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Crise énergétique: l’hiver vient

Sur le nucléaire, l'exécutif français contraint à une volte-face

Crise énergétique: l’hiver vient
Agnès Pannier-Runacher, ministre de l'énergie aux cotés de Jean-Bernard Lévy, PDF d'EDF, université d'été du Medef, Paris, 1er septembre 2022 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

L’Europe et la France vont devoir affronter une grave crise énergétique cet hiver, d’une ampleur jamais égalée auparavant. 


Les confinements décidés au démarrage de la pandémie de coronavirus avaient déjà fait la démonstration des limites de notre production d’électricité, les réseaux étant souvent saturés. Pourtant, nous n’avons pas voulu tirer les leçons qui s’imposaient, à savoir de relancer la filière nucléaire. Comme l’a indiqué Jean-Bernard Lévy aux dernières rencontres du MEDEF, l’état de nos centrales est plus que préoccupant : « On manque de bras parce que l’on n’a pas assez d’équipes formées… Un soudeur, un tuyauteur, il faut deux-trois ans pour le former. Et pourquoi on n’a pas assez d’équipes formées ? Parce que l’on nous a dit que le parc nucléaire va décliner, « préparez-vous à fermer des centrales ». On a déjà fermé les deux premières. Ce sont d’ailleurs les textes en vigueur au moment où l’on se parle. On nous a dit : « Préparez-vous à fermer les douze suivantes ». Nous, avec la filière, nous n’avons pas embauché de gens pour construire douze centrales, nous en avons embauchés pour en fermer douze. »

Ce sont ceux qui nous ont mis dans la panade qui sont aux manettes !

S’il n’est jamais utile de pleurer sur le lait renversé, les responsabilités doivent être déterminées. Les exécutifs qui se sont succédé depuis 2012 sont coupables d’avoir laissé décliner un outil stratégique majeur de notre souveraineté. Ils ont cédé face aux groupes de pression écologistes tels qu’OXFAM ou Greenpeace. Ils ont cédé face à l’Allemagne, qui s’est toute seule placée dans une position de dépendance au gaz naturel à bas coût provenant de Russie. Qui a pu croire un seul instant qu’une société aussi énergivore que la nôtre, où 95% de la population recharge de nuit son téléphone portable et divers appareils, allait avoir besoin de moins d’énergie ?

Dans les années 1970, le premier choc pétrolier et l’émergence d’une filière nucléaire américaine compétitive ont fait prendre conscience à la France qu’elle devait adopter un nouveau modèle plus ambitieux pour son approvisionnement énergétique. Le 6 mars 1974, suivant le slogan « la France n’a pas de pétrole mais elle a des idées », Pierre Messmer annonçait à la télévision le lancement d’un grand plan nucléaire. De fait, la France n’a pas été gâtée par mère nature, n’ayant pas autant de charbon que ses voisins britanniques ou allemands, ayant moins de gaz que les Hollandais, et des gisements de pétroles extrêmement limités.

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Visionnaire, Messmer a fait don à la France d’un atout majeur qui, s’il avait été correctement entretenu et valorisé, nous permettrait aujourd’hui d’affronter avec une plus grande sérénité la crise à venir. Energie sûre et écologique, le nucléaire doit être relancé. La France peut aussi aider d’autres pays européens à se doter de centrales, les construire et en tirer profit. La Pologne ne demande que ça. Le Royaume-Uni post Brexit, qui par son imprévoyance devra affronter une crise plus terrible encore que la nôtre, y viendra peut-être aussi. Seule l’Allemagne, autistique et fière, fera barrage. Ne nous en préoccupons pas.

Nord Stream est fermé, et ce n’est évidemment pas une panne…

Des premiers signes encourageants commencent d’ailleurs à poindre, Agnès Pannier-Runacher ayant déclaré qu’EDF s’était engagée à redémarrer tous les réacteurs qui le peuvent dès l’hiver. C’est un premier pas. Nous devons aussi former des techniciens et des ingénieurs, les étudiants ayant choisi d’autres secteurs puisqu’on ne cessait de leur répéter que nous allions abandonner le nucléaire… Nous avons aussi des réserves d’uranium correspondant à deux ans de production d’électricité, ce qui est tout de même considérable. Un pays comme le Japon entend aussi redémarrer douze réacteurs nucléaires.

