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Le «quiet quitting», tarte à la crème pour managers peu inspirés

Le quiet quitting, nouveau symbole de l’échec du management moderne ?

Le «quiet quitting», tarte à la crème pour managers peu inspirés
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Pour nombre d’éditorialistes et de managers, le fait d’aller au-delà de ses obligations contractuelles ne devrait plus être considéré comme du dévouement ou un engagement remarquable, mais comme un dû. Analyse.


Le management raffole des mots en anglais. Ils permettent sous des appellations ronflantes d’aligner des concepts aussi boursoufflés de prétention qu’ils sont, en général, vides de sens, ou servent à élever au rang de grandes découvertes, des épiphénomènes liés à la conjoncture.

A croire que les théoriciens de l’entreprise adorent redécouvrir l’eau tiède régulièrement et pensent qu’un anglicisme permet de faire croire à l’émergence de nouveaux rapports au travail, quand ils ne décrivent qu’une réalité triviale et convenue. Aujourd’hui le « quiet quitting » est un des nouveaux mots à la mode du management qui se voudrait éclairé. 


En français, il peut se traduire par : « la démission silencieuse ». Popularisé sur les réseaux sociaux, ce terme ne signifie pourtant que faire strictement et correctement le travail inscrit sur sa fiche de poste. Ni plus, ni moins. Que cette attitude soit qualifiée de démission en dit long sur la façon dont certains considèrent le travail en entreprise… A croire que l’on entre en entreprise comme en sacerdoce. Avec une telle logique, l’analyse du quiet quitting devient une façon polie d’accuser la jeune génération de fainéantise, sans même souvent prendre le temps de regarder quels sont les métiers les plus frappés par cette épidémie.

Travail sans sens et… sans rémunération adéquate

Or quand on creuse un peu, ô surprise, ce sont souvent des métiers où les obligations et astreintes sont si lourdes qu’elles oblitèrent la vie de famille sans que le sacrifice demandé soit compensé par un prestige certain, des rémunérations élevées ou même un métier porteur de sens. On parle ici des chauffeurs routiers, des serveurs dans la restauration, des métiers de base du secteur des loisirs… Avant que l’hôpital ne soit complètement désorganisé, le métier de soignant avait énormément de sens pour ceux qui l’exerçaient, au point que malgré les difficultés, ceux-ci allaient au-delà de leurs obligations et poussaient leur métier jusqu’au dévouement. Mais plutôt que d’interroger un monde du travail dont l’organisation décourage peut-être l’engagement et des filières où l’organisation du travail a de quoi décourager les meilleures volontés, nombre d’éditorialistes fustigent une France qui perdrait le goût de l’effort. Pourtant, « corvéable à merci » n’est pas la définition du travail mais celle du servage et la façon dont la restauration traite ses petites mains explique peut-être la pénurie des vocations.

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Dans un article du Point sur ce phénomène, un représentant d’une grande banque d’affaires dit naïvement ce qui est peut-être une piste à creuser : « Les jeunes embauchés ne sont plus prêts à tout subir sans rien dire. » Peut-être est-ce-là que le bât blesse, considérer que pour faire ses preuves, accepter d’être maltraité est normal. En effet, le « quiet quitting », en théorie, c’est venir et partir à l’heure, sans faire d’heures supplémentaires non payées, ne pas lire ses e-mails le week-end ni répondre aux demandes professionnelles en dehors des heures de travail. Bref c’est faire son boulot sans s’investir au-delà. Pas de quoi fouetter un chat ni justifier le terme de « démission ». En revanche l’emploi de ce terme dit beaucoup sur ce qui pousse les salariés à moins s’investir : le fait qu’aller au-delà de ses obligations contractuelles n’est pas considéré comme du dévouement ou un engagement remarquable, mais comme un dû. Or lorsque l’on veut susciter chez ses salariés un fort engagement, on commence par réfléchir à ce qui peut les motiver : la qualité de la relation au travail, comme l’intelligence de la gestion des relations humaines ou l’adaptation de l’organisation du travail peuvent rivaliser avec la question du salaire. En revanche l’avalanche de normes absurdes, de process déconnectés des réalités ou d’objectifs mal conçus peuvent avoir exactement l’effet inverse.

« Je vous paie moins, mais faites meilleur ! »

Or ces derniers temps, l’entreprise comme la fonction publique ont popularisé l’expression « faire plus avec moins », ce qui aboutit souvent dans les faits à dégrader les conditions de travail, en élevant le niveau d’exigence et en rebaptisant cela « nouveaux défis ». Pour beaucoup de salariés, le système est devenu absurde : les objectifs apparaissent déconnectés du terrain et le sentiment d’être exploité par une hiérarchie dont les attentes sont plus liées à des exigences financières qu’à une connaissance fine de la réalité a fini par décourager les équipes. L’exigence professionnelle est souvent galvanisante quand elle est au service d’une vision partagée, en revanche l’accumulation de « process » et de « reportings », le langage désincarné et standardisé du management n’aboutit souvent qu’à infantiliser le salarié et à tarir toute capacité de création. Surtout quand il demande l’adaptation à des normes absurdes dans un environnement dégradé. Déjà en 2017, une enquête d’Opinionway pour la MGEN avait montré que 90% des salariés avaient le sentiment que la souffrance au travail avait augmenté depuis 10 ans et six sur 10 s’en disaient victimes. Dans une enquête BVA sur la santé au travail, datant de 2019, 63% des personnes interrogées évoquaient un risque « d’épuisement professionnel ». Le résultat de ces enquêtes n’a pourtant interpellé que peu de monde.

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Et si le quiet quitting parlait tout autant d’une société où le travail a de moins en moins de sens que de salariés qui, ayant grandi en enfants gâtés, se trouvent fort démunis quand arrive le temps de l’effort ? Et si un cynisme certain dans l’exploitation de la force de travail expliquait aussi ce résultat ? La question mérite d’être posée. Y compris à un niveau de formation élevé. C’est le cas par exemple des métiers du journalisme où la précarité fait rage et où la pige devient la nouvelle norme. Et si cela expliquait pourquoi le travail devient de plus en plus alimentaire, et est de moins en moins investi d’un rôle de formation et d’élévation des hommes ? Quand le salarié n’a plus l’impression d’appartenir à un commun ou que le seul véritable lien qui unit les équipes se fait contre des directions qui considèrent que leurs collaborateurs sont interchangeables et que « les cimetières sont pleins de personnes irremplaçables », il est normal d’accomplir correctement sa tâche, mais aussi de mesurer son effort. C’est peut-être aussi parce que l’organisation du travail est défaillante et que les managers ne cessent de recycler des théories et des process déconnectés, que les salariés prennent leurs distances et s’investissent sur ce qui les nourrit de façon immatérielle : famille, amis, passions personnelles… il se trouve que lorsqu’un dirigeant arrive à faire partager un projet collectif, il est parfois surpris de la qualité d’engagement qu’il trouve alors chez son personnel. De la même manière, à l’époque où la notion de service public était défendue, où l’intérêt général était politiquement incarné, l’engagement des fonctionnaires était fort. Aujourd’hui il régresse au fur et à mesure que les politiques comme la haute fonction publique paraissent perdre la mesure du rôle de l’Etat et ont remplacé la notion de service par celle de rendement et la notion d’intérêt général par celle d’économie ; le poisson pourrit toujours par la tête dit un proverbe chinois. Et si c’était encore une fois le cas ?


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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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