Accueil Site Page 663

Les Italiens du quai de Conti

0

Jusqu’au 2 juillet, l’Académie des beaux-arts rend hommage au photographe Bruno Barbey (1941-2020) dans une exposition gratuite située Pavillon Comtesse de Caen…


C’était quoi l’Italie des années 1960 ? Des jeunes filles fières à l’œil sombre, des gamins pouilleux en cravate, des carcasses de Topolino, des terrains vagues, de la poussière, des soutanes, des putes et des gueules pas possibles. Il faudra précisément dater le jour où les hommes ont perdu sur leur visage, les traits d’une émotion naturelle, aucunement trafiquée par les modes et les médias, une vérité qui explose pleine face, qui saisit dans une rue de Naples ou de Milan, dans la misère des après-guerres qui n’en finissent plus ou l’opulence des fragiles résurrections économiques.

Bruno Barbey sous le charme de l’Italie des années 60

Bruno Barbey, figure historique du photojournalisme, pilier de l’agence Magnum, membre de l’Académie des beaux-arts avait photographié l’Italie entre 1962 et 1966 avant de couvrir tous les conflits de la planète, du Biafra à la guerre du Golfe. Ses reportages sur un pays balloté entre néoréalisme et Dolce Vita devaient alors constituer le troisième volume publié par l’éditeur Robert Delpire d’une série débutée par Les Américains de Robert Frank en 1958, puis suivie par Les Allemands de Réné Burri en 1962. Ce livre intitulé Les Italiens ne vit le jour que 40 années plus tard en 2002 et a fait l’objet d’une reparution l’année dernière préfacée par l’écrivain Giosuè Calaciura aux éditions delpire & co. Ces clichés en noir et blanc sont désormais visibles sur les bords de la Seine, au Pavillon Comtesse de Caen, dans l’antre de l’Institut, dans une exposition gratuite et libre d’accès. Pourquoi faut-il pénétrer dans cette chambre noire, ce confessionnal silencieux, à deux pas du tumulte touristique des quais et venir prendre, non pas un bain de soleil, mais plutôt recevoir une homélie de ce peuple ami ? Parce que Barbey a saisi l’essence même des Italiens, l’effronterie sauvage et le poids des siècles, la vie traditionnelle des campagnes et les prémices d’une américanisation, les bouleversements en gestation et les habitudes ancrées dans les mémoires, la foi et la paix des braves, le pain de fesse et la communion, les habits rapiécés et les uniformes carnavalesques, ce moment de bascule où le pays plongea dans la civilisation marchande jusqu’à perdre son âme. Barbey, du nord au sud de la Botte, prend le pouls d’une nation qui cahote sur les chemins de l’expansion ; les traces du désastre sont pourtant là, à bout touchant, les grandes bacchanales de la consommation ne sont réservées qu’à une poignée de privilégiés. Pour l’heure, l’Italie se réanime doucement, difficilement, dans la gêne et la sueur, le labeur et l’incertitude du lendemain, la précarité n’est pas un mot de technocrate lancé dans une assemblée d’experts, elle se vit au quotidien pour des millions d’Italiens.


Les temps nouveaux laissent bon nombre d’entre eux sur le carreau. Chez d’autres nations plus geignardes, ces difficultés de se nourrir, de se loger ou de trouver un travail pourraient être un frein à la légèreté et à la famille ; chez eux, la rudesse de l’instant présent s’accompagne d’un détachement quasi-fataliste et d’une pointe de morgue, il y a dans leurs yeux, la lumière des bannis qui ne sombrent pas. L’Italie souffre certainement, elle n’a pas décidé cependant de mourir. Sa jeunesse nécessiteuse flambe pour exister, les plus anciens courbent le dos dans les champs, et puis surtout, le plus étonnant dans un pays fissuré géographiquement, c’est une forme de cohésion qui semble naître, très étrangère à notre individualisme français, tous ces gens de peu ne se détournent pas de l’objectif, ils le fixent. Leur assurance nous fait du bien. Elle nous redonne espoir dans la dignité.

Beauté insolente

Et surtout, ils sont beaux. Les femmes parlent avec leurs mains, les gamins posent avec insolence, les vieux ouvriers ressemblent à des acteurs d’Hollywood, on monte à cinq sur une Lambretta dans les rires et un équilibre plus qu’instable, les belles de Milan en robe de soirée sont des lointaines cousines de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, on lit le Corriere dello Sport chez le coiffeur, les Cadillac immatriculées Corps Diplomatiques se garent au pied de la Piazza di Spagna, la casse est le décor idéal pour gaspiller son énergie, on vend des fumetti et des poulpes sur les étals de marché ; entre les processions et le Luna Park du dimanche, notre cœur balance. En sortant de cette exposition, j’ai repensé à cette phrase d’Henri Calet dans Jeunesses : « D’une façon générale, j’aime bien les gens qui n’ont rien à me dire ». Les photos de Barbey me font le même effet, elles se regardent sans aucune explication.  


Informations pratiques : https://www.academiedesbeauxarts.fr/exposition-hommage-bruno-barbey-les-italiens

Naples, 1966

Les Italiens

Price: ---

0 used & new available from

Emmanuel Macron s’adore trop pour reconnaître ses failles

Macron persiste à croire que l’économie revivifiée (en supposant qu’elle advienne) remettra la France d’aplomb, avec un zeste de « transition écologique » pour la galerie. C’est ne rien comprendre à la détresse qui mine notre vieille nation angoissée par sa survie.


Vexé comme un pou, il a balayé la remarque : « Je ne suis jamais méprisant ! » (TF1, 15 mai). Emmanuel Macron s’adore trop pour reconnaître ses failles. Elles le poussent à sa perte. Il a dit aussi (L’Opinion, ce même 15 mai) : « Le déni des réalités, c’est le carburant des extrêmes. » Très juste. Toutefois, son premier déni est de refuser d’admettre qu’il est devenu imbuvable. C’est du moins ce que disent des citoyens et des observateurs perplexes; j’en fais partie. La haine envers le chef d’État devient même hystérique : le voici grimé en Hitler sur des affiches, un 49.3 en guise de moustache. Cette répulsion est une blessure cruelle et injuste pour celui qui aime ceux qui l’aiment. Ce technocrate cérébral, fou de lui-même, n’est pas dénué d’empathie ni d’une gentillesse émotive : rien n’est plus humaine que son indignation devant les décérébrés qui ont tabassé l’autre jour, à Amiens, son petit-neveu, Jean-Baptiste Trogneux, ciblé pour son lien familial. Ces rustres ont exprimé l’air du temps, dans une détestation primaire. Cependant, dénoncer les caricatures et les violences n’est pas suffisant. Il faut comprendre les ressorts du rejet vomitif que Macron suscite.

L’explication ? Macron paie sa morgue. Son travers intime, qui déborde sur la lippe, est mimétiquement porté par son clan. La Macronie est la caricature d’une classe sociale déracinée, à l’aise dans la mondialisation pour les riches. Le président paie moins une « dérive autoritaire » (Charles de Courson), qu’une lâcheté dissimulée derrière l’autoritarisme des faibles. Le petit despote excelle dans l’évitement. Jupiter pour la galerie, il a laissé la violence légitime – celle de l’État – se faire humilier par la loi des plus fort : celle des voyous des cités diversitaires, dresseurs d’enfants sauvages, des casseurs des manifs syndicales, des djihadistes de la conquête territoriale, des minorités pleurnichardes. La violence politique, qui s’ajoute aux autres explosions dans une spirale apparemment irrépressible, répond à une pratique illibérale du pouvoir, mise au service des intérêts d’une caste accrochée à ses privilèges comme la bernique à son rocher. La réconciliation entre Macron et la France profonde, cette « classe moyenne » qu’il cherche à amadouer par des promesses de baisse d’impôts (2 milliards à l’horizon 2027), n’aura pas lieu.

A lire aussi : Jean-Luc et la chocolaterie

Le divorce est consommé. Le peuple maltraité est en état de légitime défense. L’argent public, que la Macronie est prête à distribuer pour acheter la paix, ne suffira pas à éteindre ses ressentiments. À peine ouvre-t-il la bouche pour protester, ce peuple révolté, qu’il devient « nauséabond » au nez sensible des néo-Versaillais sans manières, fascinés par les puissants industriels internationaux. Le big boss de la « start-up nation » a invité, dans le cadre de l’opération « Choose France », 200 des plus grands patrons du monde à souper chez Louis XIV, sans mesurer le décalage symbolique d’une telle réception. L’usage du 49.3, utilisé par le gouvernement pour empêcher un libre vote parlementaire sur la réforme des retraites, a été une violence démocratique dont Macron n’a pas fini d’avoir à rendre compte. La décision arbitraire de son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, le 12 mai, d’interdire des manifestations et des réunions soupçonnées de défendre des idées d’extrême droite ou d’ultra-droite, en laissant l’extrême gauche partir à l’assaut de la République, a aggravé la pente liberticide de la Macronie : elle confond l’hygiénisme sanitaire et les pensées aseptisées. Le choix de disperser d’autorité des migrants dans des bourgs et des campagnes est une autre manière de brutaliser continûment une société qui veut fuir une immigration fauteuse de troubles. Auditionné par le Sénat le 17 mai après un incendie criminel contre son domicile, le maire démissionnaire de Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique), Yannick Morez, a expliqué que « l’État ne souhaitait pas informer les habitants » de sa décision de pérenniser un centre de migrants près d’une école, laissant à la mairie le soin d’appliquer la volonté de Paris.

Eh bien, non ! Ces manières de gouverner à la schlague ne sont pas des méthodes. Un président qui se prétend à l’écoute et affirme n’être jamais méprisant ne se comporte pas ainsi. Déjà, lors de ses vœux de décembre 2018, il avait accusé les gilets jaunes, cette insurrection de la France invisible, de s’en prendre « aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels », dans une affabulation destinée à flétrir la « foule haineuse » des braves gens. Innombrables ont été ses saillies pour salir les oubliés, coupables d’exiger le respect élémentaire de ceux d’en haut. C’est ainsi que le personnel soignant non vacciné, en première ligne et sans masque lors de la déferlante du Covid, a été ensuite répudié pour avoir refusé l’injection. Or, comme le rappelle le sociologue au CNRS Frédéric Pierru (Libération) : « Le soignant croquemitaine antivax est un fantasme. Leur rejet portait uniquement sur le vaccin anti-Covid […]. Ils ne voulaient pas devenir des cobayes. » L’avenir a montré qu’ils avaient bien raison.

A lire aussi, du même auteur: L’État gagné par l’irresponsabilité illimitée

Macron, à rebours de ses démentis, a fait du déni sa marque de fabrique. Il persiste à croire que seule l’économie revivifiée remettra la France d’aplomb, avec un zeste de « transition écologique » pour la galerie. C’est ne rien comprendre à la détresse collective qui mine la vieille nation malmenée par ses dirigeants frivoles, angoissée par sa survie. Ce ne sont pas les gadgets démocratiques, comme ces grands et petits débats ou ces conventions citoyennes, qui retisseront les liens. Quand le président assure par exemple à propos de l’euthanasie, toujours content de lui : « Ce qu’on est en train de faire sur la fin de vie est un petit modèle d’innovation démocratique avec des citoyens », il se paie de mots, se moque du monde. Cette infantilisation des gens est une injure à l’intelligence collective. La seule innovation démocratique serait de banaliser le référendum afin de rendre la parole aux Français méprisés. Ils peuvent toujours attendre…

Imagine-t-on une hôtesse apporter la Coupe à Djokovic avec du poil aux pattes?

Pour certains responsables politiques, et pour certaines féministes, les consignes plutôt anodines données aux hôtesses du tournoi de tennis de Roland Garros ne sont plus tolérables.


« J’pris un homard sauce tomate/ Il avait du poil aux pattes/ Félicie aussi ». À n’en pas douter, l’égérie de la chanson de Fernandel n’aurait pas pu faire partie des hôtesses retenues cette année encore à Roland-Garros pour accueillir le public, et contrôler les billets. C’est en tout cas ce que l’on a appris, le samedi 3 juin, dans le supplément local du Parisien. « Jeunes, blanches, fines », si l’on en croit l’une d’elles, triées sur le volet, elles font l’objet d’une sélection drastique, qui passe mal aux yeux de certaines.

