Ainsi Reynald Sécher est-il récompensé pour son œuvre dénonciatrice et les censeurs sont-ils censés s’en mordre les doigts. Mais l’établissement des faits historiques ne relève ni de la morale mondaine ni de la censure politique. Ce serait quand même le comble que M. Sécher, qui se présente comme une victime de l’histoire « officielle », favorise l’instauration d’une nouvelle histoire officielle.

Je ne me souciais pas de la vulgate, officielle ou critique, lorsqu’en 1987, j’estimais que la guerre de Vendée avait laissé derrière elle plus de 200 000 morts et disparus, soit le double du chiffre donné par R. Sécher, sans conclure pour autant au génocide ou au populicide. Vingt-cinq ans plus tard, je persiste et signe, renforcé par les travaux entre temps publiés et apparemment oubliés d’Alain Gérard et de Jacques Hussenet, qui refusaient également génocide pour ne retenir que populicide – mot auquel s’étaient ralliés Philippe de Villiers et Pierre Chaunu, qui avait ardemment soutenu R. Sécher dans les années 1985-1988. Puisqu’il faut ne pas avoir la mémoire courte, rappelons les faits.

L’air du temps de 1985-1986, poussé par les réflexions de François Furet, soufflait fort. Il nous avait inspiré, à R. Sécher et à moi-même, la volonté de reconsidérer la Contre-Révolution et particulièrement la guerre de Vendée en les situant dans les perspectives d’Hannah Arendt, dénonçant les totalitarismes. Poser une bonne question ne préjuge pas de la valeur de la réponse. Il était nécessaire, je l’ai dit à maintes reprises, de se demander si la guerre de Vendée avait été un génocide. Mais les critères qui définissent un pareil crime, à commencer par la désignation précise d’une population visée, manquent. Si les révolutionnaires de tous grades proclament la nécessité de détruire les « brigands de la Vendée », comme les autres contre-révolutionnaires d’ailleurs, normands, bretons, voire fédéralistes, ils protègent aussi plusieurs dizaines de milliers de personnes connues comme « réfugiés de la Vendée », dispersées dans tout l’Ouest et touchant des subsides jusqu’en 1797. Où est le génocide ?

Où sont les ordres ? Barère, grand pourvoyeur de motions violentes et ambiguës, s’est bien gardé de définir une politique que Turreau, mauvais général en chef, n’arriva pas à faire confirmer. Ce dernier lança la dévastation, créa les fameuses colonnes incendiaires, mais ne contrôla pas les officiers sous ses ordres et permit les innombrables exactions du sud de la Loire. Les révolutionnaires de la Convention et des grands Comités ont indiscutablement cautionné ces crimes jusqu’en février-mars 1794, sans être pour autant des génocideurs annonçant ceux des XIXe et XXe siècles.
Les crimes sont des crimes. Mais il n’y eut pas de logique d’Etat, sinon comment comprendre les paix de 1795 entre la République et Charette, et Stofflet. Ce fut un moment de guerre civile, de luttes terrifiantes en même temps qu’une guerre inexpiable contre toute l’Europe.
Les mécanismes politiciens sont moins grandioses que les ravages collectifs. Je me contenterais donc de cette explication platement historienne qui n’inspire pas de grandes envolées, ni à droite ni à gauche, mais qui s’ancre dans la pratique de l’histoire. Mais l’Histoire doit refuser la sidération de l’esprit qui frémit au récit des atrocités, tout autant que la vengeance et ne jamais confondre les victimes pour éviter de tomber dans le pathos des condamnations morales. L’établissement des faits n’a pas de prix et n’en a pas besoin. Il se suffit à lui-même.

Ultime question : pourquoi une partie de l’opinion de droite éprouve-t-elle le besoin de dénoncer l’ennemi jacobino-bolchevique, dévot des Lumières et ardent guillotineur, bien palot depuis quelque temps, qui ne mérite plus autant d’attentions ? Quel est le vrai objectif de l’opération ? Je doute que ce soit la défense de la connaissance historique.

*Image : wiki commons.

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est historien, spécialiste de la Révolution Française.Dernier ouvrage paru est historien, spécialiste de la Révolution Française. Dernier ouvrage paru : Nouvelle histoire de la Révolution française (Perrin).