À Graaff-Reinet, le projet de rebaptiser la ville en hommage à Robert Sobukwe ravive une fracture mémorielle profonde: entre réparation historique et préservation du patrimoine, cette controverse locale révèle les tensions raciales persistantes de l’Afrique du Sud postapartheid.
Dans le Karoo, au cœur de la province Cap-Oriental, la petite ville de Graaff‑Reinet est devenue le symbole d’une nouvelle bataille mémorielle en Afrique du Sud.
À la suite d’une décision gouvernementale, cette cité vieille de plus de deux siècles va être prochainement rebaptisée « Robert Sobukwe Town », du nom d’un héros de la lutte contre le régime de ségrégation raciale1. Contre toute attente, une vive résistance locale s’est organisée afin de contrer cette décision unilatérale de Pretoria, mêlant recours juridiques et mobilisation citoyenne, avec en fond de toile, un débat national sur l’héritage colonial et l’identité postapartheid.
Une ville au cœur de l’identité afrikaner
Graaff-Reinet est la quatrième ville la plus ancienne d’Afrique du Sud. Pour la communauté blanche, elle tient une place spéciale au sein de l’afrikanerdom. Fondée en 1786 au sein d’une colonie alors sous la domination de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, elle doit son nom au gouverneur du Cap, Cornelis Jacob van de Graaff, et à son épouse Cornelia Reynet.
En 1795, ses habitants proclament une république en réaction à l’autorité néerlandaise et se dote d’un volkstem (parlement du peuple). Une indépendance éphémère brisée par les Britanniques, qui restitue la ville aux Pays-Bas, avant d’en reprendre possession en 1806 et l’incorporer à la couronne de Sa Gracieuse Majesté. C’est pourtant à un Français que Graaf-Reinet doit son architecture actuelle, inscrite au patrimoine national. L’une des mieux préservées d’Afrique du Sud. Au début du XIXe siècle, l’ingénieur Louis-Michel Thibault transforme le visage de la ville, rapidement surnommée « la perle du Karoo ».
Quelques décennies plus tard, elle devient l’un des points de départ du Grand Trek des colons boers vers l’intérieur du pays où ils vont fonder l’Etat d’Orange libre et la République du Transvaal. Pour beaucoup d’habitants, ce chapitre épique de leur histoire constitue une part essentielle de leur identité locale.
Redessiner le paysage pour effacer l’apartheid
Si une grande partie des villes d’Afrique du Sud portent encore des noms hérités de l’histoire coloniale et des figures emblématiques du panthéon de la minorité blanche, ils constituent, pour une majorité de Sud-africains noirs, les vestiges visibles d’un passé marqué par l’oppression raciale.
À la chute de l’apartheid en 1994, un vaste processus de transformation toponymique a été engagé sous l’impulsion du South African Geographical Names Council. L’objectif : rééquilibrer la mémoire nationale en redonnant une place aux cultures, aux langues et aux figures historiques africaines longtemps marginalisées. Ce mouvement s’est traduit par de nombreux changements emblématiques. La très conservatrice Potgietersrus est ainsi devenue Mokopane, Pietersburg a été rebaptisée Polokwane, tandis que Port Elizabeth a été contrainte de s’appeler Gqeberha. Même la capitale administrative, Pretoria, n’a pas échappé à cette dynamique : depuis 2005, elle est intégrée à la municipalité de Tshwane, un nom d’origine tswana renvoyant à une figure locale de l’histoire sud-africaine.
Au total, ce sont plus de 80 villes et près de 1 500 noms géographiques -villages, rivières, montagnes, routes ou encore aéroports- qui ont été modifiés par les gouvernements successifs de l’African National Congress (ANC), dans une volonté affirmée de rupture avec l’héritage colonial et ségrégationniste. Mais cette politique de renommage est loin de faire consensus. Excepté les accusations de réécriture de l’histoire à la sauce gouvernementale, les critiques pointent également le coût financier élevé (rien que sur Pretoria, cela a coûté plus de 40 000 euros pour changer le seuls 21 panneaux de signalisation routière) et les lourdeurs administratives que ces changements ont engendré – modification des cartes, des adresses et des documents officiels -ainsi que son impact potentiel sur l’attractivité économique et touristique du pays.
Une résistance inattendue qui illustre les fragilités raciales sud-africaines
Mais à Graaff-Reinet, la décision a déclenché une mobilisation inhabituelle. Un recours juridique a été déposé par l’avocat local Derek Light, représentant le Forum de développement économique de la ville.
