Esclavage. En France, Christiane Taubira nous avait déjà concocté une loi mémorielle qui excluait la traite orientale – parce qu’il ne fallait pas trop charger la mémoire de nos malheureux immigrés. L’ONU lui emboîte le pas en proclamant la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité », malgré l’opposition catégorique des États-Unis et les réserves exprimées par les pays européens.
Le vote se voulait historique, il restera surtout dans les annales comme le révélateur des fractures contemporaines. Mercredi 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a adopté, par 123 voix contre trois et 52 abstentions, une résolution proclamant la traite des Africains réduits en esclavage comme « le crime le plus grave contre l’humanité ».
Chemin vers la guérison
Portée par le Ghana, la résolution adoptée a donc officiellement érigé la traite négrière au rang de « crime le plus grave contre l’humanité » et a ouvert la voie à des réparations. Loin de faire l’unanimité, ce vote ravive une question sensible: celle des responsabilités partagées, y compris africaines, dans un système dont l’histoire demeure profondément complexe.
À la tribune, le président John Dramani Mahama a défendu un texte qu’il considère comme un tournant. « Aujourd’hui, nous sommes rassemblés solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice » a déclaré le dirigeant ghanéen en face des représentants de multiples pays siégeant à l’ONU. Évoquant le destin de « ces millions d’hommes, femmes et enfants dont les vies ont été volées en l’espace de 400 ans », il a insisté : « C’est une résolution de destin. ».
Mais la pluie d’applaudissements et l’enthousiasme de John Dramani Mahama n’ont pas été partagés par tous. Des pays ont voté contre (comme les États-Unis, Israël et l’Argentine) tandis que plusieurs pays européens se sont abstenus. Tel le Royaume-Uni, ancienne puissance coloniale du Ghana, un des premiers pays occidentaux à avoir aboli l’esclavage au début du XIXe siècle. En cause : la qualification même du texte, certains États estimant qu’il ne peut exister de hiérarchie entre les crimes contre l’humanité.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a tenté d’élever le débat : il faut honorer les victimes non seulement par des « paroles », mais aussi par des « actes ». Car c’est bien là tout l’enjeu central de cette résolution : dépasser la reconnaissance pour entrer dans le champ de la réparation. En 2001, en Afrique du Sud, pays marqué par la ségrégation raciale institutionnalisée que l’on sait, au cours d’une conférence, l’ONU avait déjà reconnu que l’esclavage était un crime.
Les réseaux africains de la traite: une réalité historique longtemps occultée
Le texte appelle explicitement les États à s’engager dans un processus de justice réparatrice, évoquant des excuses officielles, des indemnisations, la restitution de biens culturels, mais aussi des investissements dans l’éducation, le développement et les politiques mémorielles.
Pour Accra, il s’agit de répondre à des déséquilibres hérités d’un système qui, selon certains historiens, a profondément structuré les inégalités contemporaines. L’historienne et féministe Panashe Chigumadzi a ainsi résumé le vote en affirmant que la traite transatlantique a constitué « une rupture définitive dans l’histoire mondiale », inaugurant un système économique et racial dont les effets perdurent encore aujourd’hui.
Cette ambition, toutefois, se heurte à une difficulté majeure : celle de la complexité historique du phénomène. Si la traite atlantique a entraîné le déplacement de 12 à 18 millions d’Africains vers les Amériques, avec une mortalité estimée entre 10 et 15% durant la traversée, ces chiffres, aussi vertigineux soient-ils, ne disent pas tout. Car derrière les navires négriers et les plantations du Nouveau Monde se déploie un système bien plus vaste, dont les racines plongent dans les sociétés africaines elles-mêmes.
C’est ici que le débat se fait plus sensible. Sur le territoire de l’actuel Ghana, autrefois connu sous le nom de Côte de l’Or, plusieurs puissances africaines ont joué un rôle actif dans la traite. Le royaume ashanti, en particulier, a bâti une part de sa puissance sur la guerre et la capture de prisonniers, ensuite vendus aux marchands européens installés sur les côtes. Les États akan, les royaumes peuls, comme d’autres royaumes d’Afrique de l’Ouest (dont celui d’Abomey-Bénin), ont participé à ces circuits commerciaux, organisant des réseaux reliant l’intérieur du continent aux forts côtiers. Les travaux historiques, notamment ceux de John Thornton, soulignent que « les Européens dépendaient largement des structures africaines pour se procurer des captifs ». Autrement dit, la majorité des esclaves n’a pas été capturée directement par les Européens qui ne s’aventuraient guère au profond de l’Afrique, mais bien par des acteurs africains, dans le cadre de conflits locaux ou de stratégies politiques.
