La France Insoumise: la route de la servitude? La tentative avortée des élus de LFI d’imposer le port du voile au conseil municipal de Chalon-sur-Saône (71) est la poursuite folle de son projet total et mortifère de création d’une «nouvelle France».
En 1721, Montesquieu publie Les Lettres persanes, roman épistolaire dans lequel deux Persans, Usbek et Rica, décident d’entreprendre un long voyage à Paris.
Objet de toutes les curiosités dans la capitale, Usbek écrit: « Je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fait résoudre à quitter l’habit persan, et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable (…). Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste ». Deux siècles plus tard, Lamia Sabrina Sari et Damien Saley, deux élus LFI, ont tenté d’imposer le port du voile au sein du conseil municipal de Chalon-sur-Saône ; deux siècles plus tard, ce n’est plus aux étrangers de s’assimiler aux Français, mais aux Français de s’assimiler aux étrangers.
Déjà en 1900, le maire du Kremlin-Bicêtre (94), Eugène Thomas, interdisait le port de la soutane sur tout le territoire de la commune « considérant que le costume spécial dont s’affublent les religieux peut favoriser leur autorité sur une certaine partie de la société ». Cinq ans plus tard, lors des débats de la loi sur la laïcité, un député radical-socialiste, Charles Chabert, posa un amendement afin que le port de la soutane soit interdit pour éviter les troubles à l’ordre public. Mais Aristide Briand, le rapporteur de la loi, rétorqua qu’il serait « ridicule » et « intolérant » que de vouloir interdire le port de la soutane dans un pays désirant instaurer « un régime de liberté au point de vue confessionnel (…) La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme un autre, accessible à tous les citoyens, prêtres ou non, c’est la seule solution qui nous ait paru conforme au principe même de la séparation. »
Le paradoxe individuel
En agissant ainsi, Aristide Briand fut-il le cheval de Troie des futurs assaillants de la France Insoumise ? Il instaura en fait un régime libéral confessionnel : « Le principe de la liberté de conscience et du libre exercice du culte domine toute la loi ». Le ver est dans la pomme. Aujourd’hui, la France Insoumise n’hésite pas à considérer comme une « police du vêtement » toute interdiction du port du voile au nom de la laïcité ! Cependant, c’est jouer sur les mots et c’est mélanger abusivement les contextes historiques.
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L’interdiction du port du voile relève d’un tout autre contexte que celui de la soutane. Il ne s’agit plus de la même religion, plus de la même réalité socio-culturelle. Il s’agit aujourd’hui de communautés étrangères entières qui importent avec elles en France une autre culture, d’autres mœurs, d’autres façons de vivre et d’autres manières d’être. Car « toutes les générations mortes pèsent comme un fantôme sur le cerveau des vivants », déclarait déjà Karl Marx dans son ouvrage Le 18 brumaire de Louis Bonaparte. Au nom de l’individu libéral, chacun semble libre de porter le « vêtement » qu’il désire. Bref, « Venez comme vous êtes », déclare LFI, reprenant à son compte le slogan de la chaîne de restauration rapide McDonald’s. « En coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus », avertissait Balzac dans son roman Mémoires de deux jeunes mariées. Atomisant la société, séparant les êtres, multipliant les liens contractuels et marchands, l’héritage révolutionnaire français pousse aussi à l’individualisation et à la dissolution du tissu social.
Le poison de la gauche
LFI s’assoit alors à la table d’une autre civilisation, l’islam, en utilisant les paradoxes de l’individu occidental pour recréer une nouvelle histoire mémorielle, une nouvelle France. Elle invente une France qui n’a jamais existé, de la même manière que les bolcheviks inventèrent le prolétariat en Russie pour faire advenir leur idéologie communiste. LFI tente la synthèse improbable de deux histoires : l’histoire occidentale, marquée par l’invention de l’individu, mêlée à celle de l’assujettissement et de la soumission orientale. Elle se sert alors du bélier individualiste pour enfoncer les remparts de la citadelle française et la soumettre aux volontés de l’islam. Au nom de l’individu, le port du voile est légitime ; au nom de la liberté, l’islam a tous les droits en France. Il est ainsi urgent pour ne pas dire vital que la société française s’interroge sur ses propres présupposés, sur les dangers individualistes des droits de l’Homme qui ne sont rien d’autre que « l’homme séparé de l’homme et de sa communauté » (Marx). En couronnant les « robinsonades libérales » (Marx) d’un homme hors-sol, d’un homme en soi, d’un Français séparé des autres Français par le droit et le marché, la France Insoumise a élargi les sillons du libéralisme français. Cette maladie de l’individu singulier singularisé, sans lien ni histoire, n’est rien d’autre que la volonté de réécrire tout son passé, de refonder ses origines par une ablation de pans entiers de la mémoire collective au seul profit d’un homme liquide et infiniment recomposable. Or si « notre héritage n’est précédé d’aucun testament » selon les mots du poète René Char, nous aboutissons à « la pointe avancée de l’être individuel » pour reprendre les mots du romancier Michel Houellebecq dans sa chanson L’ultime archipel.
Nihilisme
La France Insoumise sacrifie alors la France au règne d’une abstraction religieuse: celle de son humanisme intégral et hors-sol. Elle se sert de l’idée d’universalisme créée par la France et pour la puissance de la France pour la retourner contre les Français. Nietzsche, dans son ouvrage L’Antéchrist, était sans ambages : « Un peuple périt quand il confond son devoir avec l’idée du devoir en général ». Aujourd’hui, les instincts de tous les élus de la France Insoumise désirent une France abstraite ; une France qui poursuit une destinée malade ; une France qui s’auto-détruit dans la détestation morale et la fragilisation de ses instincts par honte d’être soi, par culpabilité d’être simplement français. La France Insoumise, c’est la France qui voit dans l’étranger le salut de l’idée de la France au lieu de voir dans son propre peuple la grandeur de son pays. La France Insoumise n’aime pas les Français ; elle n’aime pas la réalité française ; elle est animée d’un ressentiment contre tout ce qui est concrètement français. Pour la France Insoumise, la France n’est qu’une Idée. La question effrayante demeure de savoir jusqu’à quel point ce bacille nihiliste a pénétré les corps et les chairs chez ceux mêmes qui prétendent le combattre.




