Elisabeth Lévy commente le « Grenelle des violences conjugales », la bonne cause du moment lancée par le gouvernement.


La roue de l’actualité tourne, et elle pointe chaque jour sa flèche vers la bonne cause du moment. Après la semaine de l’ours polaire et avant le mois de la PMA, nous voilà en pleine quinzaine des violences conjugales. Enfin, des violences conjugales visant les femmes – qui constituent certes une très large majorité des cas mais pas l’intégralité. À en croire Le Monde, les hommes représentent 27% des victimes de violences conjugales et 17% des cas mortels. Ces victimes là n’ont pas l’heur de nous plaire. Un titre pêché au hasard sur France Info résume l’état d’esprit de la corporation médiatique à ce sujet : «Violences conjugales : plus d’hébergements pour les femmes, plus de sanctions pour les hommes.» C’est donc bien la masculinité qu’il s’agit de réprimer. Et tant pis pour l’écrasante majorité des hommes qui, pour rien au monde, ne lèveraient la main sur une femme. Considérés comme des cogneurs, voire comme des meurtriers en puissance, ils devront, si on suit la demande « des associations », entité mystérieuse qui semble désormais être l’un des piliers du pouvoir exécutif, être rééduqués contre le sexisme de la maternelle à l’université.

Le 3919 à l’assaut de la masculinité toxique

Ce 3 septembre 2019, judicieusement choisi pour coller avec le 3919, numéro d’appel d’urgence pour les victimes, pas une radio, pas une télé, pas un quotidien n’a manqué à l’appel avec des unes-choc ou pleines d’humanité. Toute la journée, au mépris de l’évidence, on a claironné que les victimes mouraient de notre silence et de notre indifférence. Il est vrai que personne ne parle jamais des souffrances des femmes. Le patriarcat vous dis-je.

Qu’on m’épargne les sermons : le martyre de femmes – et d’hommes, donc – vivant dans la violence et la peur est évidemment digne de notre compassion et d’une mobilisation des pouvoirs publics. Sauf qu’on avait surtout l’impression d’assister à une pièce de théâtre dont l’aspect tragique était gommé par la médiocrité de comédiens rivalisant de mines graves et de grandes envolées. Ministres, journalistes, experts : à part les victimes elles-mêmes dont les témoignages sont poignants, chacun parlait et se comportait comme s’il y avait en France un parti de la violence conjugale auquel il s’agissait de résister intrépidement. Or, même les coupables ne sont pas des militants de leur crime et, au risque de choquer tous ceux qui aiment réduire la vie humaine à des équations (du premier degré), on peut supposer que nombre d’entre eux, qui frappent sous l’emprise de la colère, de l’alcool ou des deux réunis, se haïssent pour leur geste. Les partisans de l’excuse pour les terroristes qui ont eu une enfance malheureuse ne se demandent jamais, d’ailleurs, si un mari violent est déséquilibré ou s’il a été violenté dans sa jeunesse.

L’action militante prend son sens dans la conflictualité. On n’appelle ses troupes au combat que quand il y a un ennemi à défier – patron, président, Manif pour tous. Le recours au lexique de la mobilisation générale pour défendre une cause avec laquelle tout le monde est d’accord suscite donc à la fois le malaise et l’envie de rire. Nous sommes tous convaincus que tout doit être fait pour aider les femmes prisonnières à fuir et à recommencer leur vie, que les sanctions doivent être exemplaires. À l’évidence, nos lois existantes ne sont pas bien appliquées, les mesures adoptées ne sont pas bien mises en œuvre. C’est le cas dans nombre de domaines, mais dans celui-là, il y a urgence. Tout cela relève du bon sens et de la raison administrative. Certes, un coup de projecteur peut stimuler cette dernière. Reste que cette débauche de grands sentiments n’avait pas pour objet de convaincre, mais peut-être justement de nous ressouder autour d’un ennemi commun qu’il est si facile de haïr.

C’est qui l’patron?

On publie avec gourmandise des vidéos datant de 30 ans dans lesquelles des hommes parlent en rigolant de frapper des femmes. Mais aujourd’hui, même le pire des fachos, des réacs ou des machos ne déclarerait pas face caméra qu’il est bien normal de cogner de temps en temps pour faire comprendre qui est le patron. Il faut donc se féliciter du chemin parcouru et bien sûr, s’efforcer de progresser encore. Cependant, la croyance que l’on pourra, par l’éducation, la loi et la réprobation sociale, éradiquer complètement le mal, est pour le moins naïve. Si, à l’exception des dictatures, on ne connaît pas de sociétés sans crime, c’est peut-être que la possibilité de celui-ci est comprise dans le programme, autrement dit que la condition humaine a partie liée avec le mal. Désormais, la société ne considère plus la violence à l’endroit des femmes comme normale. Restent les individus, avec leurs histoires, leurs turpitudes, et leurs fêlures. Et ça il faut craindre – ou peut-être espérer, je vous laisse juge – que ça ne disparaisse pas.

En attendant, hommes et femmes, nous savons désormais qu’ «un homme ça s’empêche.» Et ceux qui ne s’empêchent pas se mettent en dehors de la loi commune. On s’étonne donc de découvrir que certaines militantes prônent la tolérance zéro contre les violences faites aux femmes mais se montrent très tolérantes avec le burkini. Revêtir un burkini, une burka (ou un jogging informe) pour ne pas susciter la concupiscence des hommes, c’est admettre d’avance qu’un homme ça ne s’empêche pas. Alors votons des lois, prenons des mesures, débloquons des fonds. Mais n’oublions pas que la meilleure protection contre les violences conjugales, c’est la liberté des femmes et le droit qu’elles ont conquis de se montrer sans se donner.

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