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Padura: à la recherche d’une Havane perdue

Leonardo Padura publie « Aller à La Havane » (Métailié, 2026)


Padura: à la recherche d’une Havane perdue
L'écrivain et journaliste Leonardo Padura photographié en 2024 © Ramon Espinosa/AP/SIPA

Alors qu’à Cuba tout part à vau l’eau, que les jours de la dictature militaire castriste sont comptés, et que la capitale mythique de l’île caribéenne est une ville morte, c’est le moment de lire Aller à La Havane: le grand écrivain cubain Leonardo Padura s’en fait l’irremplaçable mémorialiste.


Une capitale enténébrée: voilà le sort auquel est réduit La Havane. Déserte, exsangue, autarcique, sans joie. Privée de transports, d’électricité, de victuailles, la ville agonise. Désespérée, elle attend sa “movida”. La crise énergétique a mis l’île entière à l’arrêt.

Panique politique sur l’île communiste

Tandis que Diaz-Canel, le président cubain, les traits marqués par l’épuisement (ou l’appréhension ?) affiche un visage de plus en plus grisâtre et émacié dans ses allocutions fumeuses, évanescentes, devenues inaudibles, les insurrections se multiplient en province, minimisées par le pouvoir et réprimées sans ménagement. La menace étasunienne d’un protectorat économique annonce ouvertement la chute d’une dictature à bout de souffle: le clan Castro et les hiérarques du régime paniquent; ils n’ont pas tort.

Aller à La Havane? Le titre se charge aujourd’hui d’une cruelle ironie. Dans ce recueil, Leonardo Padura, – cf. entre autres chefs d’œuvres L’homme qui aimait les chiens– réunit, ponctués d’extraits de ses propres ouvrages de fiction, un certain nombre de textes qui cousent le récit haut en couleur de la capitale cubaine depuis les années de la Révolution, mais aussi en deçà de la date fatidique de 1958. Ensemble, ceux-ci racontent, de manière fascinante, les fortunes et infortunes de cette ville mythique, personnage à part entière de tous ses livres. Né dans le quartier lointain de Mantilla, qu’il n’a jamais quitté et qu’il habite toujours aujourd’hui, Leonardo Padura, 71 ans, revendique un attachement viscéral à la cité dont son œuvre engrange les illusions perdues…

De fait, à La Havane, en cette fin mars 2026, personne, mais vraiment personne n’y va plus: vols suspendus, hôtels fermés faute de clients, tourisme en chute libre. La plupart des Cubains forcés de rester au pays à leur corps défendant faute d’argent (en trois ans, ce sont encore deux millions d’entre eux qui ont pu prendre la route de l’exil) ne rêvent que de fuir cet enfer de pénuries en tous genres. Et pourtant, pour qui connaît de l’intérieur la métropole portuaire de deux millions d’âmes, l’expression “aller à La Havane” se redouble d’un autre sens : aux chauffeurs des lignes de taxis collectifs qui, avant la crise, joignaient pour 100, voire 200 pesos (l’inflation est galopante!) les quartiers périphériques ou excentrés à la Vieille Havane, on indiquait en effet: “ para La Habana”, précisément pour s’assurer que le véhicule allait bien jusqu’au centre-ville.

Intouchable

Dans une première partie, le présent ouvrage conjugue, d’une part, sur un mode autobiographique, l’actuelle remémoration que fait, dans son âge canonique, le scripteur de sa ville hantée de mille fantômes; d’autre part, exhumés de ses romans dont le personnage de l’enquêteur Mario Conde figure son propre double sous les auspices de la fiction, ces extraits significatifs de l’extrême porosité de sa prose romanesque avec l’existence concrète et bien réelle du citadin Padura.

Ainsi, fondues dans la mémoire urbaine, ces “mémoires” du plus grand écrivain vivant de Cuba (avec, peut-être, Pedro Juan Gutiérrez, l’auteur fameux de Trilogie sale de La Havane ou de Animal tropical) retracent-ils, au-delà des pathétiques voire, tragiques métamorphoses de ses aires, le parcours atypique d’un journaliste partie prenante du sérail communiste, réchappé de toutes les purges, parvenu sans se renier à accéder au statut enviable –  et  durablement protecteur – de Grand écrivain: traduit, célébré, invité à l’étranger, donc figure devenue quasiment intouchable sur le plan de la diplomatie culturelle du régime.  Et ce quoique Padura décrive sans fard, de l’intérieur, la déliquescence d’une société prise en otage par cette interminable dictature, cyniquement grimée aux fards du socialisme.  

