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Wyndham Lewis, vétéran des avant-gardes

Le peintre et écrivain est à l'honneur au musée militaire de Manchester

Wyndham Lewis, vétéran des avant-gardes
"A battery shelled", Wyndham Lewis -® IWM Art.IWM ART 2747. Wyndham Lewis par George Charles Bereford 6534 -® National Portrait Gallery. The Crowd, Wyndham Lewis -® Tate, London 2017. T.S.Eliot, Wyndham Lewis -® Durban Art Gallery Bridgeman Images. Photo Liana Turner.

Longtemps occulté à cause de ses options politiques, le peintre et écrivain Wyndham Lewis (1882-1957) est à l’honneur cet hiver. Le musée militaire de Manchester consacre une rétrospective à ce vétéran de la Grande Guerre tandis que Pierre-Guillaume de Roux réédite son grand roman Tarr.


Les Anglais profanent tout. Quel autre peuple oserait consacrer une exposition à un artiste maudit au beau milieu d’un musée militaire ? Les fanatiques du peintre et écrivain Wyndham Lewis (1882-1957) en avaient rêvé, l’Imperial War Museum de Manchester l’a fait.

Avant-gardiste fâché avec les avant-gardes, belliciste devenu pacifiste entre les deux guerres, tour à tour admirateur et pourfendeur d’Hitler, peintre abstrait puis critique radical de l’abstraction, Lewis accumula une somme de paradoxes que l’on aurait tort de résumer à sa période fascisante.

Dès l’origine, ce fils d’un vétéran de la guerre de Sécession a forgé sa propre légende en s’inventant une naissance au large du Canada sur le yacht paternel. Rapatrié à Londres avec sa mère british bientôt abandonnée par son volage de mari, le jeune Wyndham, surdoué du dessin, connaît des années difficiles dans des faubourgs dickensiens. Influencé par Matisse, Picasso et les futuristes, contre lesquels il se retournera, le peintre intègre le groupe de Bloomsbury dont Virginia Woolf est la papesse. Dès juin 1914, à la veille de la déflagration mondiale, Lewis publie le manifeste vorticiste, futur livre de chevet de David Bowie. Dans Blast, sa revue à l’inimitable couverture rose vif, Lewis et ses petits camarades assoiffés de guerre démolissent Marinetti dont « l’automobilisme », le culte naïf de la vitesse et du progrès technique, les navre. Vorticiste : un terme né dans le cortex de son ami poète Ezra Pound, bientôt abîmé par ses choix politiques.

À raison, la rétrospective mancunienne voit dans la Première Guerre mondiale le tournant de la trajectoire lewisienne. Fulminant contre les planqués de Bloomsbury, l’artilleur démobilisé se donne des airs de paria, jusqu’à se surnommer « l’Ennemi ». Hanté par le souvenir des shrapnels et gaz allemands, l’artiste aguerri révise radicalement son rapport à la représentation. En ces temps de technique déchaînée, le peintre (de moins en moins) abstrait à ses heures refuse désormais les faux-semblants. Si son traumatique A Battery Shelled (1919) montre une batterie bombardée avec des formes proches du cubisme, ses portraits peu académiques le rapprochent du maniérisme. Qu’il immortalise son ami T. S. Eliot ou sa femme Froanna, aussi adorée que cocufiée, le créateur s’attache davantage aux caractères qu’aux détails physiques de ses modèles. « Ma partie préférée d’un organisme humain, c’est son squelette, pas ses intestins », ironise-t-il…

Pourquoi les romans de Lewis n’abordent-ils jamais frontalement les motifs guerriers alors que ses œuvres picturales en foisonnent ? Didactique à souhait, l’expo aux 160 œuvres n’en dit rien. Dommage. Plutôt qu’un portrait de l’artiste en mari volage rongé par la chtouille, on aurait apprécié quelques digressions supplémentaires sur ses grands romans. Ceux-ci mettent en scène des artistes « bourgeois bohèmes » (expression made in Lewis !) pris dans le tourbillon des idéologies, à l’image de La Rançon de l’amour et surtout du chef-d’œuvre Tarr que Pierre-Guillaume de Roux[tooltips content=”Auquel cet article doit beaucoup.”]1[/tooltips] a récemment réédité.

Qu’à cela ne tienne, afin de pallier les manques de l’expo, l’Imperial War Museum nous offre un oral de rattrapage. En vidéo, un quarteron d’universitaires dissèque ad nauseam la dépouille du réprouvé. Question de cours : cet anticommuniste acharné, auteur du navrant pamphlet pacifiste Hitler (1931) fut-il vraiment antisémite, fasciste, plus si affinités ? Dans ce genre de querelles vaines où le génie est censé rattraper la morale, tout argument se retourne contre son émetteur. Il serait vain de raconter son retournement antinazi et outrancièrement philosémite. Ou de rappeler que la diabolisation de Lewis remonte tout au plus aux années 1970. En as de la pirouette, Wyndham himself nous donne la clé de son œuvre : « Ma politique, c’est l’art ! »

Exposition « Wyndham Lewis. Life, Art, War », Imperial War Museum, Manchester, jusqu’au 31 décembre 2017.

Tarr

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Décembre 2017 - #52

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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