Alain, qui fût son maître, l’appelait la « martienne », ses camarades de Normale « la vierge rouge », la philosophe Marie-Madeleine Davy la qualifie de « prophète ». Quant à Simone de Beauvoir, elle dit d’elle dans ses Mémoires « J’enviais un cœur capable de battre à travers l’univers entier ». Syndicaliste, chrétienne, mystique, pour tous ses contemporains, Simone Weil demeure un être à part, « archangélique » et mystérieux, sorte de cerveau monté directement sur cœur, d’une capacité intellectuelle hors du commun, dénuée de tout cynisme et vouée sans conditions à un seule cause : la vérité.

L’Enracinement, son œuvre la plus achevée, essai politique d’une lucidité vertigineuse, est republié chez Gallimard, dans le cadre d’une parution des œuvres complètes entamée en 1988. Terminé en 1943, quelques semaines avant sa mort, on le considère comme son « testament spirituel ». C’est aussi un des écrits politiques les plus saisissants du XXème siècle, dimension que s’attache à mettre en valeur l’édition admirablement annotée par Patrice Rolland et Robert Chenavier.

Dans cet essai écrit dans une langue lumineuse, illustré par un art de la métaphore limpide, Simone Weil met le doigt dans la plaie de notre époque : le déracinement, cause principale selon elle, de la débâcle de 40. Mais, n’en déplaise aux néo-barrésiens adeptes de théories remplacistes, ici les racines ne sont pas celles de l’arbre de Monsieur Taine, où se mélangent la terre et le sang, mais plutôt des racines spirituelles et culturelles. Et le déracinement est moins dû à des logiques de métissage qu’à la technicisation progressive du monde et la bureaucratisation jacobine du « monstre froid » étatique.

L’histoire pour Simone Weil, loin d’être linéaire, est plutôt un océan de mensonges écrits par les vainqueurs où surnagent de temps à autres des « ilots de vérités », trésors égarés de l’âme humaine qu’il s’agit de retrouver.

Guérie du patriotisme par le Traité de Versailles (« les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir »), Simone Weil y sera ramené par le danger et se rangera de tout son cœur du coté du « pouvoir spirituel » de la France libre.

Dès lors, pas question de jeter le bébé du patriotisme avec l’eau sale du pétainisme. La défaite nous oblige à « changer notre manière d’aimer la patrie ». Il ne s’agira plus d’un amour nationaliste, maurrassien, pour une France éternelle fondée sur une fausse grandeur, mais d’un « sentiment de tendresse pour une chose belle, fragile et périssable ». Il faut aimer la France, non pas avec le goût nostalgique des splendeurs révolues, mais avec la tendre sollicitude qu’on a pour ce qui est en danger.

La patrie, loin d’être un absolu fantasmé, est une chose temporelle et terrestre, un moyen parmi d’autres (le syndicat, la corporation, la région) qui permet d’atteindre ce  « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » qu’est l’enracinement.

Chez cette penseuse systémique, la critique politique ne fait qu’un avec la critique sociale. Ainsi, si l’enracinement passe par l’attachement à la patrie, c’est le travail qui sera le lieu fondamental de notre participation au monde.  Dans sa critique d’un cycle travailler-manger, propre aux temps modernes où l’accroissement est la seule finalité reconnue par le libéralisme, Simone Weil veut redonner toute sa valeur au travail et pense que la grande vocation de notre époque, et son unique rédemption, doit être « la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail ».

Chrétienne refusant l’Eglise, syndicaliste opposée à la révolution, antimoderne sans être réactionnaire, Simone Weil est une véritable funambule de la pensée, qui nous déroute et nous émerveille à chaque ligne. Une pensée intransigeante et fulgurante qui doit transpercer notre modernité comme un glaive plongé dans un cadavre vérifie s’il est bien mort, pour préparer sa résurrection. Camus lui-même écrivait: « Il paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies ».

Comme le décrit subtilement Robert Chenavier dans l’avant-propos qu’il consacre à l’ouvrage, L’Enracinement est le Timée de notre temps, le « livre du philosophe qui retourne dans la caverne », et vient distribuer le pain de la vérité aux mortels. On connaît le sort qu’il advint au philosophe qui est retourné parler aux hommes dans le mythe de Platon « ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? ». Simone Weil, elle, mourra- ou se laissera mourir- de cette indifférence des hommes à la vérité. On peut lire dans son dernier cahier ses derniers mots poignants, pleine d’une amère lucidité dont seul sont capables les authentiques génies : « Silence de la petite fille dans Grimm qui sauve les 7 cygnes ses frères. Silence du juste d’Isaïe « Injurié, maltraité, il n’ouvrait pas la bouche ».  Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte de Dieu avec lui-même condamne ici bas la vérité au silence ».

Nul n’est prophète en son pays.

Simone Weil, Oeuvres complètes tome V, vol.2, L’Enracinement, Gallimard, décembre 2013.

À lire aussi : Simone Weil, Chantal Delsol (dir.), Cerf, 2009.

*Photo : wikicommons.

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