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Habilement non frontale, cette posture critique biaisée aura permis à Padura d’esquiver le pilori – au contraire, en leur temps, des regrettés Reinaldo Arenas ou Heberto Padilla, ostracisés, persécutés au point de ne devoir leur salut qu’à l’exil…  On peut s’en réjouir tout de même : car à l’inverse d’une Zoe Valdès qui, confortablement installée en France, capitalise depuis 30 ans sur son statut de dissidente en cultivant, sans risque et dans une langue assez pauvre, sa vaine nostalgie hargneuse et vengeresse, Leonardo Padura, lui, reste ce témoin à demeure, vigie irremplaçable, chroniqueur sourcilleux et subtil, drôle et lucide autant qu’érudit, saisissant par la vivacité du trait : “une ville est faite de couches, comme un oignon”, écrit-il. “Tu vois une couche, mais en dessous, il y en a une autre, plusieurs autres. Ce sont comme des masques que tu dois soulever pour voir le visage, qui peut être maquillé et cache des taches et des rides qui t’empêchent encore d’observer, de connaître, de palper toute la réalité de la peau qui recouvre les muscles, les cartilages et les os”. Bouleversant est ici, par exemple, le récit qu’il fait de la fameuse ‘’Periodo especial en Tiempo de Paz’’ ainsi décrétée sans rire par le Comandante Fidel Castro à l’orée des funestes années 1990, et dont les temps présents apparaissent comme la grinçante réplique… Padura, alors, aurait pu filer, il en avait les moyens, et tous les soutiens requis à l’étranger – mais non: “ J’ai dit encore et encore que dans ces années sombres, mon choix de vie avait été de rester à Cuba et, dans ma maison havanaise, de m’accrocher presque jusqu’à l’irrationnel à mon sentiment d’appartenance et, surtout, de commencer à écrire comme un fou pour ne pas devenir fou”. De telle sorte que “la capitale cubaine s’est révélée être plus qu’un décor” […], un organisme vivant qui a un effet sur l’existence de ceux qui l’habitent”. Cette organicité de la cité est sans doute le marqueur essentiel d’une œuvre qui, par là, pourrait bien être à La Havane du tournant du millénaire ce que fut à la capitale française le Tableau de Paris d’un Louis-Sébastien Mercier dans le XVIIIème siècle finissant.

Phase terminale

Paru en espagnol il y a deux ans, Ir a La Habana, dans la belle traduction française de René Solis, nous arrive en 2026, alors que Cuba, de longue date frappée de maladie incurable, entre décidément en phase terminale. Signés Carlos T. Cairo, ami de l’auteur, millésimés de 2017 à 2024, les portfolios photographiques qui encadrent le recueil sont d’un réalisme un peu superflu. La mélancolie profonde de l’époque s’exprime bien mieux dans la conclusion de Padura, aux accents déchirants: “Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait.  Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais.  Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être étrangère et par moments si hostile, si défigurée et à l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville”.   

Plus consolante que cet épilogue, la deuxième partie du livre, sous l’intitulé “La ville, mémoire de quelques quartiers et de quelques personnages”, exhume un certain nombre de chroniques, reportages ou études édités à Cuba, ici et là, à différentes époques de la carrière du journaliste que fut, plus jeune, Leonardo Padura. On se régale à lire le chapitre consacré au “plus célèbre proxénète cubain”, le “roi” du quartier de San Isidro, Alberto Yarini y Ponce de Leon (1882-1910), qui sera tué par son rival, le souteneur français Louis Lotot, lequel sera assassiné à son tour, la guerre des maquereaux n’en finissant pas pour autant.

Passionnants également, ces deux textes, le premier faisant l’historique du quartier chinois de La Havane, désormais réduit à peau de chagrin et sinistrement paupérisé; le second portant sur la bi-séculaire mémoire catalane de Cuba – version condensée du texte original, paru en 1990 dans Juventud rebelde (“Jeunesse rebelle”), ce quotidien communiste qui, pour la petite histoire, à côté de l’organe de propagande  officiel Granma, existait toujours début 2026… sans être d’ailleurs plus lu par personne de sensé. Depuis mars, crise énergétique oblige, la pagination de ces deux feuilles de choux s’est vue fortement réduite; elles ne paraissent plus qu’une fois par semaine, le mardi.

Il est heureux que Leonaro Padura soit connu, traduit et lu dans le monde entier: s’il ne devait compter que sur Cuba pour être édité, son Aller à La Havane s’achèverait en cul-de-sac.

A lire : Aller à La Havane, par Leonardo Padura. (Photographies Carlos T.Cairo). 316 p., Métailié, 2026

Aller à La Havane

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