Le monde n’est pas arbitraire, il a un sens. Les oeuvres d’art des siècles passés en témoignent. Or depuis, disons, André Breton, c’est plutôt l’absurdité triste et autoritaire (pas celle des joyeux Dada) qui occupe le terrain. Et aussi l’art comme valeur marchande et placement financier. On peut critiquer le fonctionnement du marché de l’art, la stérilité des interventions de l’État, l’incompétence ou la cupidité des collectionneurs, la docilité du grand public. Il y a beaucoup à dire. Mais Roger Pouivet a choisi, en philosophe, de prendre de la hauteur. Un philosophe, en principe, commence par se poser des questions fondamentales. En l’occurrence : qu’est-ce que l’art ? Et surtout : pourquoi l’art existe-t-il ?

Pour l’auteur, il existe deux modes de connaissance : la science et l’art. Si la science relève de la représentation (du symbole à la réalité), l’art, quant à lui, propose une compréhension de type esthétique, c’est-à-dire « de la réalité au symbole ». En se gardant de toute « artolâtrie », car la majorité des oeuvres d’art, tout de même, sont « médiocres ou nulles », Roger Pouivet reconnaît à l’art, outre la fonction cognitive, une fonction morale (incitation à l’oubli impartial de soi) et une fonction religieuse (encouragement aux vertus théologales). Ces idées contrastent avec toutes les théories modernes de l’art. En creusant à l’excès dans la conscience, les modernes on tout lieu de parvenir à la bonne conscience.

Les dangers de la démocratisation du goût

Roger Pouivet refuse de s’engager dans cette voie et déplore les dangers de la démocratisation du goût qui risque de disparaître pour de bon si l’on continue à le considérer, à la suite de Kant, en dehors de toute réalité imposée comme le simple équilibre des facultés personnelles d’entendement, d’imagination et de sensibilité. Il s’étonne également de l’idée de « désintéressement de l’art ». Dire que l’art n’est pas utile cache selon lui une grosse flatterie de l’ego. Certes, il donne quelques indices sur les paramètres de l’art mais il ne propose aucune recette miracle. Cela serait contradictoire avec son approche réaliste. De fait, il s’oppose justement à ceux qui, avec le succès que l’on connaît, ont le toupet de dire : « Ceci est une oeuvre d’art ! »

En fait, fidèle à son idée qui semble être que l’on juge un arbre à ses fruits, Pouivet propose d’envisager les choses indirectement avec deux idées principales, dont une apparaît dans le titre même du livre : l’art et le désir de Dieu. L’autre, presque aussi importante, apparaît beaucoup plus implicitement : c’est l’éducation qui est au fondement de l’art et de la vie esthétique.

« Il est préférable et meilleur qu’il y ait de l’art »

Le grand problème contemporain, c’est celui de l’insensibilité esthétique. Peut-être est-ce par excès de stimulation (télévision, radio, musée, etc…) ? Roger Pouiviet évoque aussi la disparition de la « communauté de valeur et de goût » au sein de laquelle l’éducation esthétique a nécessairement lieu. Parmi les facultés en perdition, il évoque en particulier « l’anticipation cognitive des systèmes symboliques, la capacité à faire des distinctions délicates, à discerner des rapports subtils, à articuler le littéral et le métaphorique, à maîtriser les relations de référence et de représentation, de dénotation, d’exemplification, d’expression et d’allusion, d’intuition, d’évocation, de suggestion, d’émotion, de compréhension. » En un mot, la « studiosité » de Saint Thomas d’Aquin, qui consiste à « assurer la rectitude de notre appétit intellectuel dans l’appréhension des propriétés esthétiques ». À ne pas confondre avec la simple « curiosité intellectuelle » ni, bien sûr, avec la « concupiscence sensible ». C’est pourquoi la « studiosité » requiert le courage permanent de s’opposer au conformisme.

Pourquoi faut-il qu’il y ait de l’art ? La réponse de Roger Pouivet tient en quelques mots : afin qu’il y ait des hommes: « Il est préférable et meilleur qu’il y ait de l’art, et meilleur pour l’homme qu’il ait une vie esthétique, parce que s’y réalise une nature de l’homme qui le rend meilleur et préférable à tout ce qui dans la nature créée n’est pas humain ni de création humaine. »

Sursum Corda !

 

Roger Pouivet, L’art et le désir de Dieu. Une enquête philosophique, PUR Coll. « Aestetica », 216 pages, 20€