigoureux, si j’attache ainsi à l’épurer de toutes les scories qui la parasitent – et Millet a sa part de responsabilité dans ce parasitage, il donne par trop pâture à ses ennemis comme à ses faux amis contents de retrouver leurs marottes respectives, ainsi dans ce livre, j’y ai fait allusion dans une note,  use-t-il et abuse-t-il du mot « wokisme » – , c’est que non seulement il me semble jeter la lumière la plus vive sur la stérilité littéraire qui se vérifie année après année mais plus largement et terriblement la fadeur généralisée.

La stérilité littéraire d’abord. Même si je n’ignore pas que des écrivains français, il en reste, et certains en effet continuent de nous être nourriciers. Il n’en reste pas moins qu’on a connu période plus féconde et ce que j’ai exposé de la réflexion de Millet me semble jeter une lumière des plus vives sur la crise du livre, crise qui concerne toute la chaîne du livre, mais dont une des causes est la qualité de ce qui se publie aujourd’hui. Je suis convaincue que la sécheresse littéraire s’explique par le fait que la vie est vécue au seul présent, conséquence fatale de la rupture de la transmission et de l’idolâtrie de l’émancipation. 

Un point de comparaison. Millet n’est pas la seule âme inquiète. Mathieu Terence n’est pas plus en repos, en témoigne le petit livre qu’il fit paraître au printemps dernier Littérature d’ameublement3 qui n’est pas sans objet ni trouvailles mais décevant finalement. L’auteur a l’art des formules qui font mouche : fini les livres, voici venu le temps des « bouquins », de l’écrivain converti en simple « livreur » autrement dit répondant à une demande -, le critique littéraire remplacé par le « journaliste-livre ». L’auteur se réclame de La Littérature à l’estomac, et confirmant leur statut de simple « extracteur de résumé », comme disait Edith Wharton dans un texte méconnu, Le Vice de la lecture,  mais autrement cinglant car mettant en cause l’impératif démocratique de la « littérature pour tous », les « journalistes-livres » la lui concédèrent, sauf que Julien Gracq lui mettait en question la terreur que faisait sévir dans les Lettres les existentialistes et dix ans plus tard, dans une conférence plus remarquable encore, nommément Sartre. Or, pour Mathieu Terence, la clef qui ouvre toutes les portes est d’une simplicité d’épure : « la mainmise de l’industrie » sur l’art d’écrire ! C’est un peu court, jeune homme ! Croit-on vraiment que Vincent Bolloré soit pour quelque chose dans l’invasion des librairies par des ouvrages amorphes, atones, asservis aux idoles de l’heure et dépourvus de tout pouvoir conquérant ?

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Stérilité généralisée. S’il est une chose qu’on sait de Millet même quand on n’a pas ouvert un seul de ses livres, c’est qu’il est un farouche adversaire de l’immigration massive qui fatalement change la physionomie et de la transformation de la France en pays multiculturel. Mais Millet fore plus profond. Son objet premier est bien l’avènement d’une humanité aplanie sur le présent, sans mémoire, sans écho. Autrement dit, la forme d’humanité – si tant est que l’on puisse encore appeler cela humanité – que dans l’indifférence générale, nous laissons, bien légèrement, advenir. 

Le tourment de Millet devrait être le nôtre : Qu’attendre de ces fleurs coupées que nous sommes tous, ou presque, devenus ? Journalistes, politiques, professeurs, intellectuels… Combien, et notamment parmi ceux qui aspirent à présider à la destinée de notre pays, peuvent prétendre être autre chose que des « ombres sans substance », des « raisonneurs sans vocabulaire », des « apatrides spirituels » (Milan Kundera) ? Un De Gaulle est-il encore possible ? Comment le serait-il ? De Gaulle fut possible parce qu’il était riche d’une histoire, d’une langue, d’une littérature.  

 Hors sol, dit-on à juste titre de nos politiques. Détachés des réalités concrètes et quotidiennes assurément, mais d’abord privés de toute sève nourricière, aplanis sur le seul présent. D’où leur parfaite interchangeabilité. C’est l’avenir de l’homme en son humanité qui se joue actuellement. Et pas seulement celui de l’écrivain. 

Le titre est sombre, sans doute – même si pour qui a lu notamment Le Sentiment de la langue ou Musique secrète, il n’est pas interdit d’y entendre résonner un écho au genre musical du tombeau, à Couperin et à Ravel – mais, pas plus que les compositions de ces derniers, la partition de Millet n’est lugubre. Ceux qui soupçonnent chez lui une pente au « dolorisme », « un goût très catholique ou complaisant, voire masochiste de l’échec », s’en étonneront, Millet n’est pas sans espoir…sans espérance ? « L’imperfection du présent est la garantie – le mot est fort, il dit une foi, une confiance – d’un possible qui me tient encore en vie ». En homme instruit de ce que l’imprévisible est la marque même du réel, il ne se risque pas à prophétiser ce qui peut advenir mais il sait que ce monde n’est pas viable. 

