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Un Français s’en va

Pierre Lefranc. Photo : http://lesamitiesdelaresistance.fr

Un des rares moments où j’ai repris espoir en la vie politique, où j’ai eu l’impression de ne pas me battre pour des idées qui n’étaient plus de saison, ce fut lors d’un meeting de Chevènement au Zénith de Lille pour la campagne présidentielle de 2002. Parmi les orateurs venus chauffer la salle, il y avait d’abord eu Rémy Auchedé. C’était un député communiste du Pas-de-Calais. S’il avait rejoint Chevènement, c’était parce qu’il lui semblait être le meilleur candidat possible pour lutter contre la mondialisation et la désindustrialisation : dans le Nord et le Pas-de-Calais, ce ne sont pas des concepts mais des friches industrielles au cœur des villes. Il n’avait guère confiance dans le PCF de Hue qu’il trouvait de moins en moins communiste.
Puis à la tribune, ce fut Pierre Lefranc.

Je m’avise, alors que je viens d’apprendre sa mort, qu’il avait déjà 80 ans. Il ne les faisait pas. Il doit y avoir une forme de grâce qui ne fait pas vieillir ceux qui voyagent toute leur vie avec un idéal comme on se promène avec une femme aimée. J’avais également déjà remarqué avec Messmer, voire Chaban, la tendance des grands barons du gaullisme, avec l’âge, à ressembler à De Gaulle lui-même. Pierre Lefranc, ce soir-là, en avait la stature, le débit, l’intonation.

Je me souviens notamment que Pierre Lefranc parla des dangers de la résurgence d’une domination sans partage de l’Allemagne à travers l’Union Européenne et la monnaie unique. On voit bien, ces jours-ci, que ce vieux monsieur disait n’importe quoi.
Il était né en 1922. Quand vous voyez, mais cela devient de plus en plus rare, un vieux gaulliste ou un vieux communiste encore en vie et qui sont toujours aussi gaulliste et aussi communiste, c’est en général qu’ils ont eu des flirts assez poussés avec l’Histoire. Celui de Pierre Lefranc commence par ce qui est peut-être l’acte fondateur de la Résistance : la manifestation étudiante du 11 novembre 1940 sous l’Arc de Triomphe pour déposer une gerbe sur la tombe du soldats inconnus. Le mouvement avait été spontané, on y trouvait majoritairement des membres de l’Action Française qui ne se résolvait pas à la politique de Collaboration mais aussi des communistes que ne paralysait pas le pacte germo-soviétique et qui demandaient la libération du professeur Paul Langevin, le célèbre physicien et accessoirement président du comité des intellectuels antifascistes, arrêté le 30 octobre. Cette manifestation fut violemment réprimée par la Wermarcht et Pierre Lefranc fut incarcéré à Fresnes, blessé.

A dix-huit ans, comme Fabrice del Dongo, on s’évade toujours. La destinée de Pierre Lefranc se confond ensuite avec celle de De Gaulle et du gaullisme : Londres, le parachutage en France en 44 pour harceler les troupes allemandes se repliant après le Débarquement et la poursuite de la guerre dans la 1ère armée de De Lattre. Tout en faisant partie des fondateurs du RPF, il en acceptera la dissolution et entamera une traversée du désert, avec les derniers fidèles jusqu’à la divine surprise de 58. Mais son gaullisme chimiquement pur, synonyme de fidélité se verra également au moment de 68 quand il comprendra très tôt que les révoltes étudiantes finiront par être les idiotes utiles d’une reprise en main pompidolienne d’une France que De Gaulle voulait non alignée, avec sa doctrine de défense « tous azimuts », c’est-à-dire avec les missiles de notre dissuasion nucléaire dirigés vers l’Est mais aussi vers l’Ouest.

C’est sans doute cette dénaturation du gaullisme dans des avatars successifs qui le transformèrent en banal mouvement de droite avant qu’il ne disparaisse complètement de notre vie politique qui fit qu’un soir de janvier, dans une salle où les gens venaient plutôt de la gauche, le vieil homme qui aimait la France fut acclamé.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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