Les cartes postales de Pascal Louvrier (5)

Roger Vailland naît le 16 octobre 1907, à Acy-en-Multien (Oise). Il publie huit romans, dont La Loi, prix Goncourt en 1957. Compagnon de route puis membre du PCF à partir de 1952, il s’en éloigne à la suite de l’intervention soviétique en Hongrie et du rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline. Il meurt en 1965 d’un cancer du poumon. Andrée Blavette, chanteuse de cabaret, rencontrée en 1935, devient son épouse l’année suivante. En 1949, une autre femme, Élisabeth Naldi, fait irruption dans sa vie. Elle l’accompagne jusqu’au bout de la route.
Les caisses de cognac de Goering
Roger Vailland et son copain de lycée, Roger Gilbert-Lecomte, fondent le groupe littéraire des « Phrères Simplistes ». On y retrouve les camarades René Daumal et Robert Meyrat. À Paris, Roger Vailland, homme flirtant avec le libertinage, semble vivre les plus intenses années de son existence. Il fréquente les cercles surréalistes, se brouille cependant avec André Breton, puis s’enfonce dans la drogue. Il est temps de déguerpir. Il devient grand reporter à Paris-Soir et Paris-Midi. Il voyage en Éthiopie, Turquie, Bulgarie, Grèce, Roumanie… Il a l’œil. Son style prend du muscle.
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En 1940, c’est l’année fatidique, il faut faire un choix moral. Vailland suit la rédaction de Paris-Soir à Lyon, ville du martyre de Jean Moulin. Deux ans plus tard, il s’engage dans la résistance. Il rejoint l’un des huit groupes composant le CNR, Combat, et participe à son journal du même nom. Il écrit des milliers d’articles pour de nombreux quotidiens, feuilles locales ou luxueuses revues. Les mots, ce sont ses armes. Ils sont efficaces. En 1945, le voici en train de couvrir les armées de la libération, dont la fameuse 2e DB de Leclerc, avec ses « clochards épiques ». Ses articles de reporter de guerre sont saisissants de vérité. Ils viennent d’être publiés par Grasset, dans la collection Les Cahiers Rouges, sous le titre : Dans les ruines de Berchtesgaden. Devant la statue de Goethe, un Strasbourgeois s’adresse à Roger Vailland : « Quatre ans de nazisme, c’est une maladie dont il est très difficile de guérir… » La bataille est rude, les nazis ne sont pas encore vaincus. Les Alliés, malgré la volonté et les armes, avancent lentement. On suit leur progression au jour le jour, avec, enfin, le passage du Rhin, direction la petite ville d’altitude où Hitler avait une maison de vacances. Vailland : « Les hommes ont le visage grave, un peu tendu. Le visage d’avant la bataille. C’est difficile à décrire. Ça ressemble un peu au visage de l’amour. » Vailland a un truc en plus : il est écrivain. Il ajoute : « Tolstoï a très bien dépeint ce visage dans La Guerre et la Paix, le chapitre qui précède la bataille de Smolensk, quand les troupes montent en ligne. » Les lieutenants américains sont jeunes, pas plus de 24 ans. Parfois, une phrase résume tout : « Ça va très mal. Personne n’a mangé depuis plusieurs jours. » Inutile d’en faire des tonnes. La guerre, c’est le bruit, c’est la mort surtout. Son récit ressemble à La Peau de Malaparte. Ce n’est guère étonnant puisque l’écrivain italien, qui a rompu avec le fascisme, est l’ami de Vailland. Il écrira Le Colonel Foster plaidera coupable (1952) dans sa cinématographique villa de Capri. La pièce dénonce la guerre de Corée et la répression qui vise le PCF. C’est enfin la victoire tant attendue. Nous suivons Vailland, pas à pas. La maison du Führer a été bombardée, elle est éventrée, la proie des flammes. Vailland : « Les GI’s errent parmi les débris calcinés, à la recherche de souvenirs. Il restait dans les caves de Goering des caisses de cognac et de champagne qui contribuent à la bonne humeur générale. » 12 mai 1945, la fin du cauchemar.
Jeux de mots avenue Junot
À la fin de l’ouvrage, il y a un texte qui résume une discussion d’écrivains résistants voulant faire la peau à Louis-Ferdinand Céline. Nous sommes en 1943, rue Girardon, à Montmartre. L’appartement du cinquième est habité par l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Le quatrième abrite le Conseil de national de la Résistance. La concierge sert de « boîtes à lettres » aux résistants. Vailland se souvient: « Des rédacteurs de Je suis Partout, des écrivains, des artistes, le dessus du panier de la ‘’collaboration’’. Vers onze heures, ils s’en allaient tous ensemble. Cela faisait une grande rumeur dans l’escalier. Céline les accompagnait jusque sur l’Avenue Junot, puis ils restaient un grand moment à parler, à rire, à faire des jeux de mots (…) »
Le plus éméché de la bande, c’était Ralph Soupault, « l’humoriste hitlérien, le doriotiste de la Butte ». Il ne cessait de sortir son pistolet pour tirer sur les gaullistes. Je pense à mon grand-père, cheminot-paysan du Limousin. Pendant ce temps-là, le « désordre du courage » l’animait, lui et les jeunes maquisards sous ses ordres. Ni les arbres, ni les pierres, ni la rivière ne les ont oubliés.
Roger Vailland, Les ruines de Berchtesgaden, Les Cahiers Rouges, 2026. 128 pages
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