Chaque jour, 500 millions de Tweets sont émis dans le monde et 50 milliards de commentaires rédigés sur Facebook. Ces gigantesques termitières ont parachevé l’ère de la multiplication du signe et réalisé l’esprit d’internet en y bâtissant deux immenses édifices herméneutiques, fourmillant d’avis, de propos, de partages, de J’aime. « Nous ne faisons que nous entre-gloser » écrivait Montaigne. Désormais, chaque utilisateur de réseau social est enclin à manifester son opinion illimitée, sans modération quantitative, sans mesure qualitative -la seule restriction étant d’ordre juridique. Comme pour la monnaie, cette inflation de la parole publique l’a mécaniquement dépréciée et frappée du sceau de la vanité la plus absolue.

La négation de l’agora athénienne

Certains se félicitent de cette réappropriation politique. Internet serait un formidable incubateur d’opinion publique, une machine démocratique inouïe. Pourtant, les réseaux et autres forums sont l’exacte négation de l’agora athénienne ou du Forum romain -dont l’étymologie latine Foris – « dehors »- implique une sortie de l’intimité vers la place décisionnelle. Ainsi, la rhétorique publique avait à Rome un dessein pratique: judiciaire, la parole produisait un jugement effectif; délibérative, elle prescrivait une décision efficace. Désormais, l’expression numérique n’a plus aucune incidence sur la réalité, et lui est comme étrangère, parallèle, investissant un espace inexistant, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Si chacun a voix au chapitre, les mots se substituent dorénavant à l’action et se perdent en vain dans l’étrange temporalité de la toile, paradoxalement hypermnésique (puisque rien ne s’y efface) et totalement amnésique, écrasant ce qui a été dit par le flux sans cesse renouvelé de l’actualisation. Internet agirait à la manière d’un trou noir, engluant et broyant les trillions de commentaires, énergie probablement la plus puissante que la vie ait générée depuis qu’elle est sur terre, mais aussi la plus stérile. Ainsi, le succès triomphant du verbiage numérique semble inversement proportionnel à celui de la participation électorale -suffrage pressenti comme dérisoire mais qui reste cependant le seul geste politique efficient.

Sur Facebook, la résistance patriotique n’échappe pas à cette inanité. La conscience publique qui s’y répand en continu s’épuise et se noie dans l’immense maelstrom de la glose. « Rien ne demeurera sans être proféré » écrivait Mallarmé. Désormais, rien de ce qui sera proféré n’aura d’existence réelle. Ainsi, l’islamophobie virtuelle, par exemple, n’est-elle qu’une leurre agité par les chantres de l’antiracisme qui martèlent sans cesse les dangers d’un discours jugé « décomplexé ». Pourtant, en France les mosquées ne brûlent pas et infiniment rares sont les actes anti-musulmans sérieux que le contexte extrêmement lourd aurait pu provoquer. Parfaitement oiseuse, la parole numérique pourrait avoir le mérite de défouler et soulager ses auteurs -les réseaux devenant les latrines publiques de la logorrhée populaire. Pourtant, elle n’est pas même cathartique, puisque particulièrement réglementée et en permanence passible de la loi (d’une fermeture de compte jusqu’au procès le plus médiatique) comme l’exige le système politique contemporain dont l’activité favorite est la répression des délits imaginaires.

Mais la parole numérique n’est pas seulement improductive: elle est aliénante et virale.

L’islamisation est d’abord une victoire linguistique

Quasiment invisible sur les plages, le burkini, vocable conquérant de l’été 2016, est omniprésent sur les réseaux sociaux. En voie d’éradication sur les rivages de France, il prolifère dans la conversation publique. Presque inexistant en tant que signifié, il triomphe en tant que signifiant. Le véritable attentat à la pudeur qu’on peut lui imputer  n’est pas textile mais textuel: le burkini phonème a battu à plates coutures le burkini phénomène. Ainsi, la parole numérique devient-elle l’acte terminal de la grande érosion culturelle. Performative, elle enfle et produit par son pullulement même une rapide transformation civilisationnelle, prenant la place de tout, la seule valeur sur internet étant le nombre -de partages, de likes et de commentaires. L’islamisation est d’abord une victoire linguistique. Ses prosélytes comme ses détracteurs la servent de concert, volontairement ou non, en saturant les réseaux sociaux du champ lexical coranique.

Plus grave encore, depuis les attentats de Charlie, la toile a muté et dégénéré en une immense exégèse exponentielle se nourrissant du terrorisme avec gloutonnerie. En effet, tandis que l’assassin solitaire se sacrifie dans l’arène, les millions d’utilisateurs pianotent. L’unicité du meurtre trouve son écho dans l’infinité commentative: le criminel détruit, le citoyen bavarde, tissant, en guise de linceul, une toile linguistique sur la destruction de la vie réelle. Cette dialectique perverse s’est profondément inscrite dans notre conscience collective. La parole éclot puis se reproduit avec délectation sur les cadavres des victimes et sur le germe du djihadisme. Barbarie et numérique se nourrissent l’un l’autre et se donnent mutuellement leur raison d’être. Ainsi le crime de masse est devenu l’acte le plus haut et le plus sacré de la société numérique précisément parce qu’il produit la plus grande quantité verbale et qu’il génère une parole multipliée et partagée à l’infini. Tout à la fois impuissant et contagieux, l’internaute s’est changé en commentateur scrupuleux de la religion numérique, celle qui célèbre la mort.

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