Le monde d’hier

« Tailleur jupe, escarpins noirs, classiques, coiffée, maquillée ». Pas de piercing, pas de tatouage, même si dans les faits, on peut croiser quelques jeunes filles ornées d’un papillon ou d’un dauphin sur le poignet. Et surtout, épilation des jambes et des aisselles. Tout cela est précisé dans le « Guide de l’Hôte(sse) parfait(e) », remis aux jeunes gens, avec tous les conseils à l’intérieur pour lutter contre les mèches rebelles. Pour les garçons, les recommandations se limitent à la taille de la barbe, qui doit être impeccable. Pour les filles, le premier bouton du polo Lacoste doit rester ouvert. 

Il n’en fallait pas plus pour susciter l’émotion de la députée Nupes Sandrine Rousseau. « Roland-Garros, c’est le monde d’hier, une institution conservatrice, rétrograde, sexiste et misogyne qui prend les femmes pour des plantes vertes. En demandant une épilation aux hôtesses, on sexualise leur corps », s’est-elle indignée. Ou de Sophie Binet, à la CGT : « On nie le professionnalisme des hôtesses en les enfermant dans un rôle de potiche (…) Roland Garros a ses responsabilités », et devrait faire cesser ce qui relève selon elle d’un « sexisme structurel ». Flodor Rilov, avocat spécialiste du droit du travail, ajoute : « C’est consternant et illégal. Je n’ai jamais vu cette injonction à l’épilation, y compris dans des contrats de travail de top models ». Sur Paris Première, dans l’émission Ne nous fâchons pas, la chroniqueuse Julie Graziani a nuancé ce point de vue : « Cela serait sexiste si les hommes étaient dispensés de ces mêmes injonctions vestimentaires, et ce n’est pas le cas. Quand on va à Roland-Garros (…), il y a des hôtesses d’accueil et des hôtes d’accueil. On n’attend pas de l’hôte d’accueil qu’il vienne comme un hippy à cheveux gras en portant un tee-shirt à la propreté douteuse ». En fait, de l’hôtesse de caisse à la présentatrice météo, peu de métiers – ceux en tout cas qui ne peuvent pas se pratiquer en télétravail – permettent de se rendre en travail en pyjama.

Avant le scandale de la Porte d’Auteuil, des précédents 

Nous sommes presque surpris que cette polémique n’arrive que maintenant dans le monde feutré du tennis. D’autres sports ont dû se mettre à jour ces dernières années. Les premières « victimes » furent de Formule 1. En 2018, les organisateurs de la compétition de course de voitures avaient décidé de supprimer les « grid girls » et de les remplacer par des enfants. Tant pis si les jolies filles y ont perdu un moyen de gagner un peu d’argent de poche ; après tout, elles n’ont qu’à se laisser un peu aller et devenir députées de la Nupes : ça gagne mieux et les carrières sont plus longues. Ce fut ensuite au tour du cyclisme. Les Miss étape du Tour de France, jeunes filles accortes qui remettaient un bouquet de fleurs au maillot jaune, avaient provoqué l’écœurement de certains élus de gauche, et notamment de la maire de Rennes Nathalie Appéré (PS), au point de forcer les organisateurs, en 2020, à déplacer le départ du Tour à Brest. Quelques semaines plus tard, la direction du tour annonçait qu’il y aurait à l’avenir une jeune femme et un jeune homme sur le podium après chaque étape.

Bien sûr, la vue de jeunes filles en fleur, polo Lacoste impeccable, aisselles et jambes épilées, n’est pas spécialement désagréable. On pourrait toutefois très bien s’accommoder pour la remise de la Coupe des Mousquetaires à Novak Djokovic d’une hôtesse un peu rondelette, militante MLF sur le retour, à l’épilation incertaine, puisque c’est la grande mode. Pour preuve la chanteuse belge Angèle, laquelle avait défrayé la chronique avec ses poils sous les bras apparents dans un clip musical. Plus récemment, c’est au tour de la fille de Vincent Cassel et de Monica Bellucci. On ne connaît pas à ce jour de tels clichés pour Lio ; à la limite, on aurait pu mettre ça sur le compte de l’atavisme lusitanien…

Pour les uns un sujet sérieux, pour tous les autres un sujet propice à la rigolade

À droite, quelques rieurs n’ont pas raté l’occasion de saisir la balle au bond. Jean-Pierre Lecoq, maire LR du VIème : « il y a des hommes qui aiment les femmes poilues. Un petit duvet, ça peut être mignon ! ». Pourtant, il y a eu de petits efforts de faits cette année. Après plusieurs soirées réservées aux matches des messieurs, le tournoi a fini par céder à la pression de la WTA (la fédération internationale de tennis féminin) et a accordé une session nocturne (ces affiches de luxe programmées le soir) aux dames. Hélas, des centaines de places ont été remises en vente quasiment aussitôt. 

En réalité, et c’est peut-être l’analyse que ferait Jean-Marie Bigard, le problème est bien plus sérieux et plus systémique qu’on ne le croit. Sandrine Rousseau devrait s’en charger plus sérieusement. Le tennis reste à notre connaissance l’unique sport qui oblige de jeunes femmes, parfois aux penchants saphiques, à tenir pendant des heures et des heures un gros manche.

Les grandes familles

Le Batave Jonathan Jacob Meijer est accusé d’avoir donné la vie à 550 voire 600 enfants en donnant son sperme.


L’homme qui a le mieux réussi sur le plan génétique est Gengis Khan. Selon une étude scientifique de 2003, à force de massacrer les hommes et d’imprégner les femmes habitant les territoires qu’il a conquis, il aurait aujourd’hui 16 millions de descendants masculins dans le monde, tous porteurs de son ADN. Désormais, il a un rival potentiel en la personne d’un musicien originaire des Pays-Bas. Jonathan Jacob Meijer, âgé de 41 ans, a commencé à donner son sperme en 2007. Aujourd’hui, il est soupçonné par un tribunal de La Haye d’avoir engendré entre 550 et 600 enfants.

Selon le règlement en vigueur, un donneur ne peut pas avoir plus de 25 enfants, et ses dons ne doivent pas être distribués à plus de 12 mères. Condamné pour avoir délibérément fourni de fausses informations à des parents potentiels, Meijer a été contraint de livrer une liste complète de toutes les cliniques de fertilité où il a fait des dons, afin que son sperme puisse être détruit. S’il essaie de faire de nouveaux dons, il risque une amende de plus de 100 000 euros. Le problème est que les centaines d’enfants dont il est le père font partie d’un vaste réseau de parenté où des demi-frères et demi-sœurs, ignorant leur lien familial, courent le danger de se rencontrer et de former un couple. En 2019, un autre Néerlandais, un médecin spécialiste de la fertilité, a engendré 49 enfants en inséminant ses patientes avec son propre sperme. Des tests d’ADN ont mis à jour la supercherie. N’est pas Gengis Khan qui veut.

Daniel Rondeau et Beyrouth ou la guerre perpétuelle

Beyrouth sentimental, le dernier livre de l’écrivain voyageur est la chronique d’un pays où la beauté se mêle sans cesse à la violence


Daniel Rondeau s’inscrit dans la lignée des écrivains-voyageurs, de ceux qui arpentent le monde pour vérifier l’évolution de la situation générale. Je pense en particulier à Paul Morand, homme autant de terrain que de salon. Le style de Rondeau est une sorte de Morand au ralenti. Ni fulgurance, ni métaphore originale, mais un long développement sinueux parmi les ruines d’une ville, Beyrouth, où « la mort est l’un des personnages ». Beyrouth sentimental est, en effet, un témoignage littéraire rythmé tantôt par le bruit sec des kalachnikovs (1000 dollars pièce), tantôt par la musique mélancolique des ouds, dans la nuit iodée, ponctué par de pittoresques portraits. Daniel Rondeau a déjà écrit des ouvrages consacrés aux illustres villes méditerranéennes comme Tanger, Carthage, Alexandrie, ou encore Istanbul, mais avec Beyrouth, l’académicien semble touché par la grâce chère aux chrétiens persécutés du Liban. Depuis que son avion presque vide s’est posé en 1987 sur la route – l’aéroport ayant été détruit – l’auteur de Chronique du Liban rebelle (1991) est investi d’une mission, peut-être soufflée par l’histoire de cette ville fondée il y a près de 7000 ans, où arrivaient les navires chargés de papyrus : témoigner par l’écriture. De 1987 à 2022, avec une interdiction de dix années, suite à la publication de Chronique du Liban rebelle, levée grâce à l’intervention de Jacques Chirac en 2002, Rondeau s’est rendu régulièrement au Liban. Il résume le but de la publication de Beyrouth sentimental : « J’allais pouvoir rendre hommage, au nom de mon pays, à ceux que j’aimais et dont je m’appliquais à connaître et à consigner les vies sur mes carnets de vagabond. »

Ville oxymore

Beyrouth, un samedi soir, comme le chante Bernard Lavilliers, entre Mercedes blindées et pick-up de miliciens, cloches et muezzin, la ville aux « cicatrices fardées », entre le rêve de lin et le cauchemar sanglant, ville oxymore sous les rafales des douchkas, saturée d’odeurs de guerre. Et parmi cette mosaïque de peuples et de religions, de captivants personnages émergent. Retenons Roger Stéphane, venu parler de l’amitié entre Malraux et De Gaulle. C’est le passé flamboyant de Beyrouth avant qu’il ne soit « réduit à des gravats » par les canons. Rencontre avec le père Sélim Abou, professeur à la faculté des lettres, qui se souvient avoir entendu parler l’araméen.

À lire aussi : Pourquoi se drogue-t-on?

Il confie : « C’était dans un village chrétien de Syrie, au nord de Damas, qui s’appelait Maaloula. Les paysans parlaient la langue de Jésus. » Il ajoute : « L’araméen a vraiment disparu. Les langues meurent aussi. » Rencontre également avec Minkara, l’homme qui s’est enrichi en blindant les limousines. Commerçant doué, comme la plupart des Libanais, il reste raisonnable en limitant son marché. « La vie à Beyrouth m’a appris qu’il y a toujours des limites à ne pas dépasser », dit-il. Sagesse de l’Orient qui ne s’applique pas hélas aux rivalités de territoire. Rencontre encore avec Mgr Sfeir, visage rond, coiffé d’une calotte, barbe blanche. Nous sommes à Bkerké, siège du patriarcat maronite, où « rien n’a changé depuis Barrès », écrit Rondeau. À la fin de l’entrevue, le soleil se couche sur les 22 arcades du palais, les rosissant comme la chair d’un enfant. Mgr Sfeir confie : « J’essaie de plaider pour un Liban uni, démocratique et souverain. » Rondeau rappelle qu’il n’a « jamais connu le Liban que sur le qui-vive. » Et après son dernier voyage, il avoue avoir, pour la première fois, saisi Beyrouth « en flagrant délit de désespérance. »


Flagrant délit de désespérance

C’est que depuis la formidable explosion du 4 août 2020, Beyrouth est au bord du chaos. La ville souffre terriblement. « Pas plus d’une ou deux heures d’électricité par jour, écrit Rondeau. Pas de médicaments. Les Libanais gardent la tête haute. Aucune plainte, la misère se cache. » Mais à force de souffrances, il arrive que la grâce finisse par se lasser. Laissons le mot de la fin au poète syrien Adonis, né en 1930 : « Le bouffon a révélé ses mystère / La vérité sera la mort / La mort pain des poètes / Et ce qui fut nommé patrie et le devint / N’est qu’un instant à la dérive / Sur la face du temps. » À méditer au moment où notre patrie fond comme le sucre dans un thé à la menthe.

Beyrouth sentimental

Price: ---

0 used & new available from

Chronique du Liban rebelle, 1988-1990

Price: ---

0 used & new available from

Baca’v, c’est bath!

La tradition bistrotière fait de la résistance. Passionné par les produits du terroir et fidèle à son Limousin natal, le chef Émile Cotte sélectionne avec la même attention aromates et pièces de bœuf. Dans une atmosphère délicieusement titi-parigote, sa cuisine est délicate que généreuse.


