Alors que vient d’être annoncée la construction d’un futur porte-avions, une question se pose : le modèle des grands programmes militaires est-il encore adapté à une guerre moderne et souvent asymétrique ? En acceptant récemment de produire pour le compte de l’État des drones peu chers et rapidement déployables, Renault ajoute une flexibilité industrielle à l’offre d’armement tricolore.
Ce sera donc le France Libre. Quelques jours après l’annonce de la mise en chantier du futur porte-avions français, Emmanuel Macron a choisi d’inscrire le nom du PANG (porte-avions de nouvelle génération) dans la lignée de son prédécesseur, l’illustre Charles de Gaulle. D’un coût prévisionnel d’au moins 10 milliards d’euros, le navire de 310 mètres de long et de 80 000 tonnes devrait, selon le chef de l’État, permettre à la France de conserver « une autonomie d’action totale et sans contrainte ». Projetant par la même occasion, sur les océans du monde entier, ses dizaines de milliers de « tonnes de diplomatie », comme aiment à le dire entre eux les marins – autrement dit, l’affirmation de la souveraineté française.
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Immanquables en raison de leur taille, de leur coût et de l’attention médiatique qu’ils génèrent, les porte-avions ne sont pas les seules vitrines de la base industrielle et technologique de défense (BITD) tricolore. Alors que la France a conforté en 2025 sa deuxième place dans le palmarès des exportateurs d’armements, derrière les Etats-Unis, plusieurs systèmes militaires français contribuent à dynamiser ces ventes à l’international. Il y a le Rafale, bien sûr, dont Dassault Aviation est d’ores et déjà parvenu à écouler 323 exemplaires, mais aussi le canon Caesar, vendu à 800 exemplaires par KNDS France, les radars et capteurs de Thales, les missiles de MBDA et autres bombes de Safran, qui incarnent sur le marché de l’armement l’excellence française.
De grands programmes insuffisants face au défi des conflits modernes ?
Aussi majestueux qu’intimidant, un porte-avion a cependant les défauts de ses qualités : cher et complexe à entretenir, un tel bâtiment est surtout long, très long, à sortir des chantiers navals. Entre la conception du bâtiment et sa mise en service, prévue au mieux pour 2038, le champ de bataille aura, selon toute probabilité, profondément évolué. D’une durée de 20 à 30 ans, les cycles de grandes plateformes ne sont pas ceux de l’innovation civile et numérique, qui tournent quant à eux autour de deux ou trois ans. Et la guerre en Ukraine, ou encore le récent conflit en Iran, l’ont bien montré : ce n’est pas nécessairement la puissance qui dispose des armements les plus sophistiqués qui a, sur le terrain, l’avantage.
C’est bien celle qui saura faire preuve d’agilité, opérationnelle comme économique, deux qualités qui ne sont pas les premières associées à un porte-avion, au contraire de ces milliers de drones qui ont envahi les théâtres de guerre modernes. A l’image du redouté drone Shahed, un appareil de fabrication iranienne qui continue de faire, quotidiennement, des dégâts matériels et humains en Ukraine comme au Moyen-Orient.
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D’un coût de fabrication de moins de 30 000 dollars, ces drones posent une équation économique proche de l’absurde car, pour les contrer, les armées occidentales s’appuient sur des missiles américains Patriot ou français Aster 30, dont le coût unitaire atteint, lui, plusieurs millions d’euros, même si des moyens moins chers comme l’hélicoptère de combat, commencent à faire leur apparition. Ainsi que l’explique Iain Boyd, directeur du Center for National Security Initiatives, « comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d’euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes (ou des drones) constitue une équation perdante ». « Un tel conflit asymétrique », poursuit l’expert, « est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs ».
Bien sûr des solutions transitoires ont été trouvées. Tel que le couplage sur les FREMM françaises déployées en mer Rouge dans le cadre de l’opération ASPIDES en 2024 des viseurs optroniques PASEO XLR avec le canon de 76mm. Malgré une efficacité éprouvée, il n’en demeure pas moins que les impératifs liés à la frappe de précision dans la profondeur (FPP) et des moyens de s’en prémunir nécessitent des approches, et des changements, plus systémiques. Et, d’une certaine manière, l’efficacité opérationnelle semble, sur certains théâtres de guerre modernes, inversement proportionnelle au coût unitaire ; une évolution que commencent à intégrer plusieurs armées, comme celle de l’Arabie saoudite, qui vient de signer un « accord important » avec… l’Ukraine pour bénéficier de l’expertise de ses opérateurs dans la lutte contre les attaques de drones iraniens. De facto, le futur de la lutte anti-drone (LAD) va passer… par la production massive de drones.
Drone Chorus : hybrider « le meilleur des deux mondes »
Or, toute à l’annonce de son futur PANG, la France n’en perd pas de vue l’évolutivité du combat moderne. Consciente que la technologie pure compte désormais moins que la capacité à produire en masse, les autorités militaires du pays cherchent en effet à hybrider la production tricolore d’armements. Raison pour laquelle la Direction générale de l’armement (DGA), qui dépend du ministère des Armées, a sollicité deux groupes privés pour produire des drones à bas coût : Renault et Turgis Gaillard. Si le second assurera la conception strictement « militaire » de l’appareil baptisé Chorus, le constructeur automobile sera, lui, chargé d’apporter son expertise de la grande série pour sortir jusqu’à 600 drones par mois de ses usines.
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En faisant appel à Renault, la DGA a en quelque sorte court-circuité les cycles lents de la BITD traditionnelle. Mais pas question, pour autant, que le constructeur intègre la BITD ; en acceptant de faire d’un drone militaire un simple objet manufacturé à bas coût, déployable en quelques mois seulement sur les théâtres d’opération, Renault s’impose plutôt comme un prestataire d’industrialisation. Non un nouvel acteur de l’industrie de défense française, mais un acteur qui allie, comme le relève l’expert en robotique militaire Thierry Berthier, « le meilleur des deux mondes » : agilité civile et industrielle d’un côté, efficacité opérationnelle de l’autre. Un acteur qui permet d’ajouter une stratégie de flux à la stratégie de prestige d’ores et déjà portée par les PANG et autres canon Caesar.
Game changer
C’est dans cette complémentarité et cette flexibilité que réside tout l’intérêt stratégique du Chorus. Bien évidemment, les drones sortis des usines Renault ne feront pas les grands titres comme un porte-avion, et n’apparaitront peut-être pas dans le second épisode, s’il devait y en avoir un, de la vidéo « France is wild » postée par Emmanuel Macron en personne sur les réseaux sociaux ; là n’est pas la question : un drone n’est pas, et ne sera jamais, un Rafale. Mais il peut, s’il est produit en masse et à un coût raisonnable, s’imposer sur le long terme comme un game changer stratégique tout aussi décisif là où cela compte : sur le terrain.
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