Je mets la dernière main à deux livres qui sortiront en même temps, ou à peu près, l’un sur la laïcité, l’autre sur la culture. Vous trouverez ci-dessous une analyse ironico-sérieuse de l’un des plus grands mythes cinématographiques des années 1970-2010.

La saga Star Wars est peut-être le dernier opus totalement idéologique — et, à ce titre, totalement culturel, quoi que l’on pense d’un tel adjectif adapté à un blockbuster. Après lui, le déluge — c’est-à-dire le postmodernisme, la new wave, le relativisme absolu, l’inflation du nombrilisme, au cinéma comme ailleurs : tous ego !
Comme on le sait ou comme on l’ignore, la saga de George Lucas comporte six films, regroupés en deux trilogies — la première réalisée de 1977 à 1983, la seconde de 1999 à 2005. Une troisième série est prévue de 2015 à 2019, nous ne nous y intéresserons pas pour deux raisons : d’abord parce qu’on ne sait pas grand-chose de ce qui y sera représenté, la seconde parce que George Lucas, maître d’œuvre des six premiers films, même s’il n’a effectivement dirigé que le premier (le IV dans l’ordre chronologique du récit), a revendu son entreprise à Disney, et qu’il ne s’agit plus que d’une franchise, d’une machine à encaisser des dollars.
Mais justement : qu’est-ce qui a pu occasionner ce trou de 15 années entre le premier cycle et le second ? Comment un metteur en scène / producteur, ayant mis la main sur le filon le plus riche de sa carrière, et l’un des plus juteux (près de 1 800 000 000 dollars de recettes pour la première trilogie) du cinéma mondial, a renoncé à continuer à chaud la série ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de remettre l’ouvrage sur le métier ?
La réponse gît dans une analyse serrée de ces six films, qu’une entourloupe narrative et commerciale postérieure a inversés — la seconde trilogie étant chronologiquement située avant la première, d’où le nom de prélogie qu’on lui donne parfois, mot-valise entre prequel et trilogie.
Les trois premiers Star Wars parlent évidemment de la guerre froide. L’Empire du mal — c’est presque en ces termes (« Axe du Mal ») que George Bush, nourri chez George Lucas, parlera bien plus tard des « états voyous » que l’Amérique est censée combattre —, c’est l’URSS des années 1970, alors au faîte de sa puissance. Rien de très original : Isaac Asimov, avec le cycle des sept volumes de Fondation, s’était inspiré de l’effondrement de l’empire romain pour préfigurer ce que pourrait être le monde (d’où le terme de « psychohistoire » appliqué à cette forme de science-fiction) après l’émiettement de l’un des deux blocs qui assuraient l’équilibre de la terreur. Lucas racontait en 1977 la lutte quasi éternelle entre le Mal et le Bien, et la Force, cette puissance naturelle qui emprunte son nom à la physique quantique, était explicitement caractérisée comme un équilibre entre un côté lumineux et le « côté obscur », symbolisé par l’armure noire du général en chef des forces de la nuit, le fameux Dark Vador. Dans le dernier épisode, le Retour du Jedi (1984), les forces du Bien triomphent, et Dark Vador, qui a conservé en lui une étincelle de l’ancien « bon » Jedi qu’il fut, permet l’élimination de « l’Empereur », symbole du Mal. Pour bien me faire comprendre, rappelons que Leonid Brejnev, le dernier dirigeant historique de l’URSS, est mort au moment où Lucas et Kasdan écrivaient le dernier épisode de la première série. L’empereur mort laisse la place à Gorbatchev. De quoi vous dégoûter d’écrire un mythe.
La seconde série, réalisée vingt-deux ans après le premier film mais qui se situe dans la fiction vingt ans avant lui, feint de raconter la même histoire. Mais — et c’est toute la question des fables, qui n’ont de sens que par rapport à leur référent historique — on comprend bien qu’il ne s’agit plus pour Lucas de broder métaphoriquement autour des relations Monde libre / Espace soviétique. L’URSS s’est effondrée, elle n’est plus un adversaire assez crédible : 1999, date de sortie du premier film de cette nouvelle série, c’est Boris Eltsine au pouvoir, et l’effondrement de l’ex-URSS sous les coups de boutoir de la « thérapie de choc » dont le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, a dit tout le mal que l’on pouvait en penser.
Alors, sous les fausses apparences d’une continuité, que racontent exactement ces trois films ? Qui sont les forces du Mal ? Qui est « l’Empire » ?
