Abdul Fatah Shafiq. Photo : Paulina Dalmayer

Paulina Dalmayer, envoyée spéciale à Kohestan (Afghanistan)

Le hall du bâtiment flambant neuf où siège Abdul Fatah Shafiqe est bondé. Les hommes, enturbannés et barbus, se pressent vers un guichet renforcé par des barres de fer. Les femmes en burqa traînent derrière. Collées dos au mur, elles essaient tant bien que mal de calmer les enfants qui forment une masse homogène mais mouvante. Notre arrivée fige tout ce monde dans une expression d’incrédulité. Pas étonnant. La dernière visite de journalistes occidentaux au vice-gouvernorat de Kohestan, un district perdu de la province de Kapisa en Afghanistan, remonte à l’année dernière, lorsqu’un reporter du New York Times s’y est aventuré avec son accompagnateur.

« Ici, c’est une zone de non-droit »

Armé d’une kalachnikov, notre garde du corps force le passage. Ayant travaillé quelques années avec l’armée américaine, il nous sert également de traducteur. Car Abdul Fatah Shafiqe, le vice-gouverneur, ne parle pas l’anglais bien qu’il le comprenne. Nous entrons dans son modeste bureau situé au premier étage et dont les vastes fenêtres donnent sur un paysage bucolique de champs et de vergers. Quelques hommes y mènent une discussion animée. En une seconde, le silence s’impose, interrompu par les quelques mots qu’un vieillard adresse en dari à un quadragénaire vêtu à l’occidental. C’est donc lui, Abdul Fatah Shafiqe. Un homme sous tension, aux traits tirés, au teint mat, aux épaules tombantes. « Je suis fatigué. Je voudrais prendre ma retraite, me retirer », dit-il. Avant de nous mettre en garde : « Ici, c’est une zone de non-droit. ».

Nous sommes justement venus parler de sécurité, plus précisément du transfert progressif dans tout le pays de la gestion de la sécurité des troupes de l’ISAF (Force internationale d’assistance à la sécurité) à l’armée afghane. Annoncé par le Président Karzaï en mars dernier, le processus doit se dérouler en cinq étapes dont la première a déjà été menée à son terme. À compter de la fin juillet 2011, les provinces de Kaboul (à l’exception du district de Surobi où opère l’armée française), de Bamiyan, du Panchir, ainsi que les capitales provinciales de Mazar-e-Sharif, de Hérat, de Lashkar Gah, du Helmand et de Mahtarlam, sont passées aux mains des Afghans. Mais Kapisa ne figure même pas sur la liste provisoire des provinces concernées par les deux prochains transferts. « Nous ne sommes absolument pas prêts à assumer cette responsabilité, affirme notre hôte. L’armée nationale afghane a besoin d’une formation que seuls les étrangers sont en mesure de mener correctement. Depuis 2006, dans la région, nous entretenons d’excellentes relations avec les forces de l’ISAF. Les soldats nous aident à construire des écoles, des routes et des hôpitaux. S’ils se retirent, les taliban reviendront pour tout détruire. »

Reste à savoir comment convaincre les opinions publiques et les gouvernements de prolonger l’engagement coûteux et peu compréhensible de leurs armées en Afghanistan au-delà de la fin 2014, date à laquelle le dernier des 140 000 soldats de l’OTAN devrait quitter le pays ? « Les gens en Occident doivent comprendre que nous avons besoin de leur aide. Surtout les Français qui ont vécu les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale… Sans l’aide des Américains, ils auraient eu du mal à la gagner. » Abdul Fatah Shafiqe nous propose du thé à la cardamome, des jus de fruits et des bonbons. « Ici, à Kapisa, les gens sont très pauvres, poursuit-il. La majorité des jeunes est au chômage, l’analphabétisme touche 90% de la population… Chaque mois, les taliban se renforcent parce que les gens perdent patience, ne font plus confiance à notre gouvernement et n’attendent plus rien de sa part. ».