Émile Cotte est un colosse au cœur tendre. Deux mètres de haut, 100 kilos, un crâne de légionnaire. Derrière son comptoir en étain flambant neuf fabriqué par les Ateliers Nectoux, près de Paris, il ressemble à ces anciens patrons de bistrot qui avaient un mot gentil pour chaque client de passage venu taper le carton ou tailler une bavette à n’importe quelle heure du jour, histoire d’oublier la solitude. Comment un « copain » devient-il un « pote » ? Par la médiation du bistrot. Le sien est situé au croisement des rues des Fossés Saint-Marcel et Poliveau (immortalisée par Jean Gabin dans La Traversée de Paris). « Avant que je le reprenne pendant le confinement de 2020, c’était un vieux troquet obscur qui proposait de la cochonnaille et du vin rouge. En face, il y avait un salon de massage louche… À part ça, la rue était déserte. » Deux ans après son ouverture, Baca’v est devenu le plus passionnant bistrot de Paris, le plus généreux, le plus sincère, le plus gargantuesque aussi, à l’image de son vol-au-vent au ris de veau, crête de coq, volaille fermière, truffes noires et bisque de homard, accompagné de jeunes pousses de salade cultivées par une mamie du Limousin…

Patois limousin

« Baca, dans le patois limousin, signifie “manger”, c’est aussi l’écuelle que l’on donne au cochon. Baca’v est un jeu de mots car j’ai aussi voulu bâtir une cave d’exception où l’on peut se faire plaisir en buvant des vins délicieux à prix accessibles. » Né à Limoges en 1979, Émile Cotte est issu d’une famille de paysans et d’aubergistes dont la devise a toujours été : « En Limousin, on n’a pas de caviar, mais on a des châtaignes ! » Délicatement sucrées, celles-ci donnent de la suavité au pâté en croûte qu’Émile fabrique chaque semaine lui-même, à partir de canard fumé au poivre vert, de porc « cul noir du Limousin » et de vraie gelée faite avec des carcasses de volaille (loin de la gelée industrielle dont se servent la plupart des charcutiers !). « Pour faire un bon pâté en croûte, il faut trois jours de travail. »

Émile Cotte, chef du Baca’v © Hannah Assouline

De 1998 à 2020, Émile Cotte a exercé son métier de cuisinier auprès des plus grands chefs de la capitale, comme Frédéric Anton du Pré Catelan, au bois de Boulogne (trois étoiles Michelin) et Alain Solivérès du Taillevent (deux étoiles). « Ces maîtres m’ont appris la rigueur et la précision, mais aussi la simplicité qui est la chose la plus difficile qui soit ! Anton a créé des plats d’anthologie à partir d’une simple botte de carottes ou d’un os à moelle… Le risotto à l’épeautre de Solivérès est resté dans les annales. Aujourd’hui, la cuisine doit être visuelle et “instagramable” avec du yuzu et quelques points de sauce qui n’ajoutent strictement rien au goût. Moi, la cuisine que j’aime n’est pas démonstrative mais généreuse, une cuisine d’aubergiste, avec tout ce côté laborieux dont on ne parle jamais à la télé. Ainsi, pour faire une bonne purée de pommes de terre “à la Robuchon”, je dois peler 30 kilos de rattes tous les jours… » Une purée divine, tel un dessert venu de l’enfance, qu’il réalise à partir de la pulpe de la pomme de terre, fouettée avec du bon beurre et du lait entier.

Confinement et retour aux origines

Comme celle des 2 000 cuisiniers français dont les restaurants ont déposé le bilan à la suite du confinement, la vie d’Émile Cotte a basculé le 14 mars 2020, quand Édouard Philippe a annoncé à notre pays médusé : « À compter de ce soir minuit, et jusqu’à nouvel ordre, tous les lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays seront fermés. »

© Hannah Assouline

« J’étais alors chef du Drouant [le restaurant des prix Goncourt]. Du jour au lendemain, tout s’est arrêté. Le vide. Un matin, sans réfléchir, j’ai pris ma moto et j’ai foncé en direction du Limousin, un peu comme le héros de Moby Dick qui ressent le besoin de prendre la mer… Pendant une semaine, je suis allé voir tous les artisans que je connaissais : éleveurs d’escargots, de volailles, de bœufs et de cochons, apiculteurs, fromagers, distillateurs, couteliers… Ces hommes et ces femmes passionnés m’ont fait comprendre à quel point j’aimais mon pays verdoyant. Comme dit ma femme : “Il a fallu le confinement pour que tu te rappelles que tu es limousin !” En rentrant à Paris, j’ai appris qu’il y avait un vieux bistrot en vente dans le 5e arrondissement. Je l’ai visité. Ça a été le coup de foudre ! Neuf mois durant, je l’ai repeint et poncé, et me voici, libre et heureux ! »

Après le dessert, Chartreuse… de Limoges!

En se reconnectant à son terroir d’origine, Émile Cotte nous rappelle que Paris s’est toujours nourri des richesses de la province. Ce sont les Auvergnats qui ont créé les bistrots, les Alsaciens les brasseries… Le camembert, le brie, la moutarde de Dijon, les canards de Challand, les huîtres de Marennes-Oléron… Tous ces produits sont devenus célèbres parce qu’ils ont été « adoubés » par la capitale. Cette dialectique propre à la France a fécondé toute notre gastronomie.

© Hannah Assouline

« Dans mon bistrot, je ne mets à la carte que les produits que j’ai reçus. Ainsi, les côtes de bœuf du Limousin, que je fais cuire dans mon sautoir en cuivre avec du thym et de l’ail et que je sers avec du bon gratin dauphinois, je n’en ai que six par semaine… Il faut quarante-huit mois d’élevage pour obtenir une viande bien persillée ! » Côté desserts, je ne connais aucun autre restaurant capable de proposer de telles gourmandises pour seulement huit euros, comme la pavlova aux agrumes, le riz au lait crémeux et la« flognarde », un délicieux flan aux pommes flambées au calvados. Pour digérer, Émile vous sert un verre de Gauloise, rare chartreuse de Limoges créée en 1783, de couleur verte (aux notes herbacées et mentholées) ou jaune (safran et cardamome), une liqueur méconnue qui n’a rien à envier à celle de l’Isère.


Baca’v

6, rue des Fossés Saint-Marcel, 75005 Paris, tél. : 01 47 07 91 25
Menu à 41 euros

www.bacav.paris

J’me présente, je m’appelle Henri

Un « héros » français très catholique, mais cathodiquement incorrect.


Son visage est lumineux. Sa voix posée. Tout son être respire une certaine sérénité bienheureuse, qui tranche avec l’effroi ambiant. Henri est ce jeune homme de 24 ans qui, par son courage et sa grandeur d’âme, a fait fuir le meurtrier syrien qui a poignardé de sang-froid de très jeunes enfants âgés de deux à trois ans dans leurs poussettes, jeudi matin, dans le square de l’esplanade du Pâquier à Annecy. Au lendemain de ce drame, le jeune homme a témoigné sur les chaines d’infos en continu et a révélé combien sa foi catholique l’aurait guidé dans son action salvatrice. « C’est la grandeur des cathédrales dont je me nourris qui m’a poussé à agir » a-t-il expliqué au micro de CNews, après avoir souligné que sa présence dans le parc de l’horreur n’était selon lui pas dû au hasard, mais qu’il suivait le « chemin des cathédrales » – comprendre en sous texte, que c’est la Providence qui l’aurait mis sur le « sentier du sang », pour reprendre ses termes, là où le Mal a frappé. 

Un comportement qui nous semble anachronique

« La grandeur » dont il parle, c’est la grâce divine ; c’est elle qui l’aurait poussé à s’oublier pour se dépasser, à « relever la tête » comme il le dit lui-même et à agir immédiatement, instinctivement, sans réfléchir. Ce n’est pas la raison qui a déterminé son acte, mais son âme qui a résonné à l’appel du christ sauveur : va sauver ton prochain. 

D.R.

Ce comportement d’oubli de soi et d’immersion dans l’action purement tournée vers l’autre est à mille lieux de l’hyper narcissisme contemporain où le Moi est un haïssable tas de petites photos de soi filtrées et retouchées pour être instagrammables. 

Pour Bruce Toussaint, une révélation !

Devant ce témoignage poignant, Pascal Praud, lui-même croyant, est ébloui par tant de ferveur et de noblesse d’âme. Rien à voir avec la réaction de son confrère de BFMTV, Bruce Toussaint, qui n’arrive pas à en croire ses oreilles ! Cette foi mise au grand jour, et non cathodiquement correcte, a de nouveau surpris, lorsque Henri a expliqué au journaliste du canal 15 qu’une fois l’assaillant arrêté par les forces de l’ordre, il n’est pas rentré chez lui mais s’est mis à prier « la Vierge Marie pour qu’elle vienne en aide aux victimes » de cette odieuse tuerie.

A relire, Aurélien Marq: Asile de fous

Dieu, cathédrale, Vierge Marie, grandeur, beauté… Les mots prononcés par ce jeune homme se font si rares que les entendre frappe de stupeur tous les athées laïcards progressistes et adorateurs de Gaia ! Et pourtant, ces mots rappellent finalement qui nous sommes. Ils font écho à notre civilisation chrétienne et à l’identité de la France, fille ainée de l’Église. Alors, devant ce dévoilement d’une foi catholique que notre époque ne peut plus tolérer sans la railler et la salir, on sortira vite les chiens de gardes de l’antifascisme d’opérette pour débusquer si le diable n’est tout de même pas là, tapi dans l’ombre… On a vu Bruce Toussaint tenter de savoir si Henri ne serait pas tout de même un peu zemmourien sur les bords – le journaliste insiste pour savoir si le jeune homme est engagé politiquement [1]. L’Obs, de son côté, a brossé un portrait d’Henri en insistant lourdement sur sa petite notoriété récemment acquise dans la presse catholique et régionale, grâce à son tour de France des cathédrales à pieds et en stop. Le journaliste de l’hebdo de gauche parvient quand même à caser deux fois un terme marqué au fer rouge, « extrême droite », dans une seule et même phrase ! « Selon le site d’actualité d’extrême droite « Boulevard Voltaire », Henri serait également intervenu à plusieurs reprises, avant le début de son pèlerinage, sur les ondes de la radio d’extrême droite Radio Courtoisie » lit-on. Pour Libé et son éditorialiste phare Daniel Schneidermann, l’heure est à la dénonciation : Henri a été récupéré par CNews, ni plus ni moins, « la chaîne du catho-tradi Bolloré ». L’héroïsme singulier du jeune homme et la sincérité de sa foi disparaissent pour laisser place à un procès en instrumentalisation fomenté par les agents de la réacosphère Pascal Praud et Christine Kelly…

Quant au chef de l’État, il n’avait pas l’air très au courant de l’identité d’Henri, lorsqu’il l’a rencontré. Lors de son déplacement à Annecy, on a vu Emmanuel Macron demander au jeune héros qui il était et s’il travaillait comme le jeune homme à côté de lui dans la location de pédalos [2]. On ne devait pas avoir eu le temps de lui préparer ses éléments de langage… 

Jeudi, quand les images terribles de l’attaque d’Annecy sont apparues sur les réseaux sociaux, Henri était « l’homme au sac à dos ». Aujourd’hui, malgré sa déclaration de foi, Henri reste toujours « le héros au sac à dos ». Cachez ce catholique que les médias ne sauraient voir ! Pourtant, pendant tout le week-end, on va entendre parler de recueillement, de bougies, de fleurs, de petits cœurs dessinés sur des papiers, des « vous n’aurez pas ma haine ». Comme si seule cette liturgie païenne, réitérée à chaque drame, restait tolérée par nombre de journalistes. Vendredi à 18h, une messe en hommage aux victimes était donnée à la Cathédrale Saint-Pierre d’Annecy.


[1] https://www.rmcbfmplay.com/video/bfm-tv/les-emissions-speciales/emission-speciale-en-direct-dannecy à 2h16

[2] https://twitter.com/BFMTV/status/1667162069475500035

Un film décolonial caricatural

L’île rouge revient sur l’indépendance de Madagascar. Raté!


Au cinéma comme ailleurs, le grand air de la repentance a de beaux jours devant lui. Le nouveau film de Robin Campillo, qui revient sur la présence française à Madagascar, en donne une illustration éclatante.


Bien décidé à tordre le cou au colonialisme (ce qui en 2023 relève, on en conviendra, d’une audace folle…), le cinéaste pourfendeur de moulins, défaits depuis belle lurette, affiche d’entrée de jeu une intention : montrer l’invisibilité des Malgaches face à l’occupant.

