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Sollers, en Ré majeur

Philippe Sollers publie "Graal" (Gallimard)

Sollers, en Ré majeur
Photographe : Hannah Assouline

L’écrivain Philippe Sollers continue, dans Graal, une critique lyrique d’une société toujours plus grise avec une allégresse qui est la clef de sa longévité


Le Spectacle est continu. À peine le Covid (provisoirement) terminé, voici la menace nucléaire. Le flot de désinformations arrive à la vitesse des réseaux sociaux, c’est le plus que présent de l’indicatif, impossible de vérifier, et cela n’a pas d’importance puisque le camp du Bien a désigné la nouvelle guerre à soutenir, le nouvel homme à abattre. Sollers, lui, poursuit son inlassable dénonciation de la société.

Depuis son roman “Femmes“, qui ne pourrait plus être publié en 2022, Sollers n’a pas bougé d’un millimètre. Ainsi comprend-on mieux la détestation dont il est l’objet

Survivant de l’Atlantide

Il le fait de façon féérique. Il voyage dans le temps, clandestin définitif qui sait qu’il faut fuir le ban de sardines. Chaque année, au printemps, il nous donne des nouvelles de la planète surpeuplée et de l’extension des névroses de l’homme occidental. Le constat est édifiant, mais il refuse le nihilisme entretenu par les fonctionnaires du culturel. Son discours n’est pas sécuritaire et mortifère. Il convient de jouir, au contraire, et de laisser l’Esprit Saint dans un corps sain guider nos pas joyeux. Son nouveau roman est la clé pour entrer dans ses livres qui ne sont qu’un. Il le nomme Graal. Il ne part pas à sa recherche car, dit-il, il est en lui.

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Comme il est en chacun de nous, à condition de prendre le temps de le comprendre. Il nous parle de l’Atlantide, dont il est l’un des survivants. Après l’engloutissement de l’île mythique, une petite parcelle est restée hors des flots bleus. C’est l’île de Ré, en particulier la bande de sable du Martray, d’où émet sans relâche la boîte noire sollersienne. L’écrivain rappelle qu’il a la « chance d’avoir échappé aux communautés. Chance d’avoir toujours privilégié le hasard, la surprise, l’inattendu, l’instant. » Cela lui permet d’écrire des évidences qui le sont de moins en moins puisque la société ment là-dessus comme sur le reste : « L’amour, on ne le sait pas assez, consiste à trouver quelqu’un qui vous touche où il faut, quand il faut. » Sollers a reçu une éducation sentimentale particulière et très efficace, même si les dévots du nouvel ordre moral la condamne. Développée par l’une de ses sœurs, puis l’une de ses tantes, qui aimait coudre. L’écrivain révèle un épisode incestueux précis : « Elle me demande de me déculotter, et, de temps en temps, en feignant de réparer un ourlet, elle a un geste pour me piquer légèrement les couilles avec une aiguille. » Un livre, vite, pour dénoncer cette misérable famille !  Pas du tout. Sollers poursuit : « Elle aime ça, moi aussi, et surtout la façon fascinante dont elle joue avec son dé, qu’elle enlève et remet à son doigt. » Plus aucune initiation aujourd’hui, il faut maintenir l’ignorance dans ce domaine comme dans tous les autres.

Les petits jeux promotionnels du Spectacle

La sexualité doit se résumer à la procréation (médicalement assistée si possible). Quant à la femme, « par une naissance, apporte la mort. » Depuis son roman Femmes, qui ne pourrait plus être publié en 2022, Sollers n’a pas bougé d’un millimètre. Ainsi comprend-on mieux la détestation dont il est l’objet.

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Bien sûr, et avec gourmandise, l’écrivain souligne les petits jeux promotionnels du Spectacle. Comme celui de ce présentateur littéraire de télévision qui « vend » le roman « bouleversant » de sa compagne. Dans quel but ce jeu truqué ? Sollers : « Les histoires portent en général sur les relations étroites, voire fusionnelles, entre les filles et leurs mères mortes, mourantes, délaissées ou très déprimées. » L’industrie pharmaceutique à de beaux jours devant elle.

Comme le soleil du matin

Résultat de cette entreprise de démolition programmée ? L’homme occidental est devenu une chiffe molle qui ne croit plus à rien. Sollers, encore : « À 30 ans, il est déjà usé par l’alcool et les drogues. À 40 ans, il est vieux. À 50 ans, il se met à faire la morale à tout le monde. À 60 ans, il est en prison pour féminicide. » Sans oublier ses trois doses qui font de lui un citoyen respectable.

Un roman de Sollers agit toujours comme le soleil du matin sur les marais salants de son île, avec, à gauche, l’étrange clocher noir et blanc d’Ars qui veille au grain.

Philippe Sollers, Graal, Gallimard.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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