Selon lui, la procédure administrative est entachée d’irrégularités. Le ministère « omet d’informer le public qu’il dispose de 30 jours pour formuler des objections et ne précise pas où celles-ci doivent être déposées », affirme-t-il. Pour ses opposants, la décision apparaît d’autant plus contestable qu’elle intervient l’année même du 240e anniversaire de la ville.
La présidente de l’Association des contribuables, Liz Buisman, confirme l’ampleur de la mobilisation: « Nous sommes déterminés et nous nous mobilisons. De nombreuses objections sont en cours de compilation. » Même la prochaine conférence de la Société du patrimoine, prévue en décembre, a déjà pris position: elle continuera de porter le nom de Graaff-Reinet. Une manifestation contre le projet a fédéré 30 000 personnes dans les rues de la ville.
Samantha Graham-Mare, membre de l’Alliance démocratique (opposition et membre de la coalition gouvernementale) et vice-ministre de l’Électricité et de l’Énergie, a fait valoir qu »il ne reflète pas la volonté de la communauté locale. « Si Robert Sobukwe était une figure marquante qui a joué un rôle important dans l’histoire sud-africaine, il ne représente qu’une partie des habitants de Graaff-Reinet », a-t-elle déclaré.
Également au gouvernement, le parti afrikaner Freedom Front Plus (FF+ extrême-droite) a appelé les habitants à continuer d’utiliser l’ancien nom afin de faire preuve de résistance. « Le parti appelle les habitants de Graaff-Reinet, de la province du Cap-Oriental et du reste de l’Afrique du Sud à ignorer ce changement de nom », a déclaré le Dr Corné Mulder, chef du parti. « Il est devenu courant d’attendre des Afrikaners, et seulement des Afrikaners, qu’ils sacrifient leur héritage sur l’autel de l’apologie (…), nous refusons de continuer ainsi » a ajouté ce fils d’un ancien ministre de la Justice.
La famille du militant honoré se trouve elle aussi dans une position délicate. Le petit-fils de Robert Sobukwe, feu leader fondateur du Pan-African Congress (PAC), un parti d’extrême-gauche qui a été longtemps hostile à intégrer tout blanc dans son appareil politique durant la lutte contre le régime de ségrégation raciale, y compris issus du Parti communiste, Tsepo Sobukwe, a reconnu que la décision est à la fois « douloureuse et symbolique ». « Je suis heureux que la mémoire de mon grand-père soit honorée, mais je comprends aussi que cette décision suscite des réactions fortes », confie-t-il.
Emprisonné par le régime d’apartheid et détenu à l’isolement sur l’île de Robben Island, Robert Sobukwe (1924-1978) demeure une figure majeure du combat anti-apartheid. Ses partisans estiment à contrario que donner son nom à la ville où il est né constitue une réparation historique. Le PAC accuse d’ailleurs les opposants au projet de « résister à la décolonisation et à la vérité historique ». « Sobukwe représentait des idées si puissantes que même le régime de l’apartheid l’a traité comme un prisonnier hors du commun (entre 1960 et 1969, il est placé à l’isolement à Robben Island, séparé même des autres prisonniers). Ce rejet ne relève ni d’une procédure ni d’une consultation ; il s’agit d’une résistance à la décolonisation, à la vérité historique et au démantèlement inévitable des symboles de l’apartheid », se justifie Jaki Seroke, vice-président du Congrès panafricain.
Il a été d’ailleurs rejoint par l’Economic Freedom Fighters (EFF) dans ses propos. Le parti de Julius Malema, connu pour ses violentes diatribes anti-afrikaners a salué cette décision. Dans un communiqué, le mouvement a souligné que ce changement de nom constituait une intervention idéologique nécessaire dans un pays dont la géographie porte encore les stigmates de la conquête coloniale.
La controverse illustre en réalité un dilemme profond de l’Afrique du Sud contemporaine : comment transformer l’espace public sans effacer une partie de l’histoire du pays ? Depuis la fin de l’apartheid, la question des noms de villes, de rues et de monuments constitue un champ de bataille symbolique. Pour les uns, ces changements permettent de restaurer une mémoire longtemps mise de côté. Pour les autres, ils risquent de supprimer des éléments du patrimoine national.
Au-delà du cas de Graaff-Reinet, l’affaire pourrait faire jurisprudence dans un pays où la toponymie reste un terrain sensible. Car derrière les plaques de rues et les panneaux d’entrée de ville se joue une question fondamentale : comment une nation encore marquée par son passé colonial et par l’apartheid peut-elle réécrire son paysage symbolique sans raviver les fractures de son histoire ?
Le dernier mot pourrait désormais revenir aux tribunaux. Pour Derek Light et les associations locales, l’objectif est clair : obtenir l’annulation de la décision du gouvernement et préserver l’identité historique de cette ville aux accents d’antan.




