Le film Wrong Elements de Jonathan Littell sera salué, encensé, honoré. A Paris et à Cannes. Ce ne sera d’ailleurs pas injuste, car ce film qui a tout pour plaire à ceux qui veulent se sentir concernés montre beaucoup d’intelligence et de talent, avec même ces longueurs sans lesquelles il n’y a pas de documentaire considérable. Jonathan Littell lui-même, quand il parle de son premier film, tout comme quand il parlait de son premier roman Les Bienveillantes(prix Goncourt et prix du roman de l’Académie française 2006) fait preuve d’une intelligence et d’un talent remarquables, attentif, sans se hausser du col, toujours juste, pertinent, précis, original.

Malaise

D’où vient alors le malaise que l’on peut ressentir, que j’ai ressenti, en regardant ce portrait analytique de trois anciens enfants-soldats (dont une femme) de la LRA (Lord’s Resistance Army, groupe rebelle illuminé fondé en Ouganda en 1988 par Joseph Kony, et responsable d’innombrables massacres et atrocités dans toute la sous-région) ? Le même malaise que j’avais ressenti à la lecture des Bienveillantes. Le sentiment que l’auteur ne peut s’empêcher d’une forme de complaisance presque inconsciente envers les assassins, d’une presque-fascination envers ceux qui, volontaires ou « forcés » passent à l’acte en commettant des atrocités. L’impression que pour Littell, les seules personnes intéressantes dans les monstruosités de l’histoire sont celles qui tuent, pas celles qui se font tuer. Cette empathie envers les bourreaux « qu’il ne juge jamais » (surtout pas) et jamais envers les victimes. Bien sûr, il reconnaît que ces massacres sont « abominables », mais pourquoi a-t-on le sentiment que cela reste un mot, et que ces abominations n’offrent dans son esprit comme premiers rôles à explorer et mettre en lumière que ceux des « acteurs », des tueurs ? Les victimes semblent n’être jamais que des figurants. On ne s’y attache pas. On s’attache à leurs bouchers.

Il y a un plan, dans Wrong Elements, où l’on voit Geoffrey, le personnage principal parmi les trois ex-combattants SLA, qui revient, en une recherche de rédemption, dans un village où, il y a des années, il a participé à un massacre hallucinant, enfants découpés à la hache devant leurs parents, etc. Geoffrey est debout, mal à l’aise (heureusement) après avoir exprimé regrets et demande de pardon à une vieille habitante survivante qui avait vu (et entendu) alors ses enfants se faire hacher. La vieille dame est assise au sol, jambes allongées, misérable, et la caméra s’attarde sur elle quelques secondes, avant de revenir sur Geoffrey. Pendant ces secondes, on nous montre quelqu’un qui a tout perdu, et juste ça ; littéralement une loser. Je crois que pour Littell, les victimes innocentes de l’histoire, au fond – et peut-être ne se l’est-il jamais avoué à lui-même – ne sont que des losers. C’est d’ailleurs à ses yeux une question de chance, comme il l’expose dans Les Bienveillantes : être, par le hasard de la vie, de l’histoire, au bon ou au mauvais endroit, au bon ou au mauvais moment. Victime ou bourreau, une affaire de circonstances, sans bien ni mal, et d’ailleurs le bien et le mal, cela n’existe pas. Il n’y a que le manche, dont on est, selon les circonstances toujours, du bon côté ou du mauvais côté… sauf que, bien sûr, c’est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus séduisant, d’être du bon côté, celui qui frappe.

