Suite du confinement berrichon et réouverture d’une enquête démarrée à la bibliothèque de Bourges…


Je suis tombé, par hasard, sur le nom de Pierre Luccin (1909 – 2001). J’ai toujours eu un faible pour les réprouvés. Quelques lignes d’une biographie iconoclaste, lues en appendice d’un roman, ont suffi à m’alpaguer. Une fiche Wikipédia guère plus explicite, suffisamment sulfureuse pour m’appâter, et j’étais ferré. Le garçon m’a plu, son côté disruptif résonnait en moi. Écrivain bordelais, primé par l’Académie française en 1943, édité par Gallimard et Delmas, steward sur les paquebots, ces grands palaces flottants durant les années 1930, négociant en vins, chroniqueur de revues gastronomiques, rédigeant à l’occasion quelques articles pour La journée vinicole, La vie de Bordeaux ou Rustica et frappé de cinq ans d’indignité nationale à la Libération. Sept livres parus entre 1943 et 1947 (La Taupe, Jacinthe, Le marin en smoking, Pierillot, La colère des albatros, Les voyages de Jean l’Aventure, La confession impossible), et puis plus rien, jusqu’à la sortie posthume de son roman autobiographique inachevé Le Sanglier en 2014. Il avait repris la plume à 80 ans passés. Une vie étrange partagée entre sa vigne et le démarchage des marchés du Nord pour vendre son picrate.

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C’en était trop pour un seul homme, pinardier et auteur repéré, un temps, par la critique, puis oublié dans les fossés des Lettres françaises. Un parcours mystérieux où les zones d’ombre demeurent, j’avais enfin trouvé mon déviant magnifique. Dans la préface d’une réédition, Raphaël Sorin se rappelait du phénomène, le qualifiant « d’un drôle de corps, un mélange de peuple et d’aristo ». J’avais des papillons dans le ventre, dans les yeux, et même partout ailleurs.

Était-ce un héritier de Villon, d’Aloysius Bertrand ou de Marot ? Rallongerait-il la longue liste des bannis des bibliothèques, les Albert Vidalie, Jean-Pierre Enard, André Vers, Jean-Pierre Martinet ou Pierre Autin-Grenier ?

Les mauvaises herbes de la littérature

Les non-alignés ont toujours quelque à chose à nous dire de l’enfermement social. Les CV proprets, humanistes et transparents, font fuir les lecteurs. Ils sont, en partie, responsables de la disparition des stylistes et des mauvais coucheurs. J’aime la bile et l’amertume quand elles exultent de la phrase. Les seuls juges de paix que je reconnaisse, sont les mots. Les écrivains hors-les-murs énervent les pédagogues et les libraires, toujours si prompts à vouloir nous rééduquer.

La littérature se nourrit de mauvaises herbes et d’échappées solitaires. Le roman pousse comme du chiendent, sans idéologie, sans argumentaire, il commence par déranger, et finit par aimanter l’esprit. Il n’est donc pas étonnant que l’œuvre de Luccin ait intéressé de respectables maisons girondines. Les effets de la mondialisation ne nous apprennent-ils pas à consommer à domicile ? C’est aussi vrai dans la création artistique que dans la culture des patates. Finitude et L’Éveilleur ont participé, ces dernières années, à le sortir de l’anonymat. Luccin n’entre dans aucune case. Il est tantôt rosse, tantôt nostalgique. Il aurait tendance à écrire sèchement, hésitant entre la confession désarmante avec, en fond de sauce, une hargne très plaisante, vipérine, qui sourd à chaque instant. Avec lui, ça tangue fort, on est balloté en haute mer. Le portrait que fait de lui Raphaël Sorin se confirme à l’écrit. Il a ce côté populo qui me régale, avec l’œil à l’affut qui décèle toutes les injustices dans les organisations et, en même temps, une posture seigneuriale, une grande maîtrise de la langue. Son talent s’exprime sans zoom. Au final, cette œuvre reste aussi mince et dense que celle d’Albert Cossery. On se met à rêver et si le garçon avait délaissé les ceps pour se consacrer totalement à sa machine à écrire, il aurait fait des miracles. Nous serions certainement riches de textes de « premier cru ». Je pensais que cette rencontre littéraire avec Luccin s’arrêterait là.

