L’examen des rapports financiers publiés par United World Wrestling entre 2013 et 2024 met en évidence une succession de déficits, entrecoupée d’exercices plus favorables liés au cycle olympique. Sans permettre, à lui seul, de tirer des conclusions sur la qualité de la gestion, ce constat soulève des questions sur la soutenabilité du modèle économique de la Fédération, sa dépendance aux financements olympiques et les mécanismes de contrôle de ses ressources.
United World Wrestling (UWW) est la fédération internationale reconnue par le Comité international olympique pour administrer la lutte, l’un des sports historiques des Jeux olympiques, présent depuis l’édition de 1896, la lutte féminine ayant rejoint le programme en 2004. Elle régit les trois disciplines olympiques (lutte gréco-romaine, lutte libre et lutte féminine) ainsi que plusieurs disciplines associées, notamment la lutte de plage et différentes formes traditionnelles de lutte. L’UWW rassemble 188 fédérations nationales pour les disciplines olympiques et 49 fédérations associées pour les styles non olympiques. Elle organise chaque année les championnats du monde, les compétitions continentales et le circuit international de la discipline, délivre les licences permettant de participer à ses épreuves et gère un budget annuel de plusieurs dizaines de millions de francs suisses.
Répétition de résultats négatifs
L’analyse des rapports financiers publiés pour la période 2013-2024[1] fait toutefois apparaître un modèle économique marqué par une succession d’exercices déficitaires, dont les effets ont été atténués, selon les années, par les recettes du cycle olympique ou par le recours aux réserves accumulées. Si ces dernières constituent, pour toute organisation, un instrument légitime de gestion permettant d’absorber des fluctuations conjoncturelles, leur mobilisation répétée sur une longue période interroge la capacité du modèle financier à retrouver un équilibre durable grâce à ses seules ressources d’exploitation. En d’autres termes, les réserves apparaissent moins comme un simple amortisseur destiné à faire face à des circonstances exceptionnelles que comme un mécanisme ayant contribué, au fil des exercices, à préserver la continuité financière de l’organisation en l’absence d’un retour pérenne à l’équilibre.
Pris isolément, un déficit annuel n’est pas exceptionnel pour une fédération internationale. En revanche, la répétition de résultats négatifs sur plus d’une décennie invite à s’interroger sur la solidité du modèle économique, la diversification des ressources et la capacité de l’organisation à financer durablement ses activités sans dépendre principalement des revenus liés au cycle olympique.
Tableau : Chronologie financière de l’UWW
| Année | Résultat financier / indicateur clé | Commentaire |
| 2013 | Déficit d’environ CHF 2,46 millions | Exercice marqué par d’importantes dépenses liées au maintien de la lutte au programme olympique. |
| 2015 | Déficit d’environ CHF 2,85 millions | Les dépenses dépassent nettement les revenus. |
| 2017 | Réserves encore importantes, mais déjà en diminution | L’organisation continue de s’appuyer sur le capital accumulé. |
| 2019 | Déficit d’environ CHF 1,63 million | Le résultat final est partiellement soutenu par des produits financiers. |
| 2021 | Excédent d’environ CHF 10,69 millions | Exercice bénéficiant des recettes du cycle olympique liées aux Jeux de Tokyo. |
| 2022 | Déficit d’environ CHF 7,39 millions | L’un des exercices les plus déficitaires de la période. |
| 2023 | Déficit d’environ CHF 5,18 millions | Nouvelle perte importante et poursuite de la pression sur les réserves. |
| 2024 | Déficit d’environ CHF 3,64 millions | Les comptes demeurent déficitaires malgré l’adoption du référentiel Swiss GAAP FER. |
L’évolution des comptes fait apparaître une alternance marquée entre exercices bénéficiaires et exercices fortement déficitaires. Les années 2022 et 2023 retiennent particulièrement l’attention. Deux exercices consécutifs se soldent par des pertes supérieures à cinq millions de francs suisses. En 2024, malgré une réduction du déficit et la tenue des Jeux olympiques de Paris, les comptes demeurent négatifs. Les rapports financiers publiés ne permettent donc pas d’identifier, à ce stade, un retour durable à l’équilibre.