Le thème est à la mode et le grand dévoilement est à l’œuvre un peu partout : il faut montrer l’invisible…

A voir ici: Immobilier: Karine Viard et le “triangle d’or de Bougival”

Rien ici ne vient complexifier le propos : il y a d’un côté les méchants Blancs visibles et les pauvres Malgaches cachés…

Et puis vient le temps de la vengeance à la toute fin du film : seuls alors les Malgaches existent à l’écran, proférant face caméra des discours de libération. À force de vouloir incarner le camp du Bien, Campillo en oublie toute mesure. Là où l’on aurait aimé un regard subtil sur une page d’histoire, il signe un petit brûlot sans portée à force de caricature.

Jean-Marie Rouart: en mémoire d’Augustin

Dans Augustin Rouart entre père et fils, Jean-Marie Rouart fait acte de piété filiale en ressuscitant à la fois la figure du peintre et du père


Le romancier et académicien Jean-Marie Rouart a déjà fait état, dans des livres précédents, de sa naissance dans une grande famille de peintres parisiens. Par Julie Manet, épouse d’Ernest Rouart, il est même lointainement apparenté à Édouard Manet. Son père, Augustin Rouart, a consacré sa vie à la peinture et doit être considéré comme l’un des membres les plus talentueux de cette lignée d’artistes.

Le modèle favori de son père

Dans ce très joli livre qui est publié aujourd’hui, et qui comporte force reproductions de tableaux ou de dessins, Jean-Marie Rouart nous livre un témoignage de première main sur son père. Comme on le constate à la lecture, c’est une manière d’aborder l’œuvre d’un artiste peintre avec une parfaite acuité, d’autant plus que Jean-Marie Rouart fut, lorsqu’il était enfant, le modèle favori de son père : « Quelle mystérieuse attirance, se demande-t-il, le portait à me dessiner sans fin, à multiplier les esquisses, les croquis, les portraits dont j’étais le sujet ? »


Jean-Marie Rouart réfléchit à cette prédilection de son père à le faire poser. Il remarque : « À travers moi, c’est l’enfance qui le fascinait, son innocence, sa fragilité. » C’est l’occasion pour l’écrivain de s’interroger sur les motivations profondes de la quête artistique de son père : « J’étais le trait d’union, écrit-il, entre notre monde médiocre et le monde enchanté de l’art. » Pour Augustin Rouart, la peinture fut certainement un refuge, mais aussi plus que cela : la possibilité d’accéder à un idéal esthétique qui allait bouleverser sa vie. Lorsque Jean-Marie Rouart se demande ce qu’il doit à son père, il souligne ceci : « Je découvris grâce à lui que derrière la réalité existait un autre monde auquel il avait accès. » Et ce fut pour le futur romancier une révélation sans conteste capitale.

« La passion exclusive de l’art »

Augustin Rouart avait « la passion exclusive de l’art », écrit son fils. La relative pauvreté dans laquelle sa famille était tombée ne gênait aucunement le peintre. Il avait connu dans sa jeunesse l’aisance matérielle de la grande bourgeoisie, gâchée malheureusement par « des déchirements familiaux » qui lui firent, par la suite, préférer une vie simple et pauvre. Jean-Marie Rouart fait cette observation cruciale, sur le caractère de son père : « Profondément chrétien, il avait foi en la Providence qui pourvoirait au seul but qui comptait pour lui : accomplir sa destinée de peintre. »

A lire aussi, Catherine Santeff: Françoise Gilot: un amour de Picasso

La peinture d’Augustin Rouart, contemporaine par exemple de l’œuvre d’un Claudel, a ceci de magique qu’elle rafraîchit l’œil constamment. En tout cas, Jean-Marie Rouart peut écrire de son père, de manière significative, la chose suivante :  « D’ailleurs, lui qui détestait toutes les intellectualisations de l’art se sentait infiniment proche des sculpteurs des cathédrales : leur art faussement naïf, la fraîcheur et la fantaisie qu’ils mettaient dans leurs œuvres l’enthousiasmaient. »

Une figure paternelle inestimable

Dans ce texte évidemment très personnel sur son père, Jean-Marie Rouart nous fait part de ce qui, à ses yeux, caractérise un artiste. Il expose aussi les répercussions que cette passion exclusive pour l’art peut avoir sur les proches. Jean-Marie Rouart est-il devenu écrivain grâce à son père ? Pendant son adolescence, il devait se révolter contre lui, déplorant sa faiblesse de caractère en tant que chef de famille. Cela lui permit néanmoins de choisir des pères de substitution, ces écrivains qu’il commença à aimer plus que tout. Par la suite, le fils revint vers son père, tel un enfant prodigue. Une sorte d’admiration essentielle naquit alors pour cette figure paternelle si particulière, dont Jean-Marie Rouart reconnut le prix inestimable.

Après la disparition de son père en 1997, Jean-Marie Rouart œuvra pour faire reconnaître davantage sa peinture. Des expositions furent organisées, avec succès, comme celle qui eut lieu tout récemment, au mois de mai dernier à Paris, à la mairie du VIIIe arrondissement. Jean-Marie Rouart a par ailleurs organisé une donation à l’État de certaines toiles de son père en 2021. Une exposition au Petit Palais avait officialisé cet événement important.

Jean-Marie Rouart, Augustin Rouart entre père et fils. Avec 95 illustrations. Relié sur papier. Éd. Gallimard.

Le muscle contre l’esprit, ou la revanche des cloportes

L’intellectuel a-t-il par définition un physique d’endive cuite ? Le gros costaud est-il par nature un âne accompli ? Notre chroniqueur, ex-compétiteur qui a, comme on dit, de beaux restes, s’insurge contre l’opposition commune de l’intellect et du sportif, qui arrange bien les intellos débiles et les sportifs demeurés.


Il est loin, le temps où Diana Ross chantait « I Want Muscles » en caressant les biceps extasiés d’une bande de gros costauds… Déjà à cette époque (1982), nous avions eu droit à une publicité (1976) où un avorton à lunettes séduisait Madame en lui offrant une Brandt.

Les lunettes sont d’ailleurs le signe extérieur de richesse spirituelle. Rappelez-vous le pauvre Laurent Fignon baptisé, parce qu’il était myope, « l’intellectuel du peloton ». Qui oserait aujourd’hui s’appuyer sur un vrai costaud pour séduire une jouvencelle ?


Nerds contre brutes bodybuildées

Dans le dernier numéro de Marianne, Matthieu Giroux analyse avec finesse l’opposition frontale du muscle et de l’intelligence. « Peut-être, suggère-t-il en préambule, serait-il temps de renoncer à des représentations nourries par le cinéma d’action plus que par l’histoire de la philosophie. Le monde ne se partage pas, heureusement, entre « nerds » — « individu maigrelet à lunettes obnubilé par ses théories scientifiques » — et brutes bodybuildées. »

Il faut remonter à la source de cette représentation. En fait, à la IIIème République. Dans les temps antérieurs, l’intellectuel qui survit sait se battre. Socrate a fait la guerre dans les rangs des hoplites — 30 kilos de bronze à se coltiner pendant des jours avant de se battre pendant des heures —, Descartes parcourait l’Europe à cheval et a rédigé un traité d’escrime, malheureusement perdu. Les aristocrates qui prenaient la plume n’étaient pas des demi-portions. Demandez donc à Blaise de Montluc ou à Agrippa d’Aubigné, deux immenses soldats, dans des camps opposés, des guerres de religion. Le cardinal de Retz, quoique peu favorisé par la nature, avait constitué un régiment qui portait ses couleurs et chargeait, l’épée à la main, à la tête de ses hommes, face aux troupes de Condé.

A lire aussi, du même auteur: Et maintenant, Brighelli drague les trans!

Les conditions de vie étaient si rudes que seuls survivaient les individus physiquement doués. Bien sûr, il y avait des exceptions — Voltaire, par exemple. Mais que ces exceptions soient devenues la norme de l’intellectuel est un phénomène qui doit tout au XIXe siècle.

Le dernier écrivain qui a eu un corps est Maupassant, qui à 15 ans était capable de se jeter dans les eaux démontées de la Manche, à Etretat, pour porter secours à un vacancier en perdition, et le ramener au rivage. Maupassant qui descendait la Seine de Paris à Rouen, à l’aviron. Et qui était capable de combler trois ou quatre professionnelles en une nuit — et ces dames, qui en ont vu d’autres, ne sont pas aisées à satisfaire.

Face à lui, ces bouts d’hommes que sont Edmond de Goncourt, petit gros engoncé dans sa robe de chambre, ou Zola, demi-portion que seule grandit sa plume. C’est d’ailleurs pour caractériser Zola et ses amis que les anti-dreyfusards inventent ce mot d’« intellectuel ». Et il est significatif que les racailles en âge scolaire l’aient repris, sous l’apocope « intello », pour désigner ceux de leurs camarades qui réussissent bien en classe. D’un côté des bons élèves, de l’autre des joueurs de foot.

Cela finit, au début du XXe siècle, par une dissociation totale, entre Proust, tremblant de fièvre dans ses fourrures, et Agostinelli, son chauffeur, modèle de beauté grecque.

Cas de divorce

On a voulu du moins nous faire croire que le monde intellectuel avait divorcé de l’univers physique. Nombre d’écrivains pourtant — Giraudoux, Montherlant, Char — furent des sportifs accomplis. Mais dès les années 1930, la personnalité dichotomique de Sartre — un gnome habité d’une intelligence supérieure, quoi que vous en pensiez — finit par dominer la représentation physique de l’intellectuel. Et tant pis si Simone de Beauvoir était une excursionniste infatigable, et garda très tard un corps impeccablement structuré, tant pis si Camus, tout tuberculeux qu’il fût, jouait au foot avec ses copains algériens. Qui sait si la haine que Jean-Paul cultiva vis-à-vis d’Albert n’est pas née dans cette opposition du corps glorieux du tombeur de ces dames et du philosophe habile à discuter sur l’Être du haut de son Néant physique…

Guillaume Vallet vient de sortir un essai stimulant qui rebat les cartes. Les nouvelles générations, dit-il, comprennent peu à peu qu’un corps en bon état est un atout dans la compétition économique : « Tout le monde ne veut pas ressembler à Schwarzenegger, mais l’idée de s’occuper de son corps devient une norme par rapport à laquelle il faut se positionner ». Et de noter la multiplication des salles de sport, même si les contraintes du confinement ont acculé nombre d’entre elles à la faillite.

L’école hors jeu

Il est d’ailleurs assez comique de voir, dans ces salles, la séparation bien nette entre ceux qui s’essoufflent sur des tapis roulants et ceux qui, au fond, en secret, face à des miroirs impitoyables, soulèvent vraiment de la fonte. Le jeune bobo moderne n’en est pas encore à s’identifier à ces corps torturés par l’effort. Il devrait se renseigner : Schwarzy, avant même d’entrer dans les concours de Monsieur Univers, était diplômé en économie et marketing, et Dolph Lundgren (le soi-disant boxeur soviétique façonné comme une machine qui affronte Stallone dans Rocky 4) a obtenu un master de chimie avant d’intégrer la prestigieuse université Pullmann de Washington — avant d’obtenir une bourse Fulbright pour le MIT. Tout en s’adonnant aux arts martiaux. Sans compter qu’il parle suédois, anglais, espagnol, français, russe, un peu d’allemand et de japonais.

Et vous, mes agneaux ?

En France, des pédagogues au physique insuffisant ont réformé l’enseignement de l’EPS, en refusant de noter la performance pure, et en surévaluant l’auto-évaluation, la « participation » et autres fariboles. Heureusement que les enfants ne sont pas dupes, et qu’ils persistent à s’enthousiasmer pour les vrais athlètes de diverses disciplines. Ils raffolent, eux, des classements, des performances, des démonstrations de force, et s’ennuient en cours de gym. Les pédagogues qui appellent un ballon de rugby le « référentiel bondissant aléatoire » devaient y penser, avant de passer eux-mêmes hors-jeu.

Guillaume Vallet, La Fabrique du muscle, L’Echappée, 272 p.

