Le 9 avril dernier, l’Ukraine a adopté une série de quatre lois mémorielles. Ces lois sont caractéristiques des dangers que je soulignais ici même dès février 2014 en ce qu’elles montrent l’influence mortifère du nationalisme, — et cette influence n’est pas une « dérive », mais un glissement inévitable, alors même que les nationalistes en Ukraine, comme partout, sont ultra-minoritaires. Le fait est que ces lois sont leur triomphe, adoptées au Parlement, et souvent à une très large majorité — à part que, ce triomphe, il n’est pas que le leur.
Je reprends ici les analyses que j’ai vues en lisant les pages Facebook de Ioulia Shukan et d’Anna Colin Lebedev, et une intervention d’un journaliste et historien ukrainien, Andréï Portnov.
C’est que ces lois sont une illustration de la rhétorique et des méthodes des nationalistes, quasiment où qu’ils soient.

La première loi est celle qui, apparemment, pose le moins de problèmes : il s’agit de commémorer la victoire contre le nazisme pendant la Deuxième guerre mondiale. — Fallait-il une loi pour le faire ? Oui, parce que, comme le fait remarquer Andréï Portnov, tout se joue dans la dénomination. Le Parlement ukrainien commémore la victoire dans la « Deuxième guerre mondiale » et non pas dans la « Grande guerre patriotique » (expression soviétique), ce qui implique que l’Ukraine, en tant que telle, en tant que pays, a figuré parmi les vainqueurs du nazisme. — Et ça, déjà, évidemment, c’est lourd d’implications.

La deuxième loi, présentée par Iouri Choukhevitch, le fils du nationaliste Roman Choukhevitch (qu’on voit en uniforme allemand sur la photo ci-dessus, le deuxième à gauche au premier rang) est consacrée au statut des « anciens combattants pour l’indépendance de l’Ukraine ». Andréï Portnov énumère cette liste (je ne le ferai pas ici), et fait remarquer que la légion SS Galicie n’y figure pas. Y figurent des groupes qui, pendant la guerre civile, ont été à l’origine des pogroms les plus terribles, comme celui de Petlioura. Y figurent pourtant tous les « héros » de la guerre livrée par les nationalistes ukrainiens contre l’Armée rouge pendant qu’elle se battait contre les nazis sur le territoire de l’Ukraine — et en particulier ceux qui ont tué le général Vatoutine, qui commandait le front d’Ukraine… — qui étaient donc, objectivement parlant, des agents de l’Allemagne. — On sait aussi, hélas, d’après tous les récits des survivants juifs qui s’étaient réfugiés dans les forêts, que les partisans juifs, et tous les malheureux qu’ils protégeaient, craignaient beaucoup plus les intrusions des miliciens ukrainiens que celles des nazis — pour la raison toute simple que les Ukrainiens connaissaient le pays aussi bien que les gens qui se cachaient, et qu’ils n’hésitaient pas à tuer, à dénoncer, ou, dans le meilleur des cas, à racketter tous ceux qu’ils pouvaient découvrir.
Ce sont donc ces gens-là qui sont déclarés « anciens combattants pour l’indépendance de l’Ukraine », parce que certains, comme Choukhevitch, ont continué la lutte dans les années de l’immédiate après-guerre, cette fois contre les Soviétiques.

Timbre ukrainien à la gloire de Choukhevitch. 2007.

La question de leur statut social (combien sont encore vivants ? — ce sont tous des gens âgés de plus de 90 ans) est secondaire par rapport à celle de la liste établie pour la poser.
Il s’agit ainsi, depuis 1917, d’énoncer un invariant : les nationalistes ukrainiens ont toujours lutté contre les Russes, et contre les Allemands, et la notion même de l’identité ukrainienne se définit par cette lutte pour son indépendance.
Cette loi contient une deuxième facette : mettre en doute la légitimité de cette lutte pour l’indépendance, et, donc, des groupes désignés comme étant « combattants pour l’indépendance » devient aujourd’hui « une insulte à l’honneur de l’Ukraine ».
La rhétorique est, comme d’habitude, celle-ci :
1) les nationalistes sont, en eux-mêmes, l’incarnation du pays
2) mettre en cause leur légitimité devient donc, naturellement, insulter le pays en tant que tel.

La loi interdit dorénavant toute « falsification de l’histoire », — délit qu’elle punit d’une peine de cinq ans de prison, et d’une fermeture de l’organe de presse qui serait à l’origine de la « falsification ».
Mais qu’est-ce que c’est que cette « falsification » ? — C’est la mise en doute du statut des anciens combattants de Bandera, la mise en doute de la légitimité de leur combat. C’est donc la loi qui fixe désormais la vérité historique — et une vérité qui devient linéaire : il y a eu de tout des héros qui se sont battus pour le peuple ukrainien, l’Ukraine se définissant par ce combat, qui est toujours le même, contre les agresseurs extérieurs. Douter de ce mensonge vaut désormais la prison dans cet état démocratique et occidental que veut être l’Ukraine anti-russe.

La troisième loi condamne les régimes soviétiques et nazis, interdit l’utilisation de leur propagande et de leurs symboles, impose l’ukraïnisation des noms de rues, et des noms de villes, — de façon à faire disparaître toute trace des soixante-dix ans d’histoire de l’Ukraine soviétique.
Cette mise en parallèle des régimes nazis et soviétiques est accompagnée par une description de l’oppression nazie en Ukraine : sous le régime nazi, dit le texte, à cause de la « théorie des races », il existait des lois qui interdisaient « à certaines personnes d’occuper des postes dans la fonction publique ou d’obtenir une éducation ».
Le mot «Juif » n’est visiblement pas employé, et Andréï Portnov fait remarquer que, ce que les nazis interdisaient aux Juifs, ce n’étaient pas « certains postes dans la fonction publique », mais la vie. Or, cela n’est pas dit dans le texte de la loi.
En revanche, le texte de la loi fait la part belle à l’oppression soviétique, et au Holodomor (massacre par la faim de millions et de millions de paysans pour briser leur résistance à la collectivisation).

