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Le test Israël


Le test Israël
Des portraits de Hassan Nasrallah et de Ruhollah Khomeini sont visibles devant un immeuble détruit qui abritait une agence d’Al‑Qard Al‑Hassan, une institution financière liée au Hezbollah, frappée par une attaque aérienne israélienne à Dahiyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth, mardi 10 mars 2026 © Hussein Malla/AP/SIPA

Le caractère actuellement belliqueux de l’Etat juif et les fantasmes autour d’un hypothétique « Grand Israël » du Nil à l’Euphrate dévoilent de nouvelles lignes de partage dans l’opinion française. Les guerres actuelles d’Israël contre l’Iran ou contre le Hezbollah au Liban peuvent révéler en miroir la crise morale occidentale.


Chaque fois qu’Israël entre en guerre, quelque chose d’étrange se produit en Occident. Les combats peuvent se dérouler à Gaza, au Liban ou dans l’ombre de la confrontation avec l’Iran : très vite, le conflit cesse d’être analysé comme une guerre parmi d’autres. Il devient un tribunal moral où l’État juif se retrouve presque immédiatement au banc des accusés.

Les roquettes du Hezbollah tombent sur les villes israéliennes. Les dirigeants iraniens proclament que la disparition d’Israël est un objectif stratégique. Des organisations armées jurent ouvertement de poursuivre ce combat jusqu’à la destruction de l’État juif. Et pourtant, dans une partie du débat public occidental, la responsabilité morale du conflit semble déjà établie.

Israël est coupable. Coupable d’exister. Coupable de se défendre. Coupable, en somme, de troubler l’ordre moral que certains imaginent devoir régir le monde. Ce réflexe ne relève pas simplement du désaccord politique. Il révèle quelque chose de plus profond : une transformation du regard moral occidental.

C’est en observant ce phénomène récurrent que j’ai formulé ce que j’appelle le test Israël.

Le test

Le test Israël est d’une simplicité presque dérangeante. Il ne consiste pas à demander si l’on approuve toutes les décisions du gouvernement israélien. Aucune démocratie n’est au-dessus de la critique.

Le test consiste à observer la manière dont chacun interprète l’existence même d’Israël et les guerres auxquelles cet État participe.

Très vite, une ligne de partage apparaît.

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Il y a ceux qui considèrent Israël comme un État démocratique parmi d’autres : critiquable, contestable, parfois condamnable dans certaines décisions, mais appartenant à la famille des sociétés libres. Et puis il y a ceux pour qui Israël ne peut jamais être simplement cela. Pour eux, Israël est nécessairement : un État colonial, un État raciste, un État d’apartheid, parfois même un État nazi. À partir de ce moment-là, nous ne sommes plus dans la critique politique. Nous sommes entrés dans le domaine du mythe politique.

Les vieux fantômes de l’Europe

Car cette diabolisation ne surgit pas dans le vide. Elle réactive un imaginaire très ancien de la culture politique européenne : celui du complot juif.

Pendant plus d’un siècle, une partie de l’Europe s’est nourrie de l’idée d’une puissance juive secrète travaillant à la domination du monde. Le texte le plus célèbre de cette tradition reste Les Protocoles des Sages de Sion, faux document fabriqué au début du XXᵉ siècle dans l’entourage de la police tsariste. Ce pamphlet prétendait révéler les délibérations d’une élite juive conspirant pour contrôler les gouvernements et les sociétés modernes.

À cette mythologie se sont ajoutées d’autres fabrications, notamment les prétendues citations du Talmud utilisées dans d’innombrables pamphlets pour accréditer l’idée que la tradition juive porterait en elle-même un projet de domination des autres peuples.

Ces textes ont été démontés depuis longtemps. Mais leur imaginaire n’a jamais complètement disparu. Il s’est simplement transformé. Aujourd’hui on ne parle plus explicitement de complot juif mondial. On parle de lobby, de puissance sioniste, de colonialisme global, ou d’un hypothétique Grand Israël du Nil à l’Euphrate. Le vocabulaire change. La structure du soupçon demeure.