La fabrique du muscle

Price: ---

0 used & new available from

Les Italiens du quai de Conti

0
Palerme 1966 © Bruno Barbey/ Magnum

Jusqu’au 2 juillet, l’Académie des beaux-arts rend hommage au photographe Bruno Barbey (1941-2020) dans une exposition gratuite située Pavillon Comtesse de Caen…


C’était quoi l’Italie des années 1960 ? Des jeunes filles fières à l’œil sombre, des gamins pouilleux en cravate, des carcasses de Topolino, des terrains vagues, de la poussière, des soutanes, des putes et des gueules pas possibles. Il faudra précisément dater le jour où les hommes ont perdu sur leur visage, les traits d’une émotion naturelle, aucunement trafiquée par les modes et les médias, une vérité qui explose pleine face, qui saisit dans une rue de Naples ou de Milan, dans la misère des après-guerres qui n’en finissent plus ou l’opulence des fragiles résurrections économiques.

Bruno Barbey sous le charme de l’Italie des années 60

Bruno Barbey, figure historique du photojournalisme, pilier de l’agence Magnum, membre de l’Académie des beaux-arts avait photographié l’Italie entre 1962 et 1966 avant de couvrir tous les conflits de la planète, du Biafra à la guerre du Golfe. Ses reportages sur un pays balloté entre néoréalisme et Dolce Vita devaient alors constituer le troisième volume publié par l’éditeur Robert Delpire d’une série débutée par Les Américains de Robert Frank en 1958, puis suivie par Les Allemands de Réné Burri en 1962. Ce livre intitulé Les Italiens ne vit le jour que 40 années plus tard en 2002 et a fait l’objet d’une reparution l’année dernière préfacée par l’écrivain Giosuè Calaciura aux éditions delpire & co. Ces clichés en noir et blanc sont désormais visibles sur les bords de la Seine, au Pavillon Comtesse de Caen, dans l’antre de l’Institut, dans une exposition gratuite et libre d’accès. Pourquoi faut-il pénétrer dans cette chambre noire, ce confessionnal silencieux, à deux pas du tumulte touristique des quais et venir prendre, non pas un bain de soleil, mais plutôt recevoir une homélie de ce peuple ami ? Parce que Barbey a saisi l’essence même des Italiens, l’effronterie sauvage et le poids des siècles, la vie traditionnelle des campagnes et les prémices d’une américanisation, les bouleversements en gestation et les habitudes ancrées dans les mémoires, la foi et la paix des braves, le pain de fesse et la communion, les habits rapiécés et les uniformes carnavalesques, ce moment de bascule où le pays plongea dans la civilisation marchande jusqu’à perdre son âme. Barbey, du nord au sud de la Botte, prend le pouls d’une nation qui cahote sur les chemins de l’expansion ; les traces du désastre sont pourtant là, à bout touchant, les grandes bacchanales de la consommation ne sont réservées qu’à une poignée de privilégiés. Pour l’heure, l’Italie se réanime doucement, difficilement, dans la gêne et la sueur, le labeur et l’incertitude du lendemain, la précarité n’est pas un mot de technocrate lancé dans une assemblée d’experts, elle se vit au quotidien pour des millions d’Italiens.


Les temps nouveaux laissent bon nombre d’entre eux sur le carreau. Chez d’autres nations plus geignardes, ces difficultés de se nourrir, de se loger ou de trouver un travail pourraient être un frein à la légèreté et à la famille ; chez eux, la rudesse de l’instant présent s’accompagne d’un détachement quasi-fataliste et d’une pointe de morgue, il y a dans leurs yeux, la lumière des bannis qui ne sombrent pas. L’Italie souffre certainement, elle n’a pas décidé cependant de mourir. Sa jeunesse nécessiteuse flambe pour exister, les plus anciens courbent le dos dans les champs, et puis surtout, le plus étonnant dans un pays fissuré géographiquement, c’est une forme de cohésion qui semble naître, très étrangère à notre individualisme français, tous ces gens de peu ne se détournent pas de l’objectif, ils le fixent. Leur assurance nous fait du bien. Elle nous redonne espoir dans la dignité.

Beauté insolente

Et surtout, ils sont beaux. Les femmes parlent avec leurs mains, les gamins posent avec insolence, les vieux ouvriers ressemblent à des acteurs d’Hollywood, on monte à cinq sur une Lambretta dans les rires et un équilibre plus qu’instable, les belles de Milan en robe de soirée sont des lointaines cousines de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, on lit le Corriere dello Sport chez le coiffeur, les Cadillac immatriculées Corps Diplomatiques se garent au pied de la Piazza di Spagna, la casse est le décor idéal pour gaspiller son énergie, on vend des fumetti et des poulpes sur les étals de marché ; entre les processions et le Luna Park du dimanche, notre cœur balance. En sortant de cette exposition, j’ai repensé à cette phrase d’Henri Calet dans Jeunesses : « D’une façon générale, j’aime bien les gens qui n’ont rien à me dire ». Les photos de Barbey me font le même effet, elles se regardent sans aucune explication.  


Informations pratiques : https://www.academiedesbeauxarts.fr/exposition-hommage-bruno-barbey-les-italiens

Naples, 1966

Les Italiens

Price: ---

0 used & new available from

Jeunesse

Price: ---

0 used & new available from

Emmanuel Macron s’adore trop pour reconnaître ses failles

0
© Eliot Blondet-Pool/SIPA

Macron persiste à croire que l’économie revivifiée (en supposant qu’elle advienne) remettra la France d’aplomb, avec un zeste de « transition écologique » pour la galerie. C’est ne rien comprendre à la détresse qui mine notre vieille nation angoissée par sa survie.


Vexé comme un pou, il a balayé la remarque : « Je ne suis jamais méprisant ! » (TF1, 15 mai). Emmanuel Macron s’adore trop pour reconnaître ses failles. Elles le poussent à sa perte. Il a dit aussi (L’Opinion, ce même 15 mai) : « Le déni des réalités, c’est le carburant des extrêmes. » Très juste. Toutefois, son premier déni est de refuser d’admettre qu’il est devenu imbuvable. C’est du moins ce que disent des citoyens et des observateurs perplexes; j’en fais partie. La haine envers le chef d’État devient même hystérique : le voici grimé en Hitler sur des affiches, un 49.3 en guise de moustache. Cette répulsion est une blessure cruelle et injuste pour celui qui aime ceux qui l’aiment. Ce technocrate cérébral, fou de lui-même, n’est pas dénué d’empathie ni d’une gentillesse émotive : rien n’est plus humaine que son indignation devant les décérébrés qui ont tabassé l’autre jour, à Amiens, son petit-neveu, Jean-Baptiste Trogneux, ciblé pour son lien familial. Ces rustres ont exprimé l’air du temps, dans une détestation primaire. Cependant, dénoncer les caricatures et les violences n’est pas suffisant. Il faut comprendre les ressorts du rejet vomitif que Macron suscite.

L’explication ? Macron paie sa morgue. Son travers intime, qui déborde sur la lippe, est mimétiquement porté par son clan. La Macronie est la caricature d’une classe sociale déracinée, à l’aise dans la mondialisation pour les riches. Le président paie moins une « dérive autoritaire » (Charles de Courson), qu’une lâcheté dissimulée derrière l’autoritarisme des faibles. Le petit despote excelle dans l’évitement. Jupiter pour la galerie, il a laissé la violence légitime – celle de l’État – se faire humilier par la loi des plus fort : celle des voyous des cités diversitaires, dresseurs d’enfants sauvages, des casseurs des manifs syndicales, des djihadistes de la conquête territoriale, des minorités pleurnichardes. La violence politique, qui s’ajoute aux autres explosions dans une spirale apparemment irrépressible, répond à une pratique illibérale du pouvoir, mise au service des intérêts d’une caste accrochée à ses privilèges comme la bernique à son rocher. La réconciliation entre Macron et la France profonde, cette « classe moyenne » qu’il cherche à amadouer par des promesses de baisse d’impôts (2 milliards à l’horizon 2027), n’aura pas lieu.

A lire aussi : Jean-Luc et la chocolaterie

Le divorce est consommé. Le peuple maltraité est en état de légitime défense. L’argent public, que la Macronie est prête à distribuer pour acheter la paix, ne suffira pas à éteindre ses ressentiments. À peine ouvre-t-il la bouche pour protester, ce peuple révolté, qu’il devient « nauséabond » au nez sensible des néo-Versaillais sans manières, fascinés par les puissants industriels internationaux. Le big boss de la « start-up nation » a invité, dans le cadre de l’opération « Choose France », 200 des plus grands patrons du monde à souper chez Louis XIV, sans mesurer le décalage symbolique d’une telle réception. L’usage du 49.3, utilisé par le gouvernement pour empêcher un libre vote parlementaire sur la réforme des retraites, a été une violence démocratique dont Macron n’a pas fini d’avoir à rendre compte. La décision arbitraire de son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, le 12 mai, d’interdire des manifestations et des réunions soupçonnées de défendre des idées d’extrême droite ou d’ultra-droite, en laissant l’extrême gauche partir à l’assaut de la République, a aggravé la pente liberticide de la Macronie : elle confond l’hygiénisme sanitaire et les pensées aseptisées. Le choix de disperser d’autorité des migrants dans des bourgs et des campagnes est une autre manière de brutaliser continûment une société qui veut fuir une immigration fauteuse de troubles. Auditionné par le Sénat le 17 mai après un incendie criminel contre son domicile, le maire démissionnaire de Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique), Yannick Morez, a expliqué que « l’État ne souhaitait pas informer les habitants » de sa décision de pérenniser un centre de migrants près d’une école, laissant à la mairie le soin d’appliquer la volonté de Paris.

Eh bien, non ! Ces manières de gouverner à la schlague ne sont pas des méthodes. Un président qui se prétend à l’écoute et affirme n’être jamais méprisant ne se comporte pas ainsi. Déjà, lors de ses vœux de décembre 2018, il avait accusé les gilets jaunes, cette insurrection de la France invisible, de s’en prendre « aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels », dans une affabulation destinée à flétrir la « foule haineuse » des braves gens. Innombrables ont été ses saillies pour salir les oubliés, coupables d’exiger le respect élémentaire de ceux d’en haut. C’est ainsi que le personnel soignant non vacciné, en première ligne et sans masque lors de la déferlante du Covid, a été ensuite répudié pour avoir refusé l’injection. Or, comme le rappelle le sociologue au CNRS Frédéric Pierru (Libération) : « Le soignant croquemitaine antivax est un fantasme. Leur rejet portait uniquement sur le vaccin anti-Covid […]. Ils ne voulaient pas devenir des cobayes. » L’avenir a montré qu’ils avaient bien raison.

A lire aussi, du même auteur: L’État gagné par l’irresponsabilité illimitée

Macron, à rebours de ses démentis, a fait du déni sa marque de fabrique. Il persiste à croire que seule l’économie revivifiée remettra la France d’aplomb, avec un zeste de « transition écologique » pour la galerie. C’est ne rien comprendre à la détresse collective qui mine la vieille nation malmenée par ses dirigeants frivoles, angoissée par sa survie. Ce ne sont pas les gadgets démocratiques, comme ces grands et petits débats ou ces conventions citoyennes, qui retisseront les liens. Quand le président assure par exemple à propos de l’euthanasie, toujours content de lui : « Ce qu’on est en train de faire sur la fin de vie est un petit modèle d’innovation démocratique avec des citoyens », il se paie de mots, se moque du monde. Cette infantilisation des gens est une injure à l’intelligence collective. La seule innovation démocratique serait de banaliser le référendum afin de rendre la parole aux Français méprisés. Ils peuvent toujours attendre…

Imagine-t-on une hôtesse apporter la Coupe à Djokovic avec du poil aux pattes?

0
Finale de Roland Garros 2023 Djokovic / Ruud © CHINE NOUVELLE/SIPA

Pour certains responsables politiques, et pour certaines féministes, les consignes plutôt anodines données aux hôtesses du tournoi de tennis de Roland Garros ne sont plus tolérables.


« J’pris un homard sauce tomate/ Il avait du poil aux pattes/ Félicie aussi ». À n’en pas douter, l’égérie de la chanson de Fernandel n’aurait pas pu faire partie des hôtesses retenues cette année encore à Roland-Garros pour accueillir le public, et contrôler les billets. C’est en tout cas ce que l’on a appris, le samedi 3 juin, dans le supplément local du Parisien. « Jeunes, blanches, fines », si l’on en croit l’une d’elles, triées sur le volet, elles font l’objet d’une sélection drastique, qui passe mal aux yeux de certaines.

