Notre époque n’aime pas la vieillesse, si l’on en croit Régis Jauffret. Elle semble même se consumer d’une haine féroce pour le temps qui réduit l’homme et la femme à l’état de ruines, de vieilles momies décrépites et malheureusement vivantes. Avec un humour noir terriblement grinçant, Régis Jauffret cogne sur les vieux qui cognent sur les jeunes qui s’en cognent tout court, de la vieillesse. Car là se trouve le fin mot de l’histoire, la raison pour laquelle tant de haine jaillit avec une telle puissance dans l’œuvre de Jauffret : notre époque déteste les vieux, déteste tout ce qui lui semble être une trace de temps. Elle ne supporte que la nouveauté, terrifiante angoisse pour l’homme qui vieillit aujourd’hui. « Bientôt, on ne respectera plus que les bébés. Ce sera notre idéal de n’avoir pas vécu. Pareils aux objets technologiques dont le meilleur sera toujours celui qu’on mettra en vente à la fin du siècle prochain, on sera périmé avant même de pouvoir se tenir debout. Dès l’adolescence, on est frappé par l’obsolescence. »

Bravo : seize récits comme une rafale de mitraillette qui ne laisse personne debout. Nulle place pour la tendresse ou l’empathie dans ces récits. L’amour ? Un sentiment qui semble inconnu aux personnages, ou trop lointain, ayant eu une vague signification au cours de leur lointaine jeunesse. Il n’y a plus que le temps qui passe et ses inévitables ravages et les petits arrangements mesquins avec le temps pour repousser la mort le plus loin possible, quitte à vivre comme un légume. Ou comme une vieille saloperie. Dans un monde qui a crevé le ciel pour échapper au regard de Dieu et qui n’adore plus que la technique dans son ultime nouveauté, c’est-à-dire dans sa péremption programmée, les vivants sont déjà morts, alors cessez de rire, vous n’êtes déjà plus qu’un produit de seconde main, impropre à l’exportation, même plus bon à échouer dans une des immenses décharges sauvages d’Afrique où l’Europe se débarrasse des produits dont elle ne veut plus.

Immense régression de l’Occident qui cherche comme un introuvable graal son idéal d’innocence, de pureté, dans ce qui n’a jamais servi, et qui, ayant souillé toutes les terres vierges du monde et bientôt du système solaire, se prosterne devant le moindre rejeton d’une espèce plus ou moins animée, comme devant l’ultime iPhone, ou la dernière voiture sans chauffeur.

Détestons-nous les vieux d’abord pour ce qu’ils représentent, une histoire, un passé, une mémoire, ou parce que la vieillesse ne se respecte plus et étale ses chairs obscènes, et sa richesse obscène dans des paradis pour riches, c’est-à-dire pour vieux, et partout où il se trouve un rayon de soleil ou un bout de terre à photographier ?

Misère de la vieillesse à l’âge moderne, lorsque, pour toute métaphysique, demeure à l’homme la possibilité de jouir ou l’impossibilité de jouir. Comment accepter le temps qui passe et la chair qui flétrit lorsque la mort n’est plus qu’un immense trou noir, une poubelle pour produits hors d’usage ou encore « cet inévitable pays où l’on finit tous par aller se faire foutre. »

Ce livre serait tout à fait désespérant sans l’humour qui le parcourt de bout en bout et qui donnerait presque envie d’être vieux et de se permettre tout ce que les vieux, seuls, peuvent se permettre, n’ayant plus rien à perdre. Car si les vieux ne peuvent prétendre au respect, ils sont craints comme la mort et nul n’oserait lever la main sur eux, de peur que leur maladie d’âge soit contagieuse. Bravo Monsieur Jauffret, d’avoir vécu si longtemps et de frapper si fort, chaque mot comme une estocade portée au jeunisme mortifère et obligatoire. Le style n’est autre que la manière de faire rendre gorge avec élégance aux mensonges de l’époque.

Régis Jauffret, Bravo, éditions du Seuil.

*Photo : Pexels.com

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