Si les grands médias n’ont découvert la situation tendue d’Aubervilliers qu’après l’assassinat d’un couturier chinois l’été dernier, cela fait déjà quelques années que la coexistence entre communautés n’y est plus très pacifique. Un an après la grande mobilisation des Asiatiques de France contre le racisme et l’insécurité, six ans après les émeutes interethniques de Belleville, Rui Wang, cofondateur de l’Association des jeunes Chinois de France, fait le point sur la situation. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Un an après l’assassinat du tailleur chinois Chaolin Xhang à Aubervilliers, a-t-on progressé sur le plan sécuritaire ?

Rui Wang. Même si je n’habite pas Aubervilliers, je communique directement avec les commissaires de police et la préfecture. Statistiquement, il y a eu une baisse du nombre de vols avec violences et du nombre de plaintes déposées par des personnes de nationalité asiatique. J’ai aussi le sentiment que moins d’Asiatiques signalent leurs agressions sur les réseaux sociaux. Notamment parce qu’un certain nombre de délinquants multirécidivistes – qui avaient parfois agressé une trentaine d’Asiatiques ! – ont été neutralisés. Il suffit d’en arrêter deux ou trois pour que de grosses machines à plainte s’enrayent. Ceci dit, sur le terrain, les gens se plaignent toujours d’un sentiment d’insécurité. Ils ont le sentiment de vivre aux côtés de leurs agresseurs.

Par exemple à Belleville, où vous aviez lancé votre combat associatif après des heurts intercommunautaires il y a quelques années…

Je ne considère pas qu’il y a eu des heurts inter-communautaires à Belleville, mais des commerçants qui ont vu leur clients agressés par des voleurs. La couleur des agresseurs n’est pas un élément déterminant de la colère, c’est la violence même. A Belleville, la situation s’est améliorée par rapport à il y a six ans. Le quartier est apaisé. Les touristes reviennent. S’il reste d’autres problèmes (prostitution, vendeurs à la sauvette), les vols avec violence y sont beaucoup plus rares. Beaucoup de moyens policiers ont été mis ces dernières années, créant une très grande proximité entre les policiers et les commerçants locaux. Ce qui est plus difficile à Aubervilliers car les zones à fort taux de violence sont plus nombreuses, et certaines sont sans commerces.

Confrontée à une recrudescence des agressions, notamment à l’encontre des Asiatiques, Aubervilliers est-elle délaissée par la police ?

La police n’y est pour rien mais dans les quartiers derrière les Quatre-chemins, il y a moins de commerçants et les taux d’agression atteignent des sommets dans les petites ruelles. Il faut distinguer le quartier résidentiel des Quatre-chemins d’un côté, peuplé de membres des classes populaires, et le quartier commerçant d’import-export, fait d’entrepôts, sans habitations. Ces entreprises de confection sont tenues par des commerçants de la classe moyenne) mais qui n’habitent pas forcément Aubervilliers. Par contre, les petites mains, les manutentionnaires vivent à Aubervilliers et habitent vers les Quatre-chemins. Ce sont les cibles des racketteurs.

Pour être à l’abri des vols et déprédations, les commerçants asiatiques d’Aubervilliers ont-ils recours à des milices d’autodéfense ?

Non, mais ils subissent aussi des voies de violence de temps en temps : vols à l’arraché, bris de vitres d’une voiture pour dérober ce qu’il y a à l’intérieur, vols à la portière, etc. Mais cela concerne une autre population que les petites mains qui habitent le quartier résidentiel. Le profil des victimes asiatiques est différent.

Et leurs agresseurs…  à l’image des assassins d’origine africaine de Chaolin Xhang, sont-ils généralement issus de bandes ethniques ?

Ils n’agissent pas partout de la même manière. A Aubervilliers, dans le quartier commerçant de la Haie-Coq, les auteurs d’agressions sont au maximum deux, souvent sur un scooter. Aux Quatre-chemins, les voleurs sont à pied, sévissent parfois à quatre, avec un mode opératoire légèrement différent. Comme dans le cas de Chaolin Xhang, ils assomment leurs victimes pour pouvoir les dépouiller

Ces agressions revêtent-elles une dimension raciste ou leurs auteurs sont-ils simplement mus par l’appât du gain ?

Les agresseurs partent du principe que la communauté asiatique possède de l’argent liquide et se balade avec. C’est un préjugé à la frontière du racisme qui ne touche pas seulement Aubervilliers. Dans d’autres villes dans lesquelles il n’y a aucun commerçant mais une forte concentration de personnes d’Asie du Sud-Est, on déplore autant d’agressions selon les mêmes modes opératoires. Quand les policiers arrêtent les agresseurs, ils épondent « Les Chinois ont beaucoup plus d’argent  sur eux. » Ce qui est faux.

L’an dernier, après le meurtre d’Aubervilliers, la communauté asiatique de France semblait se droitiser en réaction à l’immigration afro-maghrébine. Cela s’est-il traduit dans les urnes en 2017 ?

S’il y a droitisation, les Asiatiques ont plutôt soutenu Juppé ou Fillon. Quand le vent a tourné, ils se sont fixés sur Macron. Sur le terrain, j’en vois de plus en plus devenir assesseurs dans les bureaux de vote, signe d’un intérêt pour la politique qu’encouragent les anciens. Certains s’engagement auprès des candidats. Il y a un mouvement démographique de fond : statistiquement, on pèse de plus en plus en termes de nombre d’électeurs. Globalement, les électeurs d’origine chinoise ont des comportements semblables aux autres. On a beaucoup voté Macron au premier tour, avant une démobilisation au second puis aux législatives.

N’y a-t-il pas une tentation frontiste chez les Asiatiques de France ?

Pas vraiment. Selon un sondage effectué chez les sinophones, Marine Le Pen avait 24 % d’intentions de vote chez les Asiatiques de France. C’est en dessous de son score national.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.