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La Porte du Paradis de Cimino sort de l’enfer

La Porte du Paradis de Cimino sort de l’enfer

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C’est une silhouette adolescente, un brin vacillante, au visage étrangement jeune qui s’est avancée la semaine dernière sur la scène dans cette belle salle de l’UGC des Halles pour exprimer en peu de mots sa joie et sa reconnaissance. Michaël Cimino, remerciant les Français d’être Français, a souligné le courage de Carlotta Films, « distributeur de films de patrimoine en salle », qui présentait en avant-première La Porte du Paradis, ce film maudit, dans sa version de 216 minutes restaurée numériquement (images, couleurs et son) par la MGM et The Criterion Collection sous la supervision du cinéaste.
Troisième oeuvre du réalisateur de Voyage au bout de l’enfer – premier film américain sur la guerre du Vietnam et ses impacts psychologiques, chef-d’œuvre aux cinq Oscars sorti deux ans auparavant (1978) -, La Porte du Paradis a bénéficié d’un budget de quarante millions de dollars, et la légende veut qu’il ait précipité la banqueroute des studios de United Artists, endossant le triste privilège de devenir le plus cuisant échec économique de l’histoire du cinéma et de briser du même coup la carrière de Michaël Cimino, anéanti sous les feux de la critique et du public aussi passionnément qu’il avait été porté aux nues.
Relatant un épisode peu glorieux de l’histoire des Etats-Unis avec lequel il prit quelques libertés narratives, il lui fut reproché d’avoir introduit des invraisemblances apparentes telles qu’une scène de danse sur patins à iroulettes, d’avoir maltraité des animaux, de n’avoir pas explicité les rapports amoureux entre les trois personnages principaux, de n’être pas assez politique et, last but not least, d’offrir une vision anti-américaine portant préjudice aux mythes fondateurs du pays.
Vendu aux studios comme un western épique, La Porte du Paradis en brise purement et simplement tous les standards. Ici, des immigrants affamés venus d’Europe de l’Est sont massacrés par des oligarques de l’élevage extensif, déterminés à imposer leur idée sanglante de la justice avec l’aval des plus hautes autorités fédérales, dont le Président des Etats-Unis.
Pendant plus de trois heures, sur une belle pellicule au grain d’antan, la photographie de Vilmos Zsigmond balaie les paysages somptueux du Wyoming, où plaines, collines et forêts aussi vierges qu’un nouvel Eden s’encrassent de la fumée des trains à vapeur, des incendies, des tirs de carabine et des bâtons de dynamite, de la poussière des chemins et de la terre battue.
La scène d’ouverture se déroule en 1870 : on y voit parader, en grande tenue et en fanfare de cors rutilants, les élèves de la promotion sortante de l’université d’Harvard. Cette élite est destinée à offrir au peuple la lumière de l’éducation au nom d’une nation qu’ils révèrent et célèbrent. C’est un défilé joyeusement désordonné de jeunes gens rayonnant d’idéaux et d’espoir excepté le personnage de Billy Irvin, déjà cynique et désabusé.
Puis succède la vision de familles rudes et loqueteuses en quête d’avenir.
Juchés sur le dessus de wagons suivant une voie unique,  avançant en longues files déshéritées vers leur lopin de terre promise, Russes, Bulgares, Allemands et Ukrainiens peupleront l’Ouest mais feront rapidement l’objet d’une liste noire en 1890. 125 hommes y figureront pour être abattus par des mercenaires sur ordre de l’Association des éleveurs, au motif qu’ils volent parfois du bétail pour se nourrir, considérés en cela comme de dangereux anarchistes. Ceci, sous le regard complice d’une Armée fédérale qui a reçu ordre de ne pas intervenir. « Il ne fait pas bon être pauvre en ce moment », constate un personnage.
Deux anciens condisciples de cette promotion 1870 de Harvard se retrouvent dans les deux camps opposés. Billy Irvin (John Hurt), seul membre de l’Association des éleveurs à condamner moralement le massacre projeté, reste néanmoins prisonnier de ses intérêts de classe. Un constat amer et lucide qui le pousse vers l’alcool et une suicidaire pulsion de mort. James Averill (Kris Kristofferson), lui aussi de haute extraction mais guidé par un sens élevé de la Justice, est quant à lui devenu marshall du comté de Johnson où se déroulent les faits. Il préviendra les immigrants du sort qui leur est réservé et organisera une résistance aussi désespérée que vaillante avant de retourner auprès d’une épouse incarnant le confort de son monde et aussi, de fait, l’abandon de ses convictions.
Une obsession métaphysique parcourt ce chef-d’œuvre parfaitement subversif. Il s’attache aux traditions culturelles des deux camps fratricides, traditions qui s’expriment dans une répétition de cercles : cercles des valses d’adieux à Harvard, cercle des danses folkloriques des immigrants, cercle des travailleurs ivres hurlant autour de la piste des combats de coqs, cercles enfin de la bataille sans merci où la plupart des immigrants, y compris femmes et enfants, périssent.
Interrogé sur ses intentions, Michaël Cimino répondit un jour que pour lui, La Porte du Paradis était un film sur le temps d’une vie et les êtres qui la traversent. James Averill, épris de la prostituée française Ella (incarnée par une Isabelle Huppert toute jeune) dont le cœur balance entre lui et Nate Campion (Christopher Walken), tueur à gage pour le compte de l’Association des éleveurs qui se révoltera contre ses commanditaires, s’en retourne d’où il vient après avoir combattu selon ses convictions, pour y finir ses jours sans avoir pu sauver celle qu’il aimait.


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Isabelle Kersimon est journaliste.

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