Car, n’en doutons pas, la Russie va couper l’arrivée de gaz naturel et possiblement de pétrole. Les exportations d’hydrocarbures russes permettent présentement à Moscou d’enregistrer des recettes élevées puisque les prix augmentent. En effet, après l’annonce par le G7 de l’instauration d’un plafonnement des prix des importations d’hydrocarbures russes destiné à limiter les profits engendrés par les incertitudes du marché de l’énergie, le porte-parole du Kremlin Peskov a répliqué en affirmant que « Moscou ne fournirait tout simplement pas de pétrole et de produits pétroliers aux entreprises ou aux États qui imposent des restrictions ». On peut imaginer que les annonces de Gazprom sur l’arrêt de Nord Stream I s’inscrivent dans cette logique. Personne ne croit à la faille technique, qui ressemble à une « blessure diplomatique ». Tenons-le pour acquis : Gazprom ne remplira pas ses engagements commerciaux contractuels.

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Bien que ni le gaz ni le pétrole ne soient visés par le paquet de sanctions économiques décidé contre la Russie, les stratèges du Kremlin utilisent leur arme principale pour affaiblir les efforts européens et effrayer les populations. Les perspectives de flambées des cours pourraient avoir des conséquences majeures sur nos activités industrielles et affaiblir durablement nos économies. Bien évidemment, et contrairement à une légende tenace, les sanctions frappent aussi considérablement l’économie russe qui a pris un aller simple vers un No Man’s Land. Mais la population est résiliente et le pouvoir déterminé à continuer la guerre.

Que pouvons-nous donc faire pour vaincre l’épreuve qui s’annonce ? D’abord, poursuivre nos efforts vers la renucléarisation de notre production d’énergie. C’était impératif il y a cinq ans, ça l’est plus encore aujourd’hui. Faut-il dans un second temps, comme le demandent Ségolène Royal et d’autres « négocier une paix » ? Osons le dire : c’est pure démagogie. La France n’a pas le pouvoir de forcer une paix, l’Union européenne non plus. La Russie souhaite que nous cédions pour soumettre l’Ukraine sans difficultés et poursuivre le lien de vassalité énergétique. Mais, même si nous le voulions, nous ne le pourrions pas. Du reste, la France est bien moins dépendante du gaz naturel russe que d’autres pays, nos importations principales venant des Pays-Bas – à noter que certains élus de la Douma auraient déjà évoqué publiquement l’idée de bombarder le port de Rotterdam !

Cette prétendue « dénazification » coûte un pognon de dingue à tout le monde

La réalité est que le Kremlin a mal pensé son invasion. Ils se sont trompés et pensaient n’avoir à livrer qu’une guerre éclair. Tel n’a pas été le cas. L’Allemagne a dû faire le même pari puisque Nord Stream II a été achevé en 2021. Embourbés en Ukraine dans une guerre de tranchée, les Russes ne veulent pas partir sans un gain territorial substantiel, tout en maintenant des objectifs de guerre flous et suffisamment ouverts pour qu’ils aient un maximum d’options en main. Ils n’ont d’ailleurs toujours pas officiellement déclaré de guerre, se bornant à évoquer « une opération spéciale » de « dénazification ». Les Ukrainiens semblent quant à eux dans l’incapacité de mener une contre-offensive conséquente avec les forces dont ils disposent. L’attaque sur Kherson voulue semble-t-il par le président Zelensky n’a pas eu les effets escomptés.

Nous sommes donc en face d’un vide stratégique que nous ne pouvons combler que par une solidarité européenne accrue, le renforcement de nos capacités de production et envisager demain de passer à une économie de guerre. Personne ne veut de la guerre mais elle nous est parfois imposée. Dans l’histoire européenne récente, seule la Prusse de la Guerre de Sept Ans a tiré profit d’une agression. C’était contre la Saxe et les Prussiens bénéficiaient de l’appui de la finance britannique. Le cas qui nous occupe est bien différent. À n’en point douter, la Russie ne sortira pas par le haut de la phase historique qu’elle vient d’engager. Nous en souffrirons sûrement, dans un contexte de déclin moral, économique, social et civilisationnel sans précédent. Mais les grandes épreuves ne sont-elles pas de nature à forger les succès de demain ?


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Gabriel Robin est journaliste rédacteur en chef des pages société de L'Incorrect et essayiste ("Le Non Du Peuple", éditions du Cerf 2019). Il a été collaborateur politique

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