La traite des blancs en Afrique du nord
Quid également des Etats présents sur les côtes barbaresques qui ont réduit en esclavage près de deux millions européens (des chiffres qui divisent les historiens), vendus sur les marchés de Tripoli, Tunis ou Alger, qui se sont retrouvés à cultiver des champs pour de riches propriétaires ou pour alimenter le harem de tels et tels cadis locaux ? Un problème dénoncé lors du Congrès de Vienne en 1815 et une pratique dont la France mettra fin quinze ans plus tard avec la conquête de l’Algérie et du reste de l’Afrique du Nord. C’est ici presque douze siècles de traites islamiques qui peuvent être retracées par les historiens dont la monarchie arabe de Zanzibar reste le symbole le plus important, ayant bâti toute sa richesse sur cette pratique en Afrique de l’Est.
Si le Maroc fermera son dernier marché aux esclaves qu’en 1920, d’autres pays africains vont pourtant poursuivre ce commerce lucratif. En 1926, le Liberia est condamné par une enquête de l’ONU qui révèle que les descendants des anciens esclaves libérés et ramenés en Afrique au milieu du XIXe siècle se sont transformés en esclavagistes eux-mêmes, en réduisant les populations locales en état de servitude. Il faudra encore attendre 1981 pour que la Mauritanie accepte d’abolir cette pratique, où elle n’hésitait pas à faire des razzias dans les villages sénégalais voisins. Encore aujourd’hui, les haratines (noirs) de cette ancienne colonie française font encore l’objet de discriminations, où on demeure des esclaves de père en fils ou en fille selon un code de castes bien établi.
Réparations: une équation politique et morale insoluble ?
Cette réalité ne saurait cependant être interprétée comme une symétrie des responsabilités. Comme le rappelle Olivier Pétré-Grenouilleau, « sans la demande européenne, la traite n’aurait jamais atteint une telle ampleur ». Ce sont en effet les puissances européennes qui ont transformé des pratiques préexistantes en un système global, fondé sur la déportation de masse, la racialisation de l’esclavage et son intégration au cœur de l’économie mondiale. Là réside la rupture fondamentale: l’esclave devient une marchandise, définie par sa couleur de peau, dans un système industriel qui dépasse de loin les logiques locales africaines.
C’est précisément cette tension entre participation africaine et structuration européenne qui rend la question des réparations si délicate. « Ce sont les mêmes États qui ont profité de l’esclavage qui doivent aujourd’hui voter », rappelle en substance le chercheur Obadele Kambon, pointant le paradoxe et le comble d’un processus où les héritiers des puissances coloniales comme des anciennes monarchies africaines sont appelés à juger leur propre histoire.
Mais l’argument se heurte à une objection tout aussi solide: si des sociétés africaines ont contribué à alimenter la traite, comment définir une responsabilité unique, et sur quelles bases juridiques contemporaines ? Curieusement ce sujet de la responsabilité africaine reste encore un tabou local, quand il n’est pas nié (un esclave est considéré comme une « non-personne ») sur le continent africain lui-même. Un sujet pourtant sourcé, un débat aujourd’hui qui a fini par être complétement phagocyté par une mouvance décolonialiste et wokiste qui prend soin de faire porter toute la responsabilité de l’esclavage par l’Occident, le résumant à un prisme colonial manichéen, et avec la complicité de certains partis politiques qui reprennent son argumentaire à leur sauce et publiquement.
Les États-Unis ont clairement exprimé leur position, estimant que des nations modernes ne peuvent être tenues responsables d’injustices commises dans un autre contexte historique. Une prudence largement partagée en Europe, où l’on redoute l’ouverture d’un précédent aux conséquences incalculables. C’est le cas de la France (qui s’est aussi abstenue lors de ce vote) qui a toujours refusé, malgré quelques pas en sa faveur, de rembourser la dette colossale (20 milliards de dollars) que lui réclame Haïti au titre de l’esclavage mis en place par les colons à Saint-Domingue. Toutefois, la résolution elle-même, reste dépourvue de tout mécanisme contraignant, ne saurait imposer de réparations. Elle s’inscrit avant tout dans une logique de reconnaissance politique et morale, comme le soulignent certains experts, qui y voient davantage un « jugement moral rétroactif » qu’un instrument juridique opérationnel.
Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a tenté de tempérer les questions autour des indemnisations : « Nous exigeons des réparations – mais soyons clairs, les dirigeants africains ne réclament pas d’argent pour eux-mêmes. Nous voulons que justice soit rendue aux victimes et que les causes soient soutenues: fonds pour l’éducation et la dotation, fonds de formation professionnelle », a-t-il déclaré, interrogé dans l’émission Newsday de la BBC.
Pour autant, et au-delà de toute polémique, le texte adopté à New York marque une étape importante dans l’évolution du regard porté sur la traite négrière. Il s’inscrit aussi dans un contexte où, comme le déplore John Dramani Mahama, « l’effacement » de cette mémoire progresserait. Il témoigne d’une volonté croissante, notamment au sein de l’Afrique et de la Caraïbe, de replacer cette histoire au centre des relations internationales.
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