Le monde d’hier

« Tailleur jupe, escarpins noirs, classiques, coiffée, maquillée ». Pas de piercing, pas de tatouage, même si dans les faits, on peut croiser quelques jeunes filles ornées d’un papillon ou d’un dauphin sur le poignet. Et surtout, épilation des jambes et des aisselles. Tout cela est précisé dans le « Guide de l’Hôte(sse) parfait(e) », remis aux jeunes gens, avec tous les conseils à l’intérieur pour lutter contre les mèches rebelles. Pour les garçons, les recommandations se limitent à la taille de la barbe, qui doit être impeccable. Pour les filles, le premier bouton du polo Lacoste doit rester ouvert. 

Il n’en fallait pas plus pour susciter l’émotion de la députée Nupes Sandrine Rousseau. « Roland-Garros, c’est le monde d’hier, une institution conservatrice, rétrograde, sexiste et misogyne qui prend les femmes pour des plantes vertes. En demandant une épilation aux hôtesses, on sexualise leur corps », s’est-elle indignée. Ou de Sophie Binet, à la CGT : « On nie le professionnalisme des hôtesses en les enfermant dans un rôle de potiche (…) Roland Garros a ses responsabilités », et devrait faire cesser ce qui relève selon elle d’un « sexisme structurel ». Flodor Rilov, avocat spécialiste du droit du travail, ajoute : « C’est consternant et illégal. Je n’ai jamais vu cette injonction à l’épilation, y compris dans des contrats de travail de top models ». Sur Paris Première, dans l’émission Ne nous fâchons pas, la chroniqueuse Julie Graziani a nuancé ce point de vue : « Cela serait sexiste si les hommes étaient dispensés de ces mêmes injonctions vestimentaires, et ce n’est pas le cas. Quand on va à Roland-Garros (…), il y a des hôtesses d’accueil et des hôtes d’accueil. On n’attend pas de l’hôte d’accueil qu’il vienne comme un hippy à cheveux gras en portant un tee-shirt à la propreté douteuse ». En fait, de l’hôtesse de caisse à la présentatrice météo, peu de métiers – ceux en tout cas qui ne peuvent pas se pratiquer en télétravail – permettent de se rendre en travail en pyjama.

Avant le scandale de la Porte d’Auteuil, des précédents 

Nous sommes presque surpris que cette polémique n’arrive que maintenant dans le monde feutré du tennis. D’autres sports ont dû se mettre à jour ces dernières années. Les premières « victimes » furent de Formule 1. En 2018, les organisateurs de la compétition de course de voitures avaient décidé de supprimer les « grid girls » et de les remplacer par des enfants. Tant pis si les jolies filles y ont perdu un moyen de gagner un peu d’argent de poche ; après tout, elles n’ont qu’à se laisser un peu aller et devenir députées de la Nupes : ça gagne mieux et les carrières sont plus longues. Ce fut ensuite au tour du cyclisme. Les Miss étape du Tour de France, jeunes filles accortes qui remettaient un bouquet de fleurs au maillot jaune, avaient provoqué l’écœurement de certains élus de gauche, et notamment de la maire de Rennes Nathalie Appéré (PS), au point de forcer les organisateurs, en 2020, à déplacer le départ du Tour à Brest. Quelques semaines plus tard, la direction du tour annonçait qu’il y aurait à l’avenir une jeune femme et un jeune homme sur le podium après chaque étape.

Bien sûr, la vue de jeunes filles en fleur, polo Lacoste impeccable, aisselles et jambes épilées, n’est pas spécialement désagréable. On pourrait toutefois très bien s’accommoder pour la remise de la Coupe des Mousquetaires à Novak Djokovic d’une hôtesse un peu rondelette, militante MLF sur le retour, à l’épilation incertaine, puisque c’est la grande mode. Pour preuve la chanteuse belge Angèle, laquelle avait défrayé la chronique avec ses poils sous les bras apparents dans un clip musical. Plus récemment, c’est au tour de la fille de Vincent Cassel et de Monica Bellucci. On ne connaît pas à ce jour de tels clichés pour Lio ; à la limite, on aurait pu mettre ça sur le compte de l’atavisme lusitanien…

Pour les uns un sujet sérieux, pour tous les autres un sujet propice à la rigolade

À droite, quelques rieurs n’ont pas raté l’occasion de saisir la balle au bond. Jean-Pierre Lecoq, maire LR du VIème : « il y a des hommes qui aiment les femmes poilues. Un petit duvet, ça peut être mignon ! ». Pourtant, il y a eu de petits efforts de faits cette année. Après plusieurs soirées réservées aux matches des messieurs, le tournoi a fini par céder à la pression de la WTA (la fédération internationale de tennis féminin) et a accordé une session nocturne (ces affiches de luxe programmées le soir) aux dames. Hélas, des centaines de places ont été remises en vente quasiment aussitôt. 

En réalité, et c’est peut-être l’analyse que ferait Jean-Marie Bigard, le problème est bien plus sérieux et plus systémique qu’on ne le croit. Sandrine Rousseau devrait s’en charger plus sérieusement. Le tennis reste à notre connaissance l’unique sport qui oblige de jeunes femmes, parfois aux penchants saphiques, à tenir pendant des heures et des heures un gros manche.

Les grandes familles

0
© D.R.

Le Batave Jonathan Jacob Meijer est accusé d’avoir donné la vie à 550 voire 600 enfants en donnant son sperme.


L’homme qui a le mieux réussi sur le plan génétique est Gengis Khan. Selon une étude scientifique de 2003, à force de massacrer les hommes et d’imprégner les femmes habitant les territoires qu’il a conquis, il aurait aujourd’hui 16 millions de descendants masculins dans le monde, tous porteurs de son ADN. Désormais, il a un rival potentiel en la personne d’un musicien originaire des Pays-Bas. Jonathan Jacob Meijer, âgé de 41 ans, a commencé à donner son sperme en 2007. Aujourd’hui, il est soupçonné par un tribunal de La Haye d’avoir engendré entre 550 et 600 enfants.

Selon le règlement en vigueur, un donneur ne peut pas avoir plus de 25 enfants, et ses dons ne doivent pas être distribués à plus de 12 mères. Condamné pour avoir délibérément fourni de fausses informations à des parents potentiels, Meijer a été contraint de livrer une liste complète de toutes les cliniques de fertilité où il a fait des dons, afin que son sperme puisse être détruit. S’il essaie de faire de nouveaux dons, il risque une amende de plus de 100 000 euros. Le problème est que les centaines d’enfants dont il est le père font partie d’un vaste réseau de parenté où des demi-frères et demi-sœurs, ignorant leur lien familial, courent le danger de se rencontrer et de former un couple. En 2019, un autre Néerlandais, un médecin spécialiste de la fertilité, a engendré 49 enfants en inséminant ses patientes avec son propre sperme. Des tests d’ADN ont mis à jour la supercherie. N’est pas Gengis Khan qui veut.

Daniel Rondeau et Beyrouth ou la guerre perpétuelle

0

Beyrouth sentimental, le dernier livre de l’écrivain voyageur est la chronique d’un pays où la beauté se mêle sans cesse à la violence


Daniel Rondeau s’inscrit dans la lignée des écrivains-voyageurs, de ceux qui arpentent le monde pour vérifier l’évolution de la situation générale. Je pense en particulier à Paul Morand, homme autant de terrain que de salon. Le style de Rondeau est une sorte de Morand au ralenti. Ni fulgurance, ni métaphore originale, mais un long développement sinueux parmi les ruines d’une ville, Beyrouth, où « la mort est l’un des personnages ». Beyrouth sentimental est, en effet, un témoignage littéraire rythmé tantôt par le bruit sec des kalachnikovs (1000 dollars pièce), tantôt par la musique mélancolique des ouds, dans la nuit iodée, ponctué par de pittoresques portraits. Daniel Rondeau a déjà écrit des ouvrages consacrés aux illustres villes méditerranéennes comme Tanger, Carthage, Alexandrie, ou encore Istanbul, mais avec Beyrouth, l’académicien semble touché par la grâce chère aux chrétiens persécutés du Liban. Depuis que son avion presque vide s’est posé en 1987 sur la route – l’aéroport ayant été détruit – l’auteur de Chronique du Liban rebelle (1991) est investi d’une mission, peut-être soufflée par l’histoire de cette ville fondée il y a près de 7000 ans, où arrivaient les navires chargés de papyrus : témoigner par l’écriture. De 1987 à 2022, avec une interdiction de dix années, suite à la publication de Chronique du Liban rebelle, levée grâce à l’intervention de Jacques Chirac en 2002, Rondeau s’est rendu régulièrement au Liban. Il résume le but de la publication de Beyrouth sentimental : « J’allais pouvoir rendre hommage, au nom de mon pays, à ceux que j’aimais et dont je m’appliquais à connaître et à consigner les vies sur mes carnets de vagabond. »

Ville oxymore

Beyrouth, un samedi soir, comme le chante Bernard Lavilliers, entre Mercedes blindées et pick-up de miliciens, cloches et muezzin, la ville aux « cicatrices fardées », entre le rêve de lin et le cauchemar sanglant, ville oxymore sous les rafales des douchkas, saturée d’odeurs de guerre. Et parmi cette mosaïque de peuples et de religions, de captivants personnages émergent. Retenons Roger Stéphane, venu parler de l’amitié entre Malraux et De Gaulle. C’est le passé flamboyant de Beyrouth avant qu’il ne soit « réduit à des gravats » par les canons. Rencontre avec le père Sélim Abou, professeur à la faculté des lettres, qui se souvient avoir entendu parler l’araméen.

À lire aussi : Pourquoi se drogue-t-on?

Il confie : « C’était dans un village chrétien de Syrie, au nord de Damas, qui s’appelait Maaloula. Les paysans parlaient la langue de Jésus. » Il ajoute : « L’araméen a vraiment disparu. Les langues meurent aussi. » Rencontre également avec Minkara, l’homme qui s’est enrichi en blindant les limousines. Commerçant doué, comme la plupart des Libanais, il reste raisonnable en limitant son marché. « La vie à Beyrouth m’a appris qu’il y a toujours des limites à ne pas dépasser », dit-il. Sagesse de l’Orient qui ne s’applique pas hélas aux rivalités de territoire. Rencontre encore avec Mgr Sfeir, visage rond, coiffé d’une calotte, barbe blanche. Nous sommes à Bkerké, siège du patriarcat maronite, où « rien n’a changé depuis Barrès », écrit Rondeau. À la fin de l’entrevue, le soleil se couche sur les 22 arcades du palais, les rosissant comme la chair d’un enfant. Mgr Sfeir confie : « J’essaie de plaider pour un Liban uni, démocratique et souverain. » Rondeau rappelle qu’il n’a « jamais connu le Liban que sur le qui-vive. » Et après son dernier voyage, il avoue avoir, pour la première fois, saisi Beyrouth « en flagrant délit de désespérance. »


Flagrant délit de désespérance

C’est que depuis la formidable explosion du 4 août 2020, Beyrouth est au bord du chaos. La ville souffre terriblement. « Pas plus d’une ou deux heures d’électricité par jour, écrit Rondeau. Pas de médicaments. Les Libanais gardent la tête haute. Aucune plainte, la misère se cache. » Mais à force de souffrances, il arrive que la grâce finisse par se lasser. Laissons le mot de la fin au poète syrien Adonis, né en 1930 : « Le bouffon a révélé ses mystère / La vérité sera la mort / La mort pain des poètes / Et ce qui fut nommé patrie et le devint / N’est qu’un instant à la dérive / Sur la face du temps. » À méditer au moment où notre patrie fond comme le sucre dans un thé à la menthe.

Beyrouth sentimental

Price: ---

0 used & new available from

Chronique du Liban rebelle, 1988-1990

Price: ---

0 used & new available from

Baca’v, c’est bath!

0
© Hannah Assouline

La tradition bistrotière fait de la résistance. Passionné par les produits du terroir et fidèle à son Limousin natal, le chef Émile Cotte sélectionne avec la même attention aromates et pièces de bœuf. Dans une atmosphère délicieusement titi-parigote, sa cuisine est délicate que généreuse.