L’histoire réelle du sionisme

Ce décalage entre imaginaire et réalité apparaît clairement lorsqu’on revient à l’histoire réelle du sionisme. Contrairement à une idée largement répandue, l’État d’Israël n’est pas né simplement comme conséquence du génocide nazi. Le projet sioniste lui est largement antérieur. Il apparaît dans le contexte du réveil des nationalismes européens au XIXᵉ siècle, lorsque de nombreux peuples revendiquent leur souveraineté et leur droit à l’autodétermination. Les Juifs d’Europe participent pleinement à cette histoire.

Dans l’Empire russe et en Europe orientale, les pogroms rappellent brutalement la fragilité de leur condition. Et dans l’Europe occidentale elle-même, l’affaire Dreyfus révèle que l’émancipation politique des Juifs ne garantit pas leur acceptation sociale. Pour Theodor Herzl, l’affaire Dreyfus agit comme un choc décisif. Elle lui révèle que l’assimilation ne suffira pas à résoudre la question juive.

Le sionisme naît ainsi d’une intuition politique simple : un peuple dispersé et vulnérable ne peut assurer sa sécurité qu’en retrouvant une souveraineté.

Deux visions irréconciliables

Le test Israël révèle alors deux lectures radicalement différentes de l’histoire.

Dans la première, Israël est perçu comme un projet colonial et impérial. Ses guerres seraient des guerres de conquête dissimulées derrière le discours de la sécurité.

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Dans la seconde, Israël apparaît comme une société confrontée depuis sa naissance à une hostilité persistante. Dans cette perspective, ses guerres ne sont pas des guerres impériales mais des guerres existentielles. Des guerres imposées par un environnement stratégique où certaines forces politiques — États ou mouvements — ont explicitement proclamé leur objectif : la disparition d’Israël.

Le test Israël consiste simplement à observer laquelle de ces deux visions s’impose spontanément dans l’esprit de chacun.

La nouvelle morale occidentale

Mais le phénomène contemporain ne peut être compris sans tenir compte d’une transformation profonde de la culture politique occidentale.

Depuis plusieurs décennies, une partie de la pensée critique occidentale a adopté une grille de lecture du monde fondée sur l’opposition entre dominants et dominés.

Dans cette vision, les conflits internationaux sont interprétés presque exclusivement à travers cette opposition morale. Les peuples considérés comme dominés incarnent la justice historique. Les sociétés associées à la puissance occidentale incarnent la domination.

Israël se retrouve ainsi placé dans une position paradoxale. Peuple longtemps persécuté dans l’histoire européenne, les Juifs deviennent, avec l’existence d’un État souverain, les représentants supposés de la domination. Ainsi s’opère un renversement spectaculaire : l’ancienne victime devient le coupable.

Mais la portée du test Israël dépasse largement la question juive.

Israël agit aujourd’hui comme un miroir pour l’Occident. Cet État concentre plusieurs traits caractéristiques de la modernité occidentale : pluralisme politique, liberté de presse, débats publics intenses, contestation permanente du pouvoir. Une société imparfaite, mais libre. Dans une région dominée par des régimes autoritaires ou théocratiques, cette singularité prend une dimension symbolique.

C’est pourquoi la haine d’Israël dépasse souvent la question israélienne elle-même. Elle exprime aussi une difficulté croissante de l’Occident à défendre sa propre civilisation.

Les rôles à venir

Le test Israël permet ainsi d’identifier les rôles que chacun est prêt à jouer dans les crises futures.

Il y aura ceux qui justifieront les ennemis d’Israël au nom de la résistance ou de la décolonisation.

Il y aura ceux qui détourneront les yeux. Les bystanders. Ces spectateurs passifs que l’histoire retrouve toujours lorsque les civilisations vacillent.

Et il y aura ceux qui comprendront que défendre Israël ne signifie pas sanctifier chacune de ses décisions, mais défendre le principe même qu’une société libre a le droit de se protéger contre ceux qui veulent la détruire.

Le miroir

Au fond, le test Israël ne parle pas seulement d’Israël. Il parle de nous. De notre capacité à reconnaître les vieilles mythologies lorsqu’elles réapparaissent sous des formes nouvelles. De notre capacité à distinguer la critique légitime de la diabolisation idéologique. Et surtout de notre capacité à défendre nos propres principes lorsque leur défense devient inconfortable. Le test Israël est un miroir. Et nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas s’y regarder.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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