Place de la République, 26 juillet, aux environs de 15 heures. L’ex-porte-parole et éternelle icône du NPA Olivier Besancenot répond aux médias dans une foule grossissante venue témoigner son soutien à la Palestine et exprimer sa colère contre Israël. Une manifestation interdite, qui dégénérera en affrontements entre une frange des manifestants et les forces de gendarmerie réquisitionnées pour l’occasion. Un jeune homme dans le champ d’une caméra, fait le geste dieudonniste de la quenelle « antisystème », dont le sens revêt un caractère fumeux et souvent funeste. « Non ! Pas de ça ici ! », intervient sèchement un membre du NPA, la cinquantaine, costaud. L’auteur du bras tendu baisse la tête mais un autre jeune homme, solidaire du geste réprouvé, relève le menton : « Pourquoi on n’aurait pas le droit de faire des quenelles ? Dieudonné, au moins, c’est un vrai bonhomme », dit-il.

Les organisateurs de la manifestation (le NPA, les Indigènes de la République, Palestinian Youth Movement…) ont un mal fou à trier le bon grain de l’ivraie, alors que 5000 personnes occupent maintenant la place de la République. L’entreprise s’avère impossible et toutes les énergies, face à l’interdit de la Préfecture, semblent bonnes à prendre. Ce rassemblement pro-palestinien, à l’inverse de la manifestation du 23 juillet, qui fut autorisée et encadrée par les forces bien « franchouilles » de la gauche manifestante, le Parti communiste et la CGT, contient une forme de radicalité révolutionnaire « pur Sud », à laquelle s’agrègent les inévitables « éléments indésirables ». Si les organisateurs de la manifestation interdite du 26 condamnent la paire Dieudonné-Soral au nom de la lutte contre l’extrême droite, ils ne peuvent que contempler les dégâts que cette idéologie qui entend faire le « pont » entre le Front national et l’islam, a causés chez une partie de la jeunesse, singulièrement dans les banlieues.

Grégory est venu en petit groupe d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. « Bah oui, il nous fait rire, on aime bien », répondent un rien gênés ces grands ados, moyenne d’âge 20 ans, quand on leur demande s’ils apprécient Dieudonné. Grégory, qui dit n’avoir « rien contre les juifs », sait argumenter. Il dresse un parallèle, un peu étrange au premier abord, entre la Palestine et la Serbie, dont ses parents sont originaires. « Les méchants, dans les années 90, c’étaient les Serbes, là, ce sont les Palestiniens, dit-il. Serbes et Palestiniens subissent l’injustice. » La solidarité dont il témoigne ici n’est pas islamique – « le Kosovo (musulman) est à nous », affirme-t-il – mais nationaliste et antiaméricaine.

Les manifestations propalestiniennes sont certes le lieu d’un ferme soutien apporté aux civils gazaouis victimes des bombardements de l’armée israélienne, mais elles charrient d’autres causes qui n’ont a priori aucun rapport avec Gaza, sinon celui provoqué par un saisissant effet-miroir. « L’Etat (français) devrait être plus reconnaissant avec sa population d’origine immigrée qu’avec un pays lointain qui a été créé à la fin de la guerre (Israël) », plaide Grégory.

 

Un de ses amis, franco-maghrébin, semble se battre contre une forme d’aliénation programmée : « L’éducation qu’on reçoit (de la part de l’Etat), les problèmes ethniques qu’on nous inculque, c’est pour diviser », pense-t-il. Grégory et ses camarades se sont équipés du matériel du manifestant de base qui sait que ça peut mal tourner : des gouttes pour hydrater les yeux en cas d’aspersion de gaz lacrymogènes et des masques pour se protéger de ces derniers. Ont-ils participé aux affrontements de fin de manifestation ? Au terme du rassemblement, ils assurent être restés sages.

 

La manif a donc une nouvelle fois dégénéré, sans toutefois atteindre l’intensité des affrontements de celle du 19 juillet, également interdite, dans le quartier de Barbès. Le mot « casseurs » revient souvent sur les forums pour qualifier les quelque deux cents jeunes qui ont agressé les forces de l’ordre, le 26, Place de la République. Ce terme, qui n’est évidemment pas l’apanage des seuls rassemblements pro-palestiniens, permet de laver la réputation de la cause, en imputant la responsabilité des violences à de gros benêts qui ne comprennent rien à la politique. Or il n’y a pas eu de casse, samedi dernier, si l’on excepte les vitres cassées de deux abris-bus qui avaient le tort de faire obstacle aux « échanges » jeunes-police. La bagarre de rue est un fait politique, qui, de tout temps, affole le bourgeois. « Tant mieux, à la fin », tranche un Franco-Maghrébin se tenant à l’écart des heurts, habillé de frais comme pour aller au bureau, tels ces clercs « indigènes » des films d’Arcady qui rejoignent le maquis après d’horrible cas de conscience. « Il est temps que les Français se réveillent, reprend-il, qu’ils se bougent enfin et viennent en aide aux Palestiniens. Si cette petite vague fait peur, attendez l’océan qui arrive… » En tout cas, on ne l’y reprendra plus à voter socialiste, comme tant de « musulmans » l’ont fait en 2012, en faveur de François Hollande, et disent aujourd’hui le regretter amèrement. « Je préfère voter pour un loup comme Marine Le Pen que pour un loup déguisé en agneau (Hollande) », avertit un autre. Le pari soralien serait-il en passe d’être gagné ?

Les débordements, les organisateurs les ont vus venir. Il y eut d’abord ce drapeau israélien brûlé par des manifestants qui avaient grimpé sur la statue de la République, un acte symbolique qui a le don de faire « monter la température » à chaque coup et qui n’est peut-être pas pour déplaire à tout ou partie de l’assistance. Mais c’est lorsque le speaker, relayé par une sono faiblarde, a appelé à la dispersion de la manifestation que l’atmosphère s’est chargée de nuages lourds. Des jeunes gens qui ne sortaient pas de n’importe où mais bien de la manifestation, semblait-il, le visage masqué de divers drapeaux, écharpes et autres keffiehs, se sont alors rassemblés au milieu de la place tel un carré prêt au combat, d’abord immobiles puis marchant vers l’« ennemi » – les flics. Vêtus de gilets jaunes pareils à ceux des employés de la sécurité routière, les membres du service d’ordre interne, armés de leur seul courage – il en fallait –, se sont aussitôt interposés sous une voûte de projectiles entre ces jeunes violents et les gendarmes. Mais leur trop faible nombre et leur inexpérience n’ont pas pu endiguer cette radicalité-là, qu’à l’évidence la majorité des personnes présentes réprouvait. Les pandores du service d’ordre de la manif, fait de tout, d’imberbes et de barbus, parvenaient à extraire de la mêlée des bagarreurs, administrant aux plus excités d’entre eux de forts coups de pied aux fesses. « Dire qu’on se fait ça, entre frères », soupiraient certains à la vue de cette application d’un ordre selon eux contre-nature.

Au même moment, à quelques dizaines de mètres des échauffourées, des garçons et des jeunes filles, organisaient un sit-in pacifique digne d’une réunion hippy, dont le mot d’ordre était : « On s’assoit pour la Palestine ! On bouge pas pour la Palestine ! » On n’était plus dans l’Algérie d’Alexandre Arcady et de Yasmina Khadra, mais dans l’Amérique de Milos Forman, époque Vietnam. Enfin, faut pas rêver non plus.

*Photo :  SIPA. 00689384_000007.

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