Ce matin, disons en fin de matinée, j’écoutais « Le fou du roi » de Stéphane Bern en faisant ma gym. Ou disons que je faisais ma gym en écoutant Stéphane Bern et sa joyeuse troupe – très bons pour les abdos. Il est vrai qu’il a un peu trop tendance à aimer tous ses invités et tout ce qu’ils font. Mais, bon dans le genre promo qui n’en a pas l’air, il s’en tire vraiment bien. Et puis, je lui serai éternellement reconnaissante pour mes cuisses de bronze.

Et voilà qu’à midi moins cinq, quasiment au milieu d’une phrase, le maître des lieux dont l’exquise urbanité est pourtant connue (je ne blague pas, en plus, il cause français comme une église comme disait une de mes copines) interrompt son invité, le commissaire Régnier ou Moulin je n’ai pas bien compris, dont les confessions machistes me mettaient en joie. « Nous devons rendre l’antenne pour un flash spécial de la rédaction », a dit Bern, la voix à peine un peu fébrile. Peut-être pensait-il à la même chose que moi.

Pendant les quelques secondes qui ont suivi, je me suis retrouvée plus de trente ans en arrière. Le coup de la madeleine, quoi. J’avais dix ans et ce 2 avril 1974 je regardais un film à la télé – était-elle encore en noir et blanc ? Est-ce parce que ça n’arrivait pas très souvent ou à cause de la solennité de l’événement, mais je me souviens (ou crois me souvenir) du film qui s’appelait L’homme de Kiev et avait quelque chose à voir avec la dissidence. Je me souviens de l’interruption, peut-être des zébrures sur l’écran pas franchement plat. « Le président Pompidou est mort », sans doute suivi (là j’invente un peu) du programme « musique classique et recueillement pour tout le monde ». Le genre de trucs qui ferait bien rigoler aujourd’hui. Mes parents, eux, s’en sont tirés avec une séance de questions pénibles et opiniâtres sur ce machin appelé « mort ».

Voilà donc ce qui m’a traversé l’esprit ce matin. Qu’allait-on nous annoncer ? Qui était mort ? Journaleuse en diable, j’ai bondi, prête à réagir et à envoyer les vaillantes hordes de Causeur sur la piste du scoop. Et puis, au lancement de ce flash spécial, j’ai compris que la nouvelle venait de la cour de l’Elysée et là j’ai pensé « remaniement », et presqu’en même temps, qu’une info de ce tonneau-là méritait peut-être l’interruption des programmes de France Inter mais, malheureusement, pas celle de ma séance de torture. Eh bien, je me trompais. Parce qu’il valait son pesant d’âneries le « flash spécial ». Cramponnez-vous à vos sièges : si la rédaction de France Inter a jugé bon de faire taire, cinq minutes avant midi, le roi et ses fous, c’était pour que la France entière puisse apprendre sans délai que Michèle Alliot-Marie avait annoncé à la fin du Conseil des ministres que le bébé enlevé dans une maternité d’Orthez (ou Rodez ?) avait été retrouvé et qu’elle en était très heureuse ! Je n’ai pas bien compris ce qui nous avait valu ce « flash spécial », le retrouvage du bébé ou l’intervention de sainte-MAM-notre-mère-à-tous (vous remarquerez que j’ai évité Sainte MAM, elle), tant ces deux informations apparaissent également de nature à bouleverser nos existences et peut-être notre vision du monde. Et moi, j’en ai eu trois pour le prix de deux parce que j’ignorais tout de la disparition du nourrisson (si jeune, sont-ce vraiment des êtres humains[1. C’est une blague ! Pitié !] ?). L’excellent Miclo me souffle que cet événement cosmique a été l’occasion d’une charmante coproduction médias-gouvernement autour du plan « mioches en goguette », pardon de « l’alerte enlèvements », genre grâce-à-vous-tout-peut-changer. Si on était à la radio, je vous ferais Claire Chazal.

Ce matin, on n’en était plus à « l’alerte enlèvements » mais au sauvetage du divin enfant. Et je me demanderai longtemps qui, à la rédaction de France Inter, a pris la savoureuse décision de tout arrêter pour nous faire communier dans la joie de l’événement, amen. Mais c’est sûr : il existe quelque part dans le seizième arrondissement de Paris, un cerveau dans lequel le mot « enfant » ou peut-être « bébé » a immédiatement brouillé toutes les connections – et je ne voudrais pas la ramener exagérément mais c’est la confirmation expérimentale d’une idée que j’ai lancée dans un précédent papier. « Bébé retrouvé !? On arrête tout ! » Je suppose que dans ce cerveau s’est aussi interposée l’image de concurrents réels ou supposés qui n’allaient pas avoir de scrupules et qu’il fallait pas se faire griller. Et peut-être qu’en prime quelqu’un a voulu faire plaisir à MAM (encore que ce serait assez surprenant). Elle a eu bien raison de ne pas bouder le sien. C’est tout de même plus amusant d’annoncer que la petite Laguna a été rendue à l’affection des siens (sans avoir subi de violences sexuelles) que de justifier le peu de doigté des flics du Raincy.

Allez, je vous rassure : j’ai fini ma gym.

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Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
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