On entre là, pour moi, dans quelque chose qui est de l’ordre du principe. — Staline n’est pas Hitler, les communistes ne sont pas des nazis. Je ne veux pas dire, qu’on me comprenne bien, que les camps soviétiques étaient mieux que les camps allemands, que les tortionnaires soviétiques torturaient moins que leurs collègues allemands, — je veux dire qu’il n’y avait pas Treblinka chez les soviétiques. Ce qui ne signifie pas, encore une fois, qu’il n’y a pas eu de déportations de peuples entiers par Staline, et que s’il n’était pas mort quand il est mort, il n’aurait pas voulu faire déporter tous les Juifs « pour les protéger de la haine légitime du peuple soviétique » après la découverte du complot des « blouses blanches ».
Mettre un signe d’égalité entre les deux implique de nier la spécificité fondamentale du nazisme, c’est-à-dire le fait de mettre une place une loi qui interdit la vie pour le seul fait d’être né.
Et, pour moi, la question du Holodomor se pose : Staline a-t-il fait mourir de faim des millions de personnes parce qu’elles étaient Ukrainiennes (comme le disent les nationalistes) ou parce qu’elles résistaient à la collectivisation ? — Evidemment parce qu’elles résistaient, et que la résistance (générale en URSS, dans toute la paysannerie) était particulièrement forte en Ukraine. Bien sûr que cela servait aussi à réprimer toute tentative d’indépendance, et bien sûr que c’était aussi une « punition collective », pour chaque habitant de la campagne. Mais y a-t-il eu volonté délibérée de génocide de la population ukrainienne en tant que telle ?

Maintenant que toute les archives du NKVD vont s’ouvrir, on va peut-être trouver des ordres, des textes pour le confirmer.

Parce que la quatrième loi est celle qui va ouvrir toutes les archives de « l’occupation soviétique » — comme si l’Ukraine, c’était le régime soviétique qui l’avait occupée, et comme si l’Empire russe n’avait pas existé…
Mais oui, bien sûr, qu’il faut ouvrir toutes les archives. C’est une chose fondamentale, qui est aujourd’hui impossible, et de plus en plus impossible, en Russie, où la mémoire est, jour après jour, loi après loi, décret après décret, rognée, effacée, interdite.
Là, oui, toutes les archives vont s’ouvrir, et chacun, venant du monde entier (y compris donc, les chercheurs russes), pourra venir et établir la vérité historique. — Tel que je vous le dis là, ça paraît très bien. Et c’est très bien.
Toutes les archives, de toutes les administrations soviétiques (celles de tous les ministères) vont être regroupées, dans les six mois à venir, dans un seul institut qui va se créer.
Et là encore, c’est là que les problèmes commencent.
D’abord, Andréï Portnov, en historien, fait remarquer que le délai de six mois n’est simplement pas sérieux. S’agissant de millions et millions d’archives, souvent inconnues parce que classées secrètes par les soviétiques, il est impossible de les rendre accessibles au public en l’espace de six mois, pour la bonne raison qu’il faut d’abord les répertorier, les classer, les décrire, leur assurer une conservation et établir des règles d’accessibilité — bref, l’accès aux archives demande un certain temps, incompressible, et ce temps se mesure non pas en mois mais en années. Il s’agit donc, pour l’instant, d’un simple effet d’annonce.
Et puis, toutes ces archives sont regroupées au sein d’un institut spécialement créé. Un institut qu’on appelle « Institut de la mémoire nationale »… et qui le dirigera, qui s’en occupera, qu’est-ce que c’est que cet Institut ? Autant de questions sans réponse, me semble-t-il…

La mise en place du « Monde comme si », selon l’expression de Françoise Morvan : le pays qui se définit sur une base essentialiste. Il a toujours existé (mais, visiblement, on ne parle jamais de la période de l’Empire russe — c’est-à-dire de la période 1700-1917), et il a existé avec une essence unique et un territoire fixe (rien n’est dit des fluctuations, énormes, des frontières de l’Ukraine au cours de l’histoire, par rapport, par exemple, à la Pologne ou à la Roumanie). L’identité ukrainienne se crée en tant qu’identité victimaire — victimaire et héroïque. Mais si Bandera et les miliciens fascistes de l’UPA sont des héros — quid, par exemple, des résistants juifs qu’ils pourchassaient dans les forêts ? — Ces Ukrainiens juifs luttaient donc contre l’Ukraine quand ils essayaient de survivre aux nazis et aux milices ?

Une chronique longue, et pas gaie. Et pourquoi fallait-il adopter ces lois mémorielles maintenant ? Évidemment pour détourner l’attention de l’essentiel : de la crise économique terrifiante que traverse le pays pour répondre aux exigences de l’Europe d’Angela Merkel. Il s’agit, dans le ressentiment provoqué par la misère, de trouver une cause à ce ressentiment… De trouver l’ennemi.
C’est le triomphe absolu de Poutine, nationaliste russe, qui fait exactement la même chose, mais en beaucoup plus grand.

Retrouvez la version initiale de cet article sur la page Facebook d’André Markowicz.

*Photo : LASKI/SIPA. 00709487_000001.

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