Reprenons le récit. Cette « prélogie » tourne autour d’un Jedi surdoué, figure christique, « l’Elu », appelé primitivement Anakin Skywalker et qui, séduit par « le côté obscur de la Force » (comme si Jésus avait répondu positivement à la tentation de Satan) deviendra Dark Vador, général des armées de la nuit. Changement de nom équivalant à une seconde naissance et à une mutation du Père, quand Kevin Dugenou parti en Syrie troque son nom pour Mohamed El Koubby — parce qu’il s’est pris la grosse tête. Nous y voilà. C’est le djihad du Jedi.
Métaphore exagérée ? Ma foi, l’Opération Tempête du désert (1991) a été la première incursion américaine directe dans l’Orient compliqué. Les Talibans viennent de prendre le pouvoir en Afghanistan (1997). Le théâtre de la lutte entre le Bien et le Mal s’est déplacé. Les habits de moines-soldats des Jedi renvoient à l’esthétique de la croisade. Par un tour de passe-passe idéologique et quelques modifications discrètes opérées dans les trois premiers films, qui seront réédités dans des versions nouvelles, la prélogie couvre le 11 septembre 2001, l’entrée en guerre en Afghanistan, puis en Irak (2003). L’ennemi a changé de visage — ça tombe bien, Anakin / Dark Vador a été défiguré au sens propre, et son visage n’est plus que le masque noir et anguleux qui est devenu l’emblème de la série.
Pour bien saisir ce qui s’est joué, il faut aussi considérer quel fut le public initial de Lucas. En 1977, ce sont les enfants du baby-boom qui vont au cinéma. Et ce sont encore les mêmes qui, vingt-deux ans plus tard, y retournent, ne serait-ce que sous l’effet nostalgie. Et qui y amènent leurs enfants — Lucas leur a donné le temps de se multiplier. Résultat, des films idéologiquement datés cartonnent dans les années 2000, à contre-courant de ce qui se fait alors. Les teenagers, qui sont la cible prioritaire des producteurs, y vont en quelque sorte au second degré. Les adultes qui s’y rendent passent sans sourciller d’un ennemi emblématique à un autre — comme dans 1984 la foule qui vitupérait Eurasia, l’adversaire d’Oceania, passe sans s’en apercevoir à une incoercible haine pour Estasia, nouvel ennemi du pays. Lucas, après avoir bâti trois films sur l’affrontement Est / Ouest, déplace le sujet sur un affrontement Nord / Sud sans que cela gêne en quoi que ce soit le fan. Après tout, le spectateur n’y cherche qu’un divertissement — à quoi ? À la « menace fantôme » — jolie expression pour désigner les partisans de l’Etoile de la mort, dont la nuit est la marque et l’objectif.
La sortie DVD des six films (le I est en fait le IV, le IV étant chronologiquement le I) recompose l’histoire et fait oublier, sauf aux cinéphiles attentifs aux dates, cette mutation de l’adversaire. Ruse secondaire, mais significative, le personnage de Jabba le Hutt, sorte de croisement entre un crapaud et une limace, évoquait en 1977 les films « orientaux » en Technicolor des années 1950 où un pacha ventripotent regarde d’un œil las des danseuses habillées fort légèrement (les amateurs se crevèrent les yeux sur la tenue suggestive de la princesse Leïa, temporairement captive et intégrée au harem de Jabba) avant que l’une d’entre elles le tue — le schéma de Morjane poignardant le chef des voleurs dans Ali-Baba. En 1977, Jabba ressemble à Haroun El-Poussah, l’émir poussif et passif d’Iznogoud, répugnant, mais anecdotique. En 2000, quand le film est réédité, il s’inscrit bien plus nettement dans une lignée de tyrans orientaux qu’il est nécessaire de supprimer. Les effets spéciaux ajoutés en douce aux trois premiers films pour les mettre au niveau technique des trois derniers complètent l’illusion. Star Wars est devenu une métaphore de la lutte entre le camp du Bien et les troupes fanatisées d’un Empire du Mal qui a choisi le côté obscur de la Force : et je parierais presque que le déclic, pour Lucas, a été la sortie en 1996 aux Etats-Unis du Choc des civilisations, l’analyse de Samuel Huntington sur la fin des affrontements des Etats ou des blocs et la mutation vers une guerre culturelle entre l’Ouest et l’islam, appelons les choses par leur nom. Ou plutôt, entre la Culture et sa négation.

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.