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La poupée bohémienne

Patti Smith, "Le Pain des anges" (Gallimard, 2026)


La poupée bohémienne
La chanteuse de rock américaine Patti Smith photographiée à Toulouse le 13 juillet 2007 © BORDAS/SIPA

15 ans après le succès de Just Kids, la star Patti Smith poursuit sa démarche autobiographique


On ne présente plus Patti Smith qui se nomme elle-même « la poupée bohémienne » dans la suite de ses mémoires, Le Pain des anges. Elle avait fait un tabac avec Just Kids, couronné du National Book Award, où la chanteuse punk-rock, adulée par la Beat Generation, s’était longuement étendue sur sa relation sismique avec le photographe Robert Mapplethorpe, davantage attiré par les garçons, navigant sans boussole dans le New York underground des années 70. Avant de mourir du sida, Mapplethorpe avait demandé à sa muse électrique d’écrire un livre sur leur relation. La musicienne, également poétesse et artiste-peintre, avait relevé le défi. Résultat : dix ans d’écriture pour un best-seller.

Récidive

Patti Smith, donc, récidive, et on peut dire que cette suite est une réussite, même si on eut apprécié un récit moins aseptisé de la part de l’interprète de « Because the Night ». On retrouve la silhouette fil de fer, cheveux longs gaufrés, se baladant, entre deux chambres d’hôtel – Cadillac, Chelsea – sans personne autour, « enveloppée de silence ». Elle joue au tarot et de la clarinette, dévore les poèmes de Baudelaire et Rimbaud, encouragée par William Burroughs à enjamber les fuseaux horaires quand la vie devient couleur charbon. La personnalité de son mari guitariste, Fred « Sonic » Smith, domine une grande partie de l’autobiographie. Il la retient dans son errance infinie. Elle rêve d’un lieu lointain, lié à l’océan. Mais il finit par lui prendre la main et il cède. Patti Smith raconte : « Il avait acheté une Oldsmobile marron de 1973 chez un vendeur de véhicules d’occasion et nous avons roulé jusqu’à la péninsule supérieure du Michigan et les Grand Sable Dunes, vestiges d’anciens glaciers qui bordent le lac Michigan. » Face aux vagues violentes, Fred lui dit : « Chaque fois que tu voudras voir la mer, je te conduirai ici. » Paysage à l’image de son talent protéiforme.

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Au-delà de la mythologie américaine avec ses longs métrages inoubliables, ses auteurs déjantés, les motels sur le bord de la 66, les V8 survitaminés des Plymouth, l’appel permanent de la liberté, il y a le drame personnel de Patti Smith, raconté sans pathos ni fioritures. Fred décède en 1994, laissant sa femme et ses deux enfants, Jackson et Jesse, désemparés. Comme un malheur n’arrive jamais seul, Patti Smith perd dans le même mois son frère, victime d’un « énorme » AVC. L’icône du rock, mondialement connue pour l’album « Horses » (1975), plie mais ne rompt pas. Elle tient pour ses deux enfants. Elle écrit : « Fred est mort dans l’après-midi, à l’endroit où nos enfants étaient nés. Naissance, amour et mort jamais ne se touchent et toujours sont liés. » On dirait du Sam Shepard, prix Pulitzer 79, lui aussi conquis par l’énergie sensuelle de Patti.

La mort poursuit la chanteuse. Le poète Allen Ginsberg, soutien indéfectible, de jour comme nuit, des moments de grands vertiges, rend les armes au printemps 1997. Il agonise dans son lit surmonté d’une photo de Walt Whitman. Avec quelques amis, elle le veille. Soudain vers deux heures du matin, « Allen s’est brusquement assis, a ouvert les yeux, nous a tous regardés, puis il s’est rallongé et il a rendu son dernier soupir. »

Surprises

Ce récit intime réserve bien des surprises. Patti Smith, alors âgée de 19 ans, a donné naissance à une fille qu’elle a placé en centre d’adoption. Après de vaines années de recherche, elle a refait surface et a permis à la rock star d’identifier cinquante ans plus tard son père biologique, le grand-père de la fille abandonnée. Il s’appelait Grant Harrison Smith, c’était un « beau pilote juif » de l’armée américaine, qui avait participé à la bataille des Philippines.

Après reconstitution du puzzle de sa vie, à l’aube de ses 80 ans, la rebelle, née dans une famille ouvrière fauchée, résume : « À mesure que la poussière retombe, tu danses dessus. Comment fais-tu ? En revenant à l’enfant qui est en toi, en surmontant les obstacles avec confiance. Car les enfants agissent dans un perpétuel présent ; ils avancent, rebâtissent leurs châteaux, lâchent plâtres et béquilles et recommencent à marcher. »

Lumineux conseil qui incite à mordre dans Le Pain des anges.

Patti Smith, Le Pain des anges, traduit de l’anglais par Claire Desserrey, Gallimard, 304 pages.

Le pain des anges

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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