« C’est quoi, une Constitution ? »

Faut-il en conclure que la « réintégration » de ceux des taliban qui se disent prêts à renoncer à la violence, annoncée en mai 2010 par Hamid Karzaï est un échec ? Pour Abdul Fatah Shafiqe cela ne fait aucun doute : « Karzai a été élu démocratiquement par le peuple afghan. Mais il n’a ni pouvoir ni autorité pour garantir la sécurité. Sa politique envers les taliban est un échec patent qui ne fait qu’approfondir la distance et l’incompréhension entre les gens et le pouvoir. ». En l’absence d’une figure forte incarnant l’unité du pays, la cohésion du peuple afghan pourrait-elle être assurée par la seule Constitution ? Ma question perturbe décidément le jeune traducteur. « Constitution ? C’est quoi, une Constitution ? » demande-t-il. Et le maître des lieux de lui donner une explication en dari, laquelle ne nous sera traduite que partiellement. « The Constitution ? You mean the fondamental law ? Do you ? », interrompt Abdul Fatah Shafiqe pour m’interroger directement dans un anglais qui, à ma grande surprise, s’avère parfaitement compréhensible. Je confirme. « Notre Constitution n’est pas mauvaise, poursuit-il, mais il faudrait toutefois changer deux articles qui concernent le système électoral pour éviter les risques de fraude. » . Il semble que la légitimité de Hamid Karzai, même auprès des fonctionnaires de l’Etat, laisse à désirer.

Avant de prendre en main le district de Kohestan en 2006, Abdul Fatah Shafiqe a travaillé successivement comme juge à Kaboul, pour les services de sécurité nationale et au sein du gouvernement où il a participé à un projet de réformes. Il connaît l’Occident. Il y a deux ans il a participé, à l’invitation du département d’État américain, à un stage destiné aux dirigeants locaux afghans. Depuis, il est obsédé par une chose : « la présence des internationaux est vitale pour plusieurs raisons, notamment pour apprendre les règles de bonne gouvernance, stopper la corruption et élaborer des programmes éducatifs. ». Aussi fatigué soit-il, Abdul Fatah Shafiqe est déterminé à défendre les valeurs qu’il considère comme étant à la fois fondamentales et universelles. « Il n’y a pas de compromis possible avec les taliban. Ce sont les ennemis de notre culture, de notre civilisation, de notre mode de vie, mais également des vôtres. Vous devriez le comprendre enfin. Nous sommes prêts à nous battre. Nous ne céderons pas ! » .

Les choses sont toutefois un peu plus compliquées que ce que le vice-gouverneur de Kohestan veut bien admettre devant des visiteurs étrangers. Car les menaces de mort qu’il reçoit depuis un certain temps déjà et qui expliquent son extrême fatigue, ne viennent pas de fous d’Allah, opposés aux acquis de la culture occidentale, mais de son prédécesseur. Nous l’apprenons une fois dans la voiture, sur la route du retour vers Kaboul. « Ce n’est pas très clair ou je n’ai pas très bien compris… Mais je crois qu’il y a un problème avec le gouverneur de Kapisa et avec le gouvernement… Quelqu’un veut sa tête », explique notre traducteur désormais revenu à son rôle de garde du corps.

Il n’est pas facile de démontrer que la sécurité de l’Europe et de la France se joue en Afghanistan. La mort de cinq soldats français dans un attentat-suicide à Joybar, dans la province de Kapisa, la veille du 14 juillet, celle d’un autre le 14, rend cette tâche encore plus malaisée. Cependant les faits parlent d’eux-mêmes… D’après des sources proches de l’Ambassade de France à Kaboul, la décision d’annuler les célébrations du 14 Juillet avait été prise, pour des raisons de sécurité, quelques jours avant l’attaque contre l’armée française. C’est aux Français de déterminer quel prix ils sont prêts à payer pour garder le droit de fêter la prise de la Bastille dans un pays lointain.

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