Littérature sur ordinateur

Ce matin, je vois ces quelques ouvrages alignés sur mon étagère. Il en manque cependant un. Je le possède dans mon ordinateur. Et, ça personne ne le sait, les historiens bordelais l’ignorent, à mon humble avis. Car Luccin m’a poursuivi jusque dans ma cité berruyère de naissance. L’histoire que je vais vous raconter-là, ne répond à aucune logique. Elle est fidèle à la carrière en clair-obscur de cet écrivain si méconnu. Aujourd’hui encore, ma « découverte » pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Il y a deux ou trois ans, durant les vacances de Pâques, je m’ennuyais ferme dans la maison familiale. À plus de quarante ans, j’ai gardé les stigmates de tous les fils uniques, c’est-à-dire que j’alterne les phases d’agitation et de désœuvrement. Mon père persiflait sur mon incapacité à me concentrer et à faire quelque chose de ma vie. Ma mère me gavait de sablés au beurre. En ce temps-là, le confinement était doux. J’étais, une fois de plus, en manque de livres et de DVD. Je voulais absolument revoir « Sandra » de Luchino Visconti avec Claudia Cardinale et Jean Sorel. À cette époque-là, je m’intéressais à Roger Boussinot, je cherchais à lire Les Guichets du Louvre qui a inspiré un film à Michel Mitrani avec Christine Pascal, Henri Garcin, Alice Sapritch et Michel Auclair. J’aurais, peut-être, une chance de les trouver à la médiathèque de la ville. Je me connectais sur le site : https://mediatheque.ville-bourges.fr/ et y trouvais un vif plaisir. En roue libre, je passais plus d’une heure sur ce moteur de recherche. Je venais de lire La confession impossible ou Le marin en smoking, je ne m’en souviens plus vraiment. Et c’est là que j’ai tapé machinalement : « Pierre Luccin » avec la certitude que cette recherche serait vaine. Miracle de la numérisation et lien invisible qui relie les auteurs entre eux, je n’en croyais pas mes yeux. Un « livre » apparaissait bien et il était relié à Pierre Luccin. Aucun doute, c’était bien le Pierre Luccin des vignes, le marin de la Garonne. Ce « livre » ne figure dans aucune bibliographie. Il est inconnu. Pour être tout à fait honnête avec vous, il ne s’agit pas réellement d’un livre. Voilà ce qu’indiquait sa fiche signalétique :

Titre : « Bourges et sa province à la paresseuse » Edité par P. Luccin. Tabanac (33550 Langoiran)

Type de document : Ouvrages exclus du prêt

Langue : français

Description physique : 11 f. dact. ; 32 cm

Date de publication : [1979 ?]

Cotes : Byb 21951

Sections : Fonds Local

Pourquoi Pierre Luccin, le bordelais avait-il écrit une nouvelle sur la campagne autour de Bourges ? Lui avait-on commandé ou était-ce une initiative personnelle ? Quels organismes (municipalité, office de tourisme, etc…) avaient bien pu le mandater ? Pour quelles raisons ? L’écrivain avait-il des liens avec ce département du centre de la France ? Même la date de parution était accompagnée d’un point d’interrogation.

Manuscrit de Pierre Luccin
Manuscrit de Pierre Luccin

À toutes ces questions, je n’ai toujours aucune réponse. Je fais un piètre enquêteur. J’ai bien tenté d’interroger le personnel, sans succès. Il faut avouer que cette nouvelle se présentant sous la forme de 11 feuillets tapés à la machine avec des corrections au stylo Bic par endroits n’avait pas un intérêt patrimonial exceptionnel, sauf pour moi. Fort gentiment, à la Bibliothèque des Quatre Piliers, splendide bâtisse du centre historique de Bourges, on me permit de consulter sur place ce document qui était parfaitement remisé dans une chemise. Il s’agit donc d’un très court texte assez picaresque dans sa forme narrative qui recense de façon assez amusante, les hauts-lieux berrichons (vitraux de la cathédrale Saint-Etienne, châteaux de la Route Jacques Cœur), les sites naturels comme la Brenne et aussi les plats typiquement locaux, le poulet en barbouille figure en première page ou les fromages de chèvre, la fierté de notre terroir. J’ai longtemps pensé faire de cette découverte la trame d’un roman et, puis, je suis passé à autre chose.

Mais les jours que nous vivons, cloitré, m’incitent à reprendre mon enquête…

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