À l’inverse, 2021 constitue une année atypique. L’UWW enregistre un excédent d’environ 10,7 millions de francs suisses, dans un contexte lui-même exceptionnel. Les Jeux olympiques de Tokyo, initialement prévus en 2020, ayant été reportés à 2021 en raison de la pandémie de Covid-19, les versements liés au cycle olympique ont également été décalés. Cette amélioration traduit ainsi autant les effets de ce calendrier particulier que la solidité intrinsèque du modèle économique de la fédération.
La comparaison des exercices fait apparaître une constante. Les résultats les plus favorables correspondent aux années olympiques ou à leurs effets financiers, tandis que les exercices intermédiaires retrouvent rapidement des niveaux de déficit élevés. Le maintien d’un résultat négatif en 2024, pourtant marqué par les Jeux de Paris, constitue à cet égard un signal important. Il suggère que les recettes exceptionnelles liées au cycle olympique ne suffisent plus, à elles seules, à assurer un équilibre durable des comptes.
Pris dans leur ensemble, ces chiffres décrivent moins une succession d’accidents conjoncturels qu’un modèle financier soumis à une forte cyclicité. Celle-ci n’a rien d’exceptionnel pour une fédération internationale. En revanche, elle devient plus préoccupante lorsqu’elle s’accompagne, sur une longue période, d’un recours régulier aux réserves et de l’absence d’une trajectoire clairement identifiable de retour à l’équilibre.
Les rapports financiers mettent en évidence le rôle déterminant des ressources issues du mouvement olympique dans l’équilibre des comptes de l’UWW. Cette situation n’est pas propre à la lutte. La plupart des fédérations internationales olympiques dépendent, à des degrés divers, des redistributions du Comité international olympique (CIO). Cette dépendance devient toutefois un facteur de vulnérabilité lorsque les autres sources de revenus (partenariats commerciaux, droits audiovisuels, marketing, billetterie, hospitalité ou organisation d’événements) ne suffisent pas à assurer un équilibre durable.
À cet égard, l’International Judo Federation offre, toutes proportions gardées, un point de comparaison intéressant. Comme l’UWW, elle bénéficie des ressources du cycle olympique. Mais elle a progressivement développé un modèle économique plus diversifié, fondé notamment sur le World Judo Tour, des partenariats commerciaux mondiaux et une valorisation plus importante de ses droits audiovisuels. Sans supprimer la dépendance aux ressources olympiques, cette stratégie en réduit le poids relatif dans le financement de ses activités.
Dans le cas de l’UWW, la question revêt une importance particulière. Les ressources redistribuées par le CIO proviennent principalement des droits mondiaux de diffusion audiovisuelle des Jeux olympiques et du programme TOP (The Olympic Partners), qui réunit les principaux partenaires commerciaux du mouvement olympique, parmi lesquels Coca-Cola, Visa, Samsung, Allianz ou Toyota. Une partie de ces recettes est ensuite redistribuée aux fédérations internationales, aux comités nationaux olympiques et aux comités d’organisation des Jeux.
Le Comité international olympique ne publie pas la méthode utilisée pour déterminer les montants attribués à chaque fédération internationale. Les audiences télévisées ou le nombre de spectateurs ne déterminent donc pas directement le niveau des redistributions. En revanche, la place occupée par une discipline au sein du mouvement olympique dépend notamment de son attractivité, de son rayonnement international, de son intérêt médiatique et de sa capacité à attirer diffuseurs et partenaires. Ces éléments influencent nécessairement son poids dans l’écosystème olympique.
Une discipline menacée
Or la lutte connaît, de ce point de vue, une situation particulière. En 2013, le CIO avait recommandé son retrait du programme olympique avant de revenir sur cette décision quelques mois plus tard, à l’issue d’une profonde réforme de la gouvernance de la fédération. Cet épisode a rappelé qu’aucune discipline, même historique, ne peut considérer sa place au sein des Jeux comme définitivement acquise.
