Succédant à la redoutable tempête Ciaran, l’arrivée de Domingos sur nos côtes a produit ses ravages. Emoi chez les Français : 126 000 foyers toujours privés d’électricité, calamités agricoles, transports perturbés… Emoi chez les journalistes : malgré tous leurs efforts, pas un titre de presse n’a trouvé un climatologue capable de mettre ces catastrophes météo sur le dos du réchauffement climatique ! Par ailleurs, ce sont surtout les valeurs des démocraties libérales occidentales qui subissent actuellement le plus sévère tsunami.
Nous venons de vivre – et pour certains d’entre nous de subir – une magistrale démonstration de violence. Les coupables, fichés S, comme il se doit, et insensibles aux éventuelles injonctions de quitter notre territoire se nomment Ciaran et Domingos. Fichés S, donc, comme Sacrées tempêtes. Des vents terribles, des vagues monstrueuses, des arbres déracinés, des toitures envolées, des demeures saccagées, des dégâts par millions, de l’insomnie d’assureurs garantie pour des mois et des mois. Surtout, pour beaucoup, des vies de boulot perdues en une bourrasque.
On est peu de choses, mon bon Monsieur…
Voilà pour la violence de dame nature et de ses éléments. Cela ferait presque oublier la force tranquille de ces mêmes éléments, ces marées, ces vagues qui, imperturbablement, grignotent nos littoraux, avalent nos dunes jour après jour, saison après saison. Tout dans la nature, dans l’univers est manifestation de force, parfois charmante comme celle de la primevère qui s’extirpe de la terre encore froide de l’hiver, parfois terrifiante comme l’éruption du volcan qui, entre deux siestes d’un siècle ou deux, se réveille en une furie éruptive quasi-mélenchonienne.
La force. La force moteur de la vie. Végétale, minérale, animale, humaine, physique, mentale. Sans elle l’oriflamme se met en berne, le voilier de l’extrême s’encalmine, le moulin va trop mou et les nuages s’ennuient.
Principe vital, donc. Voilà ce qu’on a perdu de vue, me semble-t-il. Au fond, nous qui sommes si prompts à lâcher le mot de valeurs, ce mot qu’on met aujourd’hui à toutes les sauces et dont on attend qu’il comble à lui seul les vides culturels, intellectuels, moraux que nous avons creusés, comment avons-nous pu oublier, négliger la vérité d’évidence que la seule valeur authentiquement universelle – nous dirons universaliste pour complaire aux esprits raffinés – n’est autre que celle-là, la force ? La force, non la violence. La violence qui n’est que la force de ceux qui n’en ont pas. La violence qui est à la fois le mode de fonctionnement et la finalité de toute engeance révolutionnaire. Sartre l’a bien montré dans Critique de la Raison Dialectique (Oui, Sartre, Jean-Paul, comme quoi…). Cette engeance se fabrique un ennemi (ennemi à géométrie variable en fonction du contexte du moment) afin de lui imputer ce qui sera l’alibi de sa violence. Aujourd’hui le jeu – terrifiant – consiste à nazifier l’autre, à le fasciser, systématiquement. Dès lors la violence révolutionnaire a beau jeu de se parer des atours de la résistance. (Sur ce point, se reporter à l’aveu obtenu aux forceps de Madame Obono). Tout devient légitime, à commencer par l’horreur. Nous en sommes là. Et nous y sommes parce que nous avons délaissé la leçon de la nature et de l’univers. Tout ce qui existe, tout ce qui résiste se nourrit de force. De force saine, créatrice, de force heureuse, dionysiaque.
Les valeurs de l’Occident dans la tempête
Or, on s’est fourré le doigt dans l’œil bien profond tout ce temps où nous nous sommes égarés à considérer que nos belles et saintes valeurs républicaines de droit de l’homme, de laïcité, de liberté, d’égalité, de fraternité, auxquelles se sont ajoutées voilà peu la splendide convivialité du vivre ensemble et la non moins enthousiasmante sacralité LGBT+++, se suffiraient à elles seules et que la terre entière finirait bien par se rendre à l’évidence que rien n’est plus beau, plus exaltant, plus universellement nécessaire que ces abstractions en elles-mêmes si satisfaisantes et pour le cœur et pour l’esprit.
Nos valeurs d’Occident, nos valeurs républicaines, démocratiques, bref, n’ont été respectables et respectées que tant que, non seulement, nous les associions à la force mais que, de surcroît, nous nous en faisions une gloire.
J’entendais ces dernières heures, unis dans un bel accord, le philosophe au brushing irréprochable et à la chemise immaculée échancrée jusqu’au nom du fils, et l’ex-président de la République à casque et scooter, recalé en deuxième tentative pour résultats insuffisants, affirmer que nous assistions à la guerre du totalitarisme contre nos émérites démocraties. Là encore, doigt dans l’œil. La réalité est plus simple, et donc plus terrifiante. C’est la guerre de ceux qui assument leur force contre ceux qui l’ont perdue, abandonnée.
Lorsque le sultan Erdogan, devant une foule immense, évoque – sans doute avec une once de nostalgie – le combat du Croissant contre la Croix, ou plus précisément selon certaines traductions, contre les Croisés, il nous donne, lui aussi, mine de rien, une espèce de leçon.
À savoir que des Croisés, c’est bien tout ce qui manque à nos « valeurs ». Et depuis bien trop longtemps maintenant.
Dans Le Consentement, l’adaptation cinématographique du livre de Vanessa Springora, Jean-Paul Rouve campe un grossier prédateur sexuel à mi-chemin entre Nosferatu et Hannibal Lecter. Rouve n’a rien compris à Matzneff et il en est fier. Un ratage exemplaire!
Regarder la bande-annonce du filmLe Consentement et écouter l’acteur Jean-Paul Rouve– qui y joue le rôle de Gabriel Matzneff – en faire la promotion sur les plateaux télévisés suffisent pour comprendre le ratage total de cette adaptation du livre de Vanessa Springora sans même l’avoir vu. « Un journaliste m’a dit :“Moi je connais bien Matzneff. Vous savez, c’est plus compliqué que ça.” » Bah non ! C’est pas plus compliqué que ça. C’est très simple même. C’est un homme de 50 ans avec une gamine de 14 ans. » Voilà ce qu’explique l’acteur des Tuche dans l’émission « C à vous ». Mais alors, si ce n’est pas plus compliqué que ça, à quoi bon en