Un documentaire en phase avec notre époque

Ce phénomène de séduction avait parfaitement été analysé, et dénoncé, par Charlotte Lacoste, enseignante agrégée de lettres modernes, dans son livre Séductions du bourreau publié au PUF. Dans le film de Littell, cette séduction est à la fois affaiblie et renforcée par deux facteurs. Affaiblie, parce que les trois ex-combattants LRA, conscients d’être les « héros » du film en font souvent un peu trop ; ils cabotinent, et cela nourrit le malaise que déclenche cette caméra qui, on le sent, les aime beaucoup. Renforcée parce que, avec ces trois-là, l’auteur a trouvé les sujets parfaits de son penchant naturel. Les Einsatzgruppen et autres SS ou décideurs nazis, volontaires pour la plupart, personnages principaux des Bienveillantes, n’étaient au fond… que des bourreaux. Avec les anciens enfants-soldats de la LRA (et comme de bien d’autres groupes rebelles dans le monde), Littell approche maintenant à la fois des bourreaux, mais aussi des victimes, puisqu’ils ont été enlevés de force, enfants, et ensuite forcés, s’ils voulaient survivre, de commettre des atrocités, conditionnés à tuer. Comment ne pas comprendre l’horreur que fut véritablement leur condition, après leur enlèvement ? Comment ne pas y compatir ? Comment ne pas les voir d’abord et avant tout comme les plus grandes victimes ? Comment ne pas ressentir la plus sincère des empathies envers leur douleur, leurs souvenirs qui les harcèlent, leurs états d’âme ? Comment ne pas les aimer ? Et comment ne pas oublier à leur profit leurs victimes, ces « juste victimes » dont l’histoire ne sait plus quoi faire ?

Le point de vue de Wrong Elements ne peut que séduire. Il est en phase avec notre époque, où l’on n’ose plus, où il est interdit de « stigmatiser » les auteurs d’une hyperviolence qui nous sidère, et encore moins de les juger. Epoque schizophrène dans laquelle chacun veut voir reconnaître (et dédommager) son « statut » de victime (nous sommes tous victime de quelque chose) et, en même temps, dans laquelle il y a toujours de bonnes raisons à la commission de crimes, aussi monstrueux fussent-ils.

Wrong point de vue

L’une de ces bonnes raisons, en l’espèce, outre l’enlèvement (qui en est une), est la fameuse « obéissance aux ordres » invoquée tant de fois à Nuremberg. Les trois ex-combattants LRA, en voyant à la télé l’un de leur anciens commandants être livré au TPI de La Haye, se montrent choqués, presque révoltés. Pour eux, cet homme, recherché comme l’un des plus cruels et barbares de la LRA, n’avait fait « qu’obéir aux ordres ». Geoffrey, interrogé à Paris lors de l’avant-première du film, répétera cette justification. Obéir aux ordres. L’excuse qui relève de toute responsabilité, quelle qu’ait pu être le zèle dont on ait pu faire preuve. Moralité de l’Histoire avec un grand H : les bourreaux sont des gens obéissants, surtout les meilleurs, surtout quand ce sont d’abord des victimes.

Dans une scène du film, on voit Geoffrey revenir voir sa mère, et visiter la case qu’il occupait, à sa sortie du camp de réhabilitation, après sa vie dans la LRA et avant d’être rendu à la vie normale, « réintégré », comme on dit. Sa mère lui rappelle une nuit où un  homme a enfoncé la porte de cette case et lui a tiré dessus pendant qu’il dormait, le blessant. Cet homme avait vu ses enfants massacrés par la LRA, et voulait les venger. Cet homme que l’on ne voit pas dans le film et qui n’est évoqué qu’un instant est pour moi le personnage le plus important, le plus attachant, celui dont je me sens le plus proche. Celui qui n’a pas voulu oublier ses enfants martyrisés comme on le lui demandait, celui qui a voulu, à sa manière injuste, rendre justice, quitte ce faisant à tuer à la fois un bourreau et une victime, quitte à ajouter encore la violence à la violence. Celui qui a refusé de n’être qu’un looser.

J’avais croisé Jonathan Littell à Sarajevo, pendant la guerre en Bosnie. Nous étions alors, tous les deux, chefs de mission d’une ONG humanitaire. Je me souviens d’un jeune homme habillé en costume (le seul humanitaire en costume dans une ville assiégée…), les pieds sur son bureau, très dandy. Je ne sais pas si son film est grand ou pas. Je pense que beaucoup le trouveront grand. Je sais que son point de vue pour moi n’est pas le bon ; Wrong point de vue.

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Pierre Brunet
est écrivain.