Émile Cotte est un colosse au cœur tendre. Deux mètres de haut, 100 kilos, un crâne de légionnaire. Derrière son comptoir en étain flambant neuf fabriqué par les Ateliers Nectoux, près de Paris, il ressemble à ces anciens patrons de bistrot qui avaient un mot gentil pour chaque client de passage venu taper le carton ou tailler une bavette à n’importe quelle heure du jour, histoire d’oublier la solitude. Comment un « copain » devient-il un « pote » ? Par la médiation du bistrot. Le sien est situé au croisement des rues des Fossés Saint-Marcel et Poliveau (immortalisée par Jean Gabin dans La Traversée de Paris). « Avant que je le reprenne pendant le confinement de 2020, c’était un vieux troquet obscur qui proposait de la cochonnaille et du vin rouge. En face, il y avait un salon de massage louche… À part ça, la rue était déserte. » Deux ans après son ouverture, Baca’v est devenu le plus passionnant bistrot de Paris, le plus généreux, le plus sincère, le plus gargantuesque aussi, à l’image de son vol-au-vent au ris de veau, crête de coq, volaille fermière, truffes noires et bisque de homard, accompagné de jeunes pousses de salade cultivées par une mamie du Limousin…

Patois limousin

« Baca, dans le patois limousin, signifie “manger”, c’est aussi l’écuelle que l’on donne au cochon. Baca’v est un jeu de mots car j’ai aussi voulu bâtir une cave d’exception où l’on peut se faire plaisir en buvant des vins délicieux à prix accessibles. » Né à Limoges en 1979, Émile Cotte est issu d’une famille de paysans et d’aubergistes dont la devise a toujours été : « En Limousin, on n’a pas de caviar, mais on a des châtaignes ! » Délicatement sucrées, celles-ci donnent de la suavité au pâté en croûte qu’Émile fabrique chaque semaine lui-même, à partir de canard fumé au poivre vert, de porc « cul noir du Limousin » et de vraie gelée faite avec des carcasses de volaille (loin de la gelée industrielle dont se servent la plupart des charcutiers !). « Pour faire un bon pâté en croûte, il faut trois jours de travail. »

Émile Cotte, chef du Baca’v © Hannah Assouline

De 1998 à 2020, Émile Cotte a exercé son métier de cuisinier auprès des plus grands chefs de la capitale, comme Frédéric Anton du Pré Catelan, au bois de Boulogne (trois étoiles Michelin) et Alain Solivérès du Taillevent (deux étoiles). « Ces maîtres m’ont appris la rigueur et la précision, mais aussi la simplicité qui est la chose la plus difficile qui soit ! Anton a créé des plats d’anthologie à partir d’une simple botte de carottes ou d’un os à moelle… Le risotto à l’épeautre de Solivérès est resté dans les annales. Aujourd’hui, la cuisine doit être visuelle et “instagramable” avec du yuzu et quelques points de sauce qui n’ajoutent strictement rien au goût. Moi, la cuisine que j’aime n’est pas démonstrative mais généreuse, une cuisine d’aubergiste, avec tout ce côté laborieux dont on ne parle jamais à la télé. Ainsi, pour faire une bonne purée de pommes de terre “à la Robuchon”, je dois peler 30 kilos de rattes tous les jours… » Une purée divine, tel un dessert venu de l’enfance, qu’il réalise à partir de la pulpe de la pomme de terre, fouettée avec du bon beurre et du lait entier.

Confinement et retour aux origines

Comme celle des 2 000 cuisiniers français dont les restaurants ont déposé le bilan à la suite du confinement, la vie d’Émile Cotte a basculé le 14 mars 2020, quand Édouard Philippe a annoncé à notre pays médusé : « À compter de ce soir minuit, et jusqu’à nouvel ordre, tous les lieux recevant du public non indispensables à la vie du pays seront fermés. »

© Hannah Assouline

« J’étais alors chef du Drouant [le restaurant des prix Goncourt]. Du jour au lendemain, tout s’est arrêté. Le vide. Un matin, sans réfléchir, j’ai pris ma moto et j’ai foncé en direction du Limousin, un peu comme le héros de Moby Dick qui ressent le besoin de prendre la mer… Pendant une semaine, je suis allé voir tous les artisans que je connaissais : éleveurs d’escargots, de volailles, de bœufs et de cochons, apiculteurs, fromagers, distillateurs, couteliers… Ces hommes et ces femmes passionnés m’ont fait comprendre à quel point j’aimais mon pays verdoyant. Comme dit ma femme : “Il a fallu le confinement pour que tu te rappelles que tu es limousin !” En rentrant à Paris, j’ai appris qu’il y avait un vieux bistrot en vente dans le 5e arrondissement. Je l’ai visité. Ça a été le coup de foudre ! Neuf mois durant, je l’ai repeint et poncé, et me voici, libre et heureux ! »

Après le dessert, Chartreuse… de Limoges!

En se reconnectant à son terroir d’origine, Émile Cotte nous rappelle que Paris s’est toujours nourri des richesses de la province. Ce sont les Auvergnats qui ont créé les bistrots, les Alsaciens les brasseries… Le camembert, le brie, la moutarde de Dijon, les canards de Challand, les huîtres de Marennes-Oléron… Tous ces produits sont devenus célèbres parce qu’ils ont été « adoubés » par la capitale. Cette dialectique propre à la France a fécondé toute notre gastronomie.

© Hannah Assouline

« Dans mon bistrot, je ne mets à la carte que les produits que j’ai reçus. Ainsi, les côtes de bœuf du Limousin, que je fais cuire dans mon sautoir en cuivre avec du thym et de l’ail et que je sers avec du bon gratin dauphinois, je n’en ai que six par semaine… Il faut quarante-huit mois d’élevage pour obtenir une viande bien persillée ! » Côté desserts, je ne connais aucun autre restaurant capable de proposer de telles gourmandises pour seulement huit euros, comme la pavlova aux agrumes, le riz au lait crémeux et la« flognarde », un délicieux flan aux pommes flambées au calvados. Pour digérer, Émile vous sert un verre de Gauloise, rare chartreuse de Limoges créée en 1783, de couleur verte (aux notes herbacées et mentholées) ou jaune (safran et cardamome), une liqueur méconnue qui n’a rien à envier à celle de l’Isère.


Baca’v

6, rue des Fossés Saint-Marcel, 75005 Paris, tél. : 01 47 07 91 25
Menu à 41 euros

www.bacav.paris

J’me présente, je m’appelle Henri

0
Le président Macron salue Henri, Annecy, 9 juin 2023 © Mourad ALLILI/SIPA

Un « héros » français très catholique, mais cathodiquement incorrect.


Son visage est lumineux. Sa voix posée. Tout son être respire une certaine sérénité bienheureuse, qui tranche avec l’effroi ambiant. Henri est ce jeune homme de 24 ans qui, par son courage et sa grandeur d’âme, a fait fuir le meurtrier syrien qui a poignardé de sang-froid de très jeunes enfants âgés de deux à trois ans dans leurs poussettes, jeudi matin, dans le square de l’esplanade du Pâquier à Annecy. Au lendemain de ce drame, le jeune homme a témoigné sur les chaines d’infos en continu et a révélé combien sa foi catholique l’aurait guidé dans son action salvatrice. « C’est la grandeur des cathédrales dont je me nourris qui m’a poussé à agir » a-t-il expliqué au micro de CNews, après avoir souligné que sa présence dans le parc de l’horreur n’était selon lui pas dû au hasard, mais qu’il suivait le « chemin des cathédrales » – comprendre en sous texte, que c’est la Providence qui l’aurait mis sur le « sentier du sang », pour reprendre ses termes, là où le Mal a frappé. 

Un comportement qui nous semble anachronique

« La grandeur » dont il parle, c’est la grâce divine ; c’est elle qui l’aurait poussé à s’oublier pour se dépasser, à « relever la tête » comme il le dit lui-même et à agir immédiatement, instinctivement, sans réfléchir. Ce n’est pas la raison qui a déterminé son acte, mais son âme qui a résonné à l’appel du christ sauveur : va sauver ton prochain. 

D.R.

Ce comportement d’oubli de soi et d’immersion dans l’action purement tournée vers l’autre est à mille lieux de l’hyper narcissisme contemporain où le Moi est un haïssable tas de petites photos de soi filtrées et retouchées pour être instagrammables. 

Pour Bruce Toussaint, une révélation !

Devant ce témoignage poignant, Pascal Praud, lui-même croyant, est ébloui par tant de ferveur et de noblesse d’âme. Rien à voir avec la réaction de son confrère de BFMTV, Bruce Toussaint, qui n’arrive pas à en croire ses oreilles ! Cette foi mise au grand jour, et non cathodiquement correcte, a de nouveau surpris, lorsque Henri a expliqué au journaliste du canal 15 qu’une fois l’assaillant arrêté par les forces de l’ordre, il n’est pas rentré chez lui mais s’est mis à prier « la Vierge Marie pour qu’elle vienne en aide aux victimes » de cette odieuse tuerie.

A relire, Aurélien Marq: Asile de fous

Dieu, cathédrale, Vierge Marie, grandeur, beauté… Les mots prononcés par ce jeune homme se font si rares que les entendre frappe de stupeur tous les athées laïcards progressistes et adorateurs de Gaia ! Et pourtant, ces mots rappellent finalement qui nous sommes. Ils font écho à notre civilisation chrétienne et à l’identité de la France, fille ainée de l’Église. Alors, devant ce dévoilement d’une foi catholique que notre époque ne peut plus tolérer sans la railler et la salir, on sortira vite les chiens de gardes de l’antifascisme d’opérette pour débusquer si le diable n’est tout de même pas là, tapi dans l’ombre… On a vu Bruce Toussaint tenter de savoir si Henri ne serait pas tout de même un peu zemmourien sur les bords – le journaliste insiste pour savoir si le jeune homme est engagé politiquement [1]. L’Obs, de son côté, a brossé un portrait d’Henri en insistant lourdement sur sa petite notoriété récemment acquise dans la presse catholique et régionale, grâce à son tour de France des cathédrales à pieds et en stop. Le journaliste de l’hebdo de gauche parvient quand même à caser deux fois un terme marqué au fer rouge, « extrême droite », dans une seule et même phrase ! « Selon le site d’actualité d’extrême droite « Boulevard Voltaire », Henri serait également intervenu à plusieurs reprises, avant le début de son pèlerinage, sur les ondes de la radio d’extrême droite Radio Courtoisie » lit-on. Pour Libé et son éditorialiste phare Daniel Schneidermann, l’heure est à la dénonciation : Henri a été récupéré par CNews, ni plus ni moins, « la chaîne du catho-tradi Bolloré ». L’héroïsme singulier du jeune homme et la sincérité de sa foi disparaissent pour laisser place à un procès en instrumentalisation fomenté par les agents de la réacosphère Pascal Praud et Christine Kelly…

Quant au chef de l’État, il n’avait pas l’air très au courant de l’identité d’Henri, lorsqu’il l’a rencontré. Lors de son déplacement à Annecy, on a vu Emmanuel Macron demander au jeune héros qui il était et s’il travaillait comme le jeune homme à côté de lui dans la location de pédalos [2]. On ne devait pas avoir eu le temps de lui préparer ses éléments de langage… 

Jeudi, quand les images terribles de l’attaque d’Annecy sont apparues sur les réseaux sociaux, Henri était « l’homme au sac à dos ». Aujourd’hui, malgré sa déclaration de foi, Henri reste toujours « le héros au sac à dos ». Cachez ce catholique que les médias ne sauraient voir ! Pourtant, pendant tout le week-end, on va entendre parler de recueillement, de bougies, de fleurs, de petits cœurs dessinés sur des papiers, des « vous n’aurez pas ma haine ». Comme si seule cette liturgie païenne, réitérée à chaque drame, restait tolérée par nombre de journalistes. Vendredi à 18h, une messe en hommage aux victimes était donnée à la Cathédrale Saint-Pierre d’Annecy.


[1] https://www.rmcbfmplay.com/video/bfm-tv/les-emissions-speciales/emission-speciale-en-direct-dannecy à 2h16

[2] https://twitter.com/BFMTV/status/1667162069475500035

Un film décolonial caricatural

0
© Gilles Marchand

L’île rouge revient sur l’indépendance de Madagascar. Raté!


Au cinéma comme ailleurs, le grand air de la repentance a de beaux jours devant lui. Le nouveau film de Robin Campillo, qui revient sur la présence française à Madagascar, en donne une illustration éclatante.


Bien décidé à tordre le cou au colonialisme (ce qui en 2023 relève, on en conviendra, d’une audace folle…), le cinéaste pourfendeur de moulins, défaits depuis belle lurette, affiche d’entrée de jeu une intention : montrer l’invisibilité des Malgaches face à l’occupant.

