À chaque mois d’été sa polémique. Jean-Paul Brighelli montrait, dans un article récent, de quelle manière la venue en juillet de Salmane Ben Abdelaziz Al-Saoud, roi d’Arabie Saoudite, avait bouleversé la petite commune de Vallauris Golfe-Juan, près de Cannes, faisant tourner la tête des commerçants de la région et des édiles locaux. Ceux-ci s’empressèrent de dérouler le tapis rouge pour le souverain et sa suite, en privatisant temporairement la plage publique située devant la villa royale et en autorisant l’installation temporaire d’un ascenseur permettant à Son Auguste Surcharge Pondérale d’accéder à SA plage avec plus de commodité. L’affaire prit cependant une tournure plus embarrassante quand Salmane d’Arabie se déclara indisposé par la présence d’une femme dans la Compagnie Républicaine de Sécurité affectée à sa protection. Alors que la France se remettait à peine de la terrible affaire des maillots de bain de Reims, les protestations s’élevèrent, provoquant finalement le départ du roi et de sa suite vers une destination plus accueillante, ne laissant pour seul souvenir aux Vallauriens qu’une dalle de béton coulée sur la plage, en indélébile hommage à l’obséquiosité empressée de ses hôtes.

Par un juste retour des choses, la polémique s’est déplacée en août du bord de mer aux bords de Seine, de la Côte d’Azur à Paris Plage. Chaque été depuis 2002, la rive droite de la Seine est envahie par les parasols, les palmiers en pot et le sable déversé par bennes entières sur le pavé pour offrir aux parisiens n’ayant pas la chance de pouvoir se rendre à Cannes ou au Touquet entre la mi-juillet et la mi-août un ersatz de villégiature balnéaire. Comme le dit un ami du sud de la France : « Paris Plage c’est pareil que Saint-Tropez, en été les deux sont réservés aux parisiens. » La canicule de 2003 contribua fortement à assurer le succès de ce que Philippe Muray qualifiait de « burlesque opération d’intoxication néo-balnéaire » et l’événement attire chaque année à Paris quelques millions de visiteurs venus profiter du bassin flottant, de cours de danse, de soirées DJ, de cours de fitness ou d’initiations au Segway, cette espèce de pupitre motorisé sur laquelle même Dean Martin aurait l’air ridicule. La manifestation s’est enrichie d’année en année de nouvelles animations thématiques : le Brésil – pays festif par excellence – fut à l’honneur, en 2006, tandis qu’un pique-nique géant était organisé de la place de l’Hôtel de Ville au centre Georges Pompidou en 2008. Même Mickey fut de la fête et vint inaugurer en personne une réplique en sable géante du château de Disneyland Paris en 2011. Pour marquer de son empreinte le sable de Paris Plage, Anne Hidalgo, nouvellement élue maire de Paris, décida donc que se tiendrait cette année une journée « Tel-Aviv-sur-Seine ». Si on y réfléchit bien, l’idée n’est pas si mauvaise tant la correspondance semble évidente entre la manifestation, devenue avec la Gay Pride ou la Techno Parade l’un des emblèmes du festivisme parisien, et le microcosme balnéaire et festif de Tel-Aviv, décrit avec une certaine justesse en 2006 par Eytan Fox dans le film The Bubble, au titre évocateur.

Le contexte international s’est révélé cependant assez défavorable à l’initiative, peu de temps après l’assassinat d’une famille, dont un nourrisson, au cocktail Molotov par des ultra-orthodoxes juifs en Cisjordanie, le 31 juillet dernier. Si la venue du roi d’Arabie Saoudite et ses histoires de plage privatisée et bétonnée ont modérément fait bruisser internet, l’annonce de l’organisation de « Tel-Aviv-sur-Seine » a en revanche électrisé la toile et a englouti les palmiers et les parasols de Paris-plage sous un déchaînement de protestations. Parmi celles-ci on a pu remarquer tout particulièrement celle de Danielle Simonnet, conseillère de Paris et secrétaire nationale du Parti de Gauche, qui a saisi immédiatement l’occasion de capitaliser sur l’émotion et l’indignation suscitée par la conjonction des événements.

Les rôles s’étant une fois de plus bien distribués, il paraît difficile de trancher l’affaire. La mairie de Paris défend la cause du festivisme pour tous, de Paris plage à Tel Aviv. «Nous voulions une initiative festive avec des animations ludiques, gratuites, des concerts, des food-trucks et autres», a rappelé Bruno Julliard sur Europe 1. L’opinion publique virtuelle et les réseaux sociaux réagissent quant à eux de manière quasiment pavlovienne et chargent tête baissée dès que l’on mentionne les mots « Israël » ou n’importe quel terme associé au champ lexical du conflit israélo-palestinien. Le Front de Gauche, par la voix de Danielle Simonnet, fait son boulot d’agitateur de tendances en agitant tout ce qu’il peut à la tribune de l’indignation médiatique. Pour réconcilier tout le monde, il y existe cependant une solution : il suffit de remettre à plus tard la journée telavivienne et d’organiser à la place une journée en l’honneur de Salmane Ben Abdelaziz Al-Saoud, roi d’Arabie Saoudite, nouvel invité d’honneur de Paris Plage. Cela représenterait un élégant geste d’excuse vis-à-vis du malheureux souverain saoudien si injustement traité par la municipalité de Vallauris, au point de devoir écourter ses vacances. Ce serait l’occasion de tenter une expérience innovante en créant une microrépublique islamique ludico-festive sur les bords de Seine et cela résoudrait beaucoup de problèmes en France : la tweetosphère indignée, le NPA et le Front de gauche seraient ainsi satisfaits qu’on ne parle plus de Tel-Aviv.

On répondrait aussi définitivement à la question du financement de Paris plage en privatisant tout le périmètre de la manifestation, de l’hôtel de ville au centre Pompidou, sans oublier le bassin de la Villette. On éviterait les nuisances sonores et l’abus de tenues vestimentaires indécentes en faisant interdire les DJs et toute forme de production musicale dans le secteur concerné, tandis que le seul vêtement de bain autorisé autour du bassin flottant serait le burkini. Les risques de débordements seraient aussi considérablement réduits grâce à l’interdiction absolue de l’alcool et l’on pourrait par ailleurs faciliter la compréhension de l’islam saoudien en organisant des randonnées-découvertes de Paris emmenées par des prêcheurs salafistes montés sur Segway, tandis que des ateliers décapitations et des soirées « Charia pour tous » mettraient une ambiance du tonnerre de 16h à 19h.

On rouvrirait aussi les rives de la Seine à la circulation automobile pour organiser un défilé en continu de belles bagnoles face à la foule en liesse des plagistes et puisque Salmane a l’air de s’y connaître un peu en ascenseurs, il pourrait en profiter pour installer un nouveau funiculaire flambant neuf et plaqué or à Montmartre. Pour finir, on pourrait proposer au pétromonarque de faire couler une belle dalle de béton place de l’Hôtel de Ville sur laquelle les commerçants parisiens éperdus de gratitude et rendus tous millionnaires viendraient déposer des gerbes de fleur et des montres plaqué or. Voilà. Problème réglé, la République islamique de Paris plage est née.

Sinon à part ça, il se passe quoi dans le monde?

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