Et puis, s’il continue d’écrire, c’est qu’il est soutenu par une conviction que l’on ne peut que partager : la vitalité, la vie vraiment vivante n’est pas du côté des post-écrivains, de ceux qui produisent de la littérature mécanique mais bien du côté de ceux qui vivent “parmi des défunts souvent plus vivants que nos contemporains”.

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Il raconte dans L’Écrivain français. Tombeau, comment au début des années 2000, confiant à Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur d’alors, l’inquiétude que lui inspirait, pour l’existence et la qualité de ce qui s’écrirait désormais, l’avènement d’une France changeant de forme et de visage, changement qu’il regardait, et continue de regarder comme une « décadence », celui-ci lui répondit qu’il ne lui restait plus qu’à choisir entre se faire héros ou saint ! Autrement dit qu’il consente à la marginalité. Je fis le choix, nous dit Millet (qui ne dédaigne pas l’emphase), de l’héroïsme. Restait à définir le sens qu’il lui donnerait : ce serait de servir la langue française, de rester fidèle à « un très singulier rapport à la syntaxe et à l’histoire de [cette] langue ».  

De ce jour, résolu à ne jamais rien céder aux maîtres de l’heure, Millet s’est promis de porter témoignage. Le mot revient souvent sous sa plume : « témoigner de la mort de la civilisation française », « témoigner jusqu’au bout contre la Bêtise et le mensonge ». Millet se regarde ainsi comme mandaté, comme missionné, comme appelé en effet- le livre se clôt par une belle méditation sur la vocation (une question que je tiens pour majeure) : comment vivre dans un monde qui vous institue en sujet exclusif de droits et ne vous appelle plus à rien ? 

Millet s’est également donné pour tâche de ne pas laisser « cette pratique littéraire très ancienne » se retirer « comme une chandelle qui s’éteint » sans cri, sans bruit, dit Günther Anders, sans veiller sur elle dit Millet et se demander si sa disparition est irréversible. « C’est peut-être quitter une femme que de la laisser partir », dit Danielle Darrieux dans Madame de… de Max Ophuls. C’est la même chose avec les civilisations et leurs trésors. Ne rien faire pour les retenir, c’est les laisser partir. 

Ainsi, loin de se faire le fossoyeur de ce vieux monde qui s’efface ou de simplement en écrire le requiem, vaillamment et, promet-il, jusqu’à son dernier souffle, Millet se donne pour tâche de le maintenir vivant en en poursuivant l’histoire : « Si la littérature telle qu’elle a été vécue depuis Marie de France et Chrétien de Troyes est mourante, à nous de l’incarner encore ». 

Puisque désormais il peut porter témoignage du malheur français sur Cnews – non sans risque, assurément, de contribuer à ce qu’il dénonce, mais, quiconque, et je ne m’excepte pas, accepte de prendre part à ces émissions y est exposé : « l’inflation du commentaire médiatique inséparable de la loquèle internautique » -, escomptons qu’il reprenne le chemin du roman. Celui aussi de l’essai littéraire où il nous parlerait des choses qu’il aime et qui ne doivent pas mourir : on aimerait tant lire Millet sur Maurice Blanchot et L’espace littéraire qu’il tient pour « le plus grand essai qui ait été consacré à la littérature » au XXe siècle ; sur Rachel Bespaloff « dont les écrits nous parviennent enfin », sur Julien Gracq, Fitzgerald, et tant d’autres. Millet est encore de ces êtres riches d’un monde, qu’il nous le donne à partager. 

S’il persiste et signe, c’est qu’il est convaincu, et qui l’a lu véritablement, ne peut que le suivre, de n’être coupable d’aucun des chefs d’accusation attachés à sa personne. 


Richard Millet. L’Écrivain français. Tombeau, Les Provinciales, 2026, 96 pages.

  1. Qu’Annie Ernaux, a fortiori les 119 signataires qui la rallièrent, ne soient guère aller au-delà du titre, on ne saurait en douter. Du “commissaire politique” préposé à la censure et à l’effacement de ceux qui ne pensent pas droit, Millet propose une définition fort convaincante. ↩︎
  2. Ce que font, soit dit en passant, ses ennemis comme ses amis : témoin le Journal du Dimanche convaincu de rendre hommage et légitimité à l’auteur de L’Ecrivain français. Tombeau en titrant “Richard Millet sonde la décomposition française”. Et le lecteur jaloux de son confort intellectuel et moral se repaîtra des saillies contre un “ minoritarisme victimaire, qui déboulonne les statues, épure les classiques, “colorise” le passé”, contre “le débraillé”, contre “le catéchisme woke” et l’écrivain mué en “serviteur agréé du wokisme étatique” ; “affichage publicitaire qui ne propose plus de familles ou de couples blancs” etc.  ↩︎
  3. Editions Le Cerf, 2026 ↩︎
Septembre 2026 - #148

Article extrait du Magazine Causeur




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est docteur en philosophie. Derniers essais: Libérons-nous du féminisme! (2018), Le Crépuscule des idoles progressistes (2017) Dernier ouvrage paru : Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, Éditions de l’Observatoire, 2024.

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