Le thème est à la mode et le grand dévoilement est à l’œuvre un peu partout : il faut montrer l’invisible…

A voir ici: Immobilier: Karine Viard et le “triangle d’or de Bougival”

Rien ici ne vient complexifier le propos : il y a d’un côté les méchants Blancs visibles et les pauvres Malgaches cachés…

Et puis vient le temps de la vengeance à la toute fin du film : seuls alors les Malgaches existent à l’écran, proférant face caméra des discours de libération. À force de vouloir incarner le camp du Bien, Campillo en oublie toute mesure. Là où l’on aurait aimé un regard subtil sur une page d’histoire, il signe un petit brûlot sans portée à force de caricature.

Jean-Marie Rouart: en mémoire d’Augustin

0
Jean-Marie Rouart, membre de l'Académie française depuis 1997 © BALTEL/SIPA

Dans Augustin Rouart entre père et fils, Jean-Marie Rouart fait acte de piété filiale en ressuscitant à la fois la figure du peintre et du père


Le romancier et académicien Jean-Marie Rouart a déjà fait état, dans des livres précédents, de sa naissance dans une grande famille de peintres parisiens. Par Julie Manet, épouse d’Ernest Rouart, il est même lointainement apparenté à Édouard Manet. Son père, Augustin Rouart, a consacré sa vie à la peinture et doit être considéré comme l’un des membres les plus talentueux de cette lignée d’artistes.

Le modèle favori de son père

Dans ce très joli livre qui est publié aujourd’hui, et qui comporte force reproductions de tableaux ou de dessins, Jean-Marie Rouart nous livre un témoignage de première main sur son père. Comme on le constate à la lecture, c’est une manière d’aborder l’œuvre d’un artiste peintre avec une parfaite acuité, d’autant plus que Jean-Marie Rouart fut, lorsqu’il était enfant, le modèle favori de son père : « Quelle mystérieuse attirance, se demande-t-il, le portait à me dessiner sans fin, à multiplier les esquisses, les croquis, les portraits dont j’étais le sujet ? »


Jean-Marie Rouart réfléchit à cette prédilection de son père à le faire poser. Il remarque : « À travers moi, c’est l’enfance qui le fascinait, son innocence, sa fragilité. » C’est l’occasion pour l’écrivain de s’interroger sur les motivations profondes de la quête artistique de son père : « J’étais le trait d’union, écrit-il, entre notre monde médiocre et le monde enchanté de l’art. » Pour Augustin Rouart, la peinture fut certainement un refuge, mais aussi plus que cela : la possibilité d’accéder à un idéal esthétique qui allait bouleverser sa vie. Lorsque Jean-Marie Rouart se demande ce qu’il doit à son père, il souligne ceci : « Je découvris grâce à lui que derrière la réalité existait un autre monde auquel il avait accès. » Et ce fut pour le futur romancier une révélation sans conteste capitale.

« La passion exclusive de l’art »

Augustin Rouart avait « la passion exclusive de l’art », écrit son fils. La relative pauvreté dans laquelle sa famille était tombée ne gênait aucunement le peintre. Il avait connu dans sa jeunesse l’aisance matérielle de la grande bourgeoisie, gâchée malheureusement par « des déchirements familiaux » qui lui firent, par la suite, préférer une vie simple et pauvre. Jean-Marie Rouart fait cette observation cruciale, sur le caractère de son père : « Profondément chrétien, il avait foi en la Providence qui pourvoirait au seul but qui comptait pour lui : accomplir sa destinée de peintre. »

A lire aussi, Catherine Santeff: Françoise Gilot: un amour de Picasso

La peinture d’Augustin Rouart, contemporaine par exemple de l’œuvre d’un Claudel, a ceci de magique qu’elle rafraîchit l’œil constamment. En tout cas, Jean-Marie Rouart peut écrire de son père, de manière significative, la chose suivante :  « D’ailleurs, lui qui détestait toutes les intellectualisations de l’art se sentait infiniment proche des sculpteurs des cathédrales : leur art faussement naïf, la fraîcheur et la fantaisie qu’ils mettaient dans leurs œuvres l’enthousiasmaient. »

Une figure paternelle inestimable

Dans ce texte évidemment très personnel sur son père, Jean-Marie Rouart nous fait part de ce qui, à ses yeux, caractérise un artiste. Il expose aussi les répercussions que cette passion exclusive pour l’art peut avoir sur les proches. Jean-Marie Rouart est-il devenu écrivain grâce à son père ? Pendant son adolescence, il devait se révolter contre lui, déplorant sa faiblesse de caractère en tant que chef de famille. Cela lui permit néanmoins de choisir des pères de substitution, ces écrivains qu’il commença à aimer plus que tout. Par la suite, le fils revint vers son père, tel un enfant prodigue. Une sorte d’admiration essentielle naquit alors pour cette figure paternelle si particulière, dont Jean-Marie Rouart reconnut le prix inestimable.

Après la disparition de son père en 1997, Jean-Marie Rouart œuvra pour faire reconnaître davantage sa peinture. Des expositions furent organisées, avec succès, comme celle qui eut lieu tout récemment, au mois de mai dernier à Paris, à la mairie du VIIIe arrondissement. Jean-Marie Rouart a par ailleurs organisé une donation à l’État de certaines toiles de son père en 2021. Une exposition au Petit Palais avait officialisé cet événement important.

Jean-Marie Rouart, Augustin Rouart entre père et fils. Avec 95 illustrations. Relié sur papier. Éd. Gallimard.

Augustin Rouart: Entre père et fils

Price: ---

0 used & new available from

Le muscle contre l’esprit, ou la revanche des cloportes

0
D.R.

L’intellectuel a-t-il par définition un physique d’endive cuite ? Le gros costaud est-il par nature un âne accompli ? Notre chroniqueur, ex-compétiteur qui a, comme on dit, de beaux restes, s’insurge contre l’opposition commune de l’intellect et du sportif, qui arrange bien les intellos débiles et les sportifs demeurés.


Il est loin, le temps où Diana Ross chantait « I Want Muscles » en caressant les biceps extasiés d’une bande de gros costauds… Déjà à cette époque (1982), nous avions eu droit à une publicité (1976) où un avorton à lunettes séduisait Madame en lui offrant une Brandt.

Les lunettes sont d’ailleurs le signe extérieur de richesse spirituelle. Rappelez-vous le pauvre Laurent Fignon baptisé, parce qu’il était myope, « l’intellectuel du peloton ». Qui oserait aujourd’hui s’appuyer sur un vrai costaud pour séduire une jouvencelle ?


Nerds contre brutes bodybuildées

Dans le dernier numéro de Marianne, Matthieu Giroux analyse avec finesse l’opposition frontale du muscle et de l’intelligence. « Peut-être, suggère-t-il en préambule, serait-il temps de renoncer à des représentations nourries par le cinéma d’action plus que par l’histoire de la philosophie. Le monde ne se partage pas, heureusement, entre « nerds » — « individu maigrelet à lunettes obnubilé par ses théories scientifiques » — et brutes bodybuildées. »

Il faut remonter à la source de cette représentation. En fait, à la IIIème République. Dans les temps antérieurs, l’intellectuel qui survit sait se battre. Socrate a fait la guerre dans les rangs des hoplites — 30 kilos de bronze à se coltiner pendant des jours avant de se battre pendant des heures —, Descartes parcourait l’Europe à cheval et a rédigé un traité d’escrime, malheureusement perdu. Les aristocrates qui prenaient la plume n’étaient pas des demi-portions. Demandez donc à Blaise de Montluc ou à Agrippa d’Aubigné, deux immenses soldats, dans des camps opposés, des guerres de religion. Le cardinal de Retz, quoique peu favorisé par la nature, avait constitué un régiment qui portait ses couleurs et chargeait, l’épée à la main, à la tête de ses hommes, face aux troupes de Condé.

A lire aussi, du même auteur: Et maintenant, Brighelli drague les trans!

Les conditions de vie étaient si rudes que seuls survivaient les individus physiquement doués. Bien sûr, il y avait des exceptions — Voltaire, par exemple. Mais que ces exceptions soient devenues la norme de l’intellectuel est un phénomène qui doit tout au XIXe siècle.

Le dernier écrivain qui a eu un corps est Maupassant, qui à 15 ans était capable de se jeter dans les eaux démontées de la Manche, à Etretat, pour porter secours à un vacancier en perdition, et le ramener au rivage. Maupassant qui descendait la Seine de Paris à Rouen, à l’aviron. Et qui était capable de combler trois ou quatre professionnelles en une nuit — et ces dames, qui en ont vu d’autres, ne sont pas aisées à satisfaire.

Face à lui, ces bouts d’hommes que sont Edmond de Goncourt, petit gros engoncé dans sa robe de chambre, ou Zola, demi-portion que seule grandit sa plume. C’est d’ailleurs pour caractériser Zola et ses amis que les anti-dreyfusards inventent ce mot d’« intellectuel ». Et il est significatif que les racailles en âge scolaire l’aient repris, sous l’apocope « intello », pour désigner ceux de leurs camarades qui réussissent bien en classe. D’un côté des bons élèves, de l’autre des joueurs de foot.

Cela finit, au début du XXe siècle, par une dissociation totale, entre Proust, tremblant de fièvre dans ses fourrures, et Agostinelli, son chauffeur, modèle de beauté grecque.

Cas de divorce

On a voulu du moins nous faire croire que le monde intellectuel avait divorcé de l’univers physique. Nombre d’écrivains pourtant — Giraudoux, Montherlant, Char — furent des sportifs accomplis. Mais dès les années 1930, la personnalité dichotomique de Sartre — un gnome habité d’une intelligence supérieure, quoi que vous en pensiez — finit par dominer la représentation physique de l’intellectuel. Et tant pis si Simone de Beauvoir était une excursionniste infatigable, et garda très tard un corps impeccablement structuré, tant pis si Camus, tout tuberculeux qu’il fût, jouait au foot avec ses copains algériens. Qui sait si la haine que Jean-Paul cultiva vis-à-vis d’Albert n’est pas née dans cette opposition du corps glorieux du tombeur de ces dames et du philosophe habile à discuter sur l’Être du haut de son Néant physique…

Guillaume Vallet vient de sortir un essai stimulant qui rebat les cartes. Les nouvelles générations, dit-il, comprennent peu à peu qu’un corps en bon état est un atout dans la compétition économique : « Tout le monde ne veut pas ressembler à Schwarzenegger, mais l’idée de s’occuper de son corps devient une norme par rapport à laquelle il faut se positionner ». Et de noter la multiplication des salles de sport, même si les contraintes du confinement ont acculé nombre d’entre elles à la faillite.

L’école hors jeu

Il est d’ailleurs assez comique de voir, dans ces salles, la séparation bien nette entre ceux qui s’essoufflent sur des tapis roulants et ceux qui, au fond, en secret, face à des miroirs impitoyables, soulèvent vraiment de la fonte. Le jeune bobo moderne n’en est pas encore à s’identifier à ces corps torturés par l’effort. Il devrait se renseigner : Schwarzy, avant même d’entrer dans les concours de Monsieur Univers, était diplômé en économie et marketing, et Dolph Lundgren (le soi-disant boxeur soviétique façonné comme une machine qui affronte Stallone dans Rocky 4) a obtenu un master de chimie avant d’intégrer la prestigieuse université Pullmann de Washington — avant d’obtenir une bourse Fulbright pour le MIT. Tout en s’adonnant aux arts martiaux. Sans compter qu’il parle suédois, anglais, espagnol, français, russe, un peu d’allemand et de japonais.

Et vous, mes agneaux ?

En France, des pédagogues au physique insuffisant ont réformé l’enseignement de l’EPS, en refusant de noter la performance pure, et en surévaluant l’auto-évaluation, la « participation » et autres fariboles. Heureusement que les enfants ne sont pas dupes, et qu’ils persistent à s’enthousiasmer pour les vrais athlètes de diverses disciplines. Ils raffolent, eux, des classements, des performances, des démonstrations de force, et s’ennuient en cours de gym. Les pédagogues qui appellent un ballon de rugby le « référentiel bondissant aléatoire » devaient y penser, avant de passer eux-mêmes hors-jeu.

Guillaume Vallet, La Fabrique du muscle, L’Echappée, 272 p.

La fabrique du muscle

Price: ---

0 used & new available from