Dans ce contexte, la dépendance financière de l’UWW aux ressources olympiques apparaît comme une fragilité structurelle. Si l’attractivité de la discipline devait continuer à s’éroder, la Fédération pourrait être confrontée simultanément à une baisse de son potentiel commercial et à une diminution de son poids au sein du mouvement olympique. Le développement de nouvelles ressources propres ne constitue donc pas seulement un objectif financier ; il représente également un enjeu stratégique pour l’avenir de la discipline.
Les rapports financiers publiés soulèvent ainsi plusieurs interrogations qui dépassent la seule lecture des comptes. Quelles mesures ont été prises pour diversifier les revenus de la Fédération ? Quelle part des recettes provient aujourd’hui d’activités commerciales indépendantes du cycle olympique ? Quels investissements ont été consacrés au développement de l’audience, de la diffusion internationale et de la valorisation des compétitions ? Enfin, quelle stratégie financière l’UWW entend-elle mettre en œuvre pour réduire progressivement sa dépendance aux redistributions du CIO ?
Ces questions ne préjugent naturellement pas des réponses que pourra apporter la Fédération. Elles découlent directement de l’évolution des comptes publiés et concernent un sujet central pour toute fédération sportive internationale : la capacité à construire un modèle économique durable, capable de financer le développement de la discipline sans dépendre principalement de ressources extérieures sur lesquelles elle exerce, par définition, une maîtrise limitée.
L’analyse des résultats financiers conduit naturellement à une autre question. Au-delà des chiffres, comment les décisions budgétaires sont-elles contrôlées au sein de l’UWW ?
Les documents de gouvernance publiés par la Fédération décrivent un dispositif reposant sur plusieurs niveaux de supervision. Le Congrès approuve les comptes annuels et le budget, le Bureau et le Comité exécutif participent au suivi de la gestion, tandis que les états financiers sont soumis chaque année à un audit externe. Sur le plan institutionnel, l’UWW dispose ainsi des principaux mécanismes de contrôle que l’on retrouve dans la plupart des fédérations sportives internationales.
La présence de ces mécanismes ne répond toutefois pas à toutes les interrogations que peuvent susciter les comptes publiés. Un audit financier a pour objet principal de vérifier que les états financiers présentent une image fidèle de la situation patrimoniale et des résultats de l’organisation conformément au référentiel comptable applicable. En revanche, il n’a pas vocation à apprécier l’opportunité des choix de gestion, l’efficacité des programmes financés ou les procédures ayant conduit à l’attribution d’un contrat.
Autrement dit, des comptes peuvent être régulièrement certifiés tout en laissant ouvertes des questions relatives à la gouvernance financière. Les états financiers ne permettent généralement pas de savoir dans quelles conditions les principaux prestataires ont été sélectionnés, selon quels critères certains projets ont été financés, comment les dépenses de développement ont été évaluées ou encore si les investissements réalisés ont produit les résultats attendus. Ces questions relèvent moins de la comptabilité que de l’évaluation de la gestion, des procédures internes et de la performance des politiques mises en œuvre.
Volonté de plus de transparence
C’est précisément la raison pour laquelle certaines organisations publiques, entreprises ou fédérations sportives complètent les audits financiers traditionnels par des audits de performance, des revues de gouvernance ou, lorsque les circonstances le justifient, des audits indépendants plus approfondis portant sur les procédures de décision, les circuits de validation, les contrats, les achats, les dispositifs de contrôle interne, les éventuels conflits d’intérêts et l’efficacité des dépenses engagées. Un tel exercice ne vise pas à remettre en cause la régularité des comptes, mais à apprécier la qualité de la gouvernance financière dans son ensemble. Au regard des déficits enregistrés depuis plus d’une décennie, de la dépendance persistante aux revenus du cycle olympique et du recours répété aux réserves, une question peut dès lors être posée. Les mécanismes de contrôle actuellement en place permettent-ils aux fédérations membres de disposer d’une information suffisamment complète sur l’utilisation des ressources de l’UWW, ou une évaluation indépendante plus large apporterait-elle un éclairage utile sur les choix budgétaires et leur efficacité ? Cette interrogation ne préjuge naturellement d’aucune irrégularité. Elle s’inscrit dans une évolution plus générale de la gouvernance sportive internationale, où la transparence ne se limite plus à la publication de comptes certifiés, mais englobe également la qualité des processus de décision, l’évaluation des politiques conduites et la capacité des dirigeants à rendre compte de l’utilisation des ressources qui leur sont confiées. La question ainsi posée est donc, au-delà de l’équilibre financier, comment les ressources de l’UWW sont-elles utilisées et selon quelles priorités ?
Les états financiers permettent d’identifier les principales catégories de recettes et de dépenses, mais ils renseignent de manière plus limitée sur les résultats obtenus grâce aux programmes financés. Or, dans une fédération sportive internationale, le budget constitue bien davantage qu’un document comptable. Il traduit des choix stratégiques à travers les moyens consacrés au développement des fédérations nationales, à l’organisation des compétitions, à la formation des arbitres, au soutien des athlètes, à la promotion de la discipline ou encore au fonctionnement de l’administration centrale.
À cet égard, la période 2022-2024 retient particulièrement l’attention. Malgré la reprise complète des compétitions internationales après la pandémie et la tenue des Jeux olympiques de Paris en 2024, l’UWW enregistre trois exercices consécutifs déficitaires : environ 7,39 millions de francs suisses en 2022, 5,18 millions en 2023 (5,46 millions selon les chiffres retraités présentés en 2024) et 3,64 millions en 2024. Une partie de ces variations s’explique naturellement par la cyclicité des recettes olympiques. Mais cette cyclicité est connue depuis longtemps et constitue précisément l’un des paramètres que toute fédération internationale doit intégrer dans sa planification financière.
Ces constats prennent un relief particulier à quelques mois du Congrès de l’UWW, qui se réunira en octobre prochain afin d’élire le président appelé à diriger la fédération pour les six prochaines années. Le président sortant, Nenad Lalović, en fonctions depuis 2013, sollicite un troisième mandat, une candidature qui fait par ailleurs l’objet d’un débat quant à sa compatibilité avec les statuts de l’organisation et l’esprit du mouvement olympique. Les rapports financiers publiés couvrent précisément la période correspondant à ses deux premiers mandats. Ils décrivent une fédération qui a traversé plus d’une décennie marquée par des déficits récurrents, une forte dépendance aux redistributions du mouvement olympique et un recours répété aux réserves pour préserver son équilibre financier. Pris isolément, aucun de ces éléments ne permet de porter un jugement définitif sur la gestion de l’UWW. Ensemble, ils soulèvent toutefois une question essentielle au moment où les fédérations nationales s’apprêtent à désigner leur future direction : quelle stratégie permettra à la fédération de construire un modèle économique plus autonome, moins dépendant du cycle olympique et davantage capable d’accompagner durablement le développement de la lutte ?
Cette interrogation dépasse la seule question budgétaire. La lutte demeure l’un des sports fondateurs des Jeux olympiques, mais son maintien au sein du programme olympique n’a jamais été définitivement acquis, comme l’a montré la crise de 2013. Dans un environnement où le Comité international olympique accorde une importance croissante à l’attractivité des disciplines, à leur audience mondiale, à leur capacité d’innovation et à leur potentiel de développement, la solidité financière d’une fédération, sa gouvernance et sa capacité à investir dans la promotion de son sport deviennent des enjeux étroitement liés. À l’approche du Congrès, les fédérations nationales ne sont donc pas seulement appelées à choisir un président. Elles sont invitées à se prononcer sur une orientation stratégique. Les comptes publiés depuis 2013 montrent que la question n’est plus uniquement celle de l’équilibre financier annuel, mais celle de la capacité de l’UWW à assurer, dans la durée, le développement et l’attractivité de la lutte afin de conforter sa place au sein du mouvement olympique à l’horizon des Jeux de Brisbane 2032.
[1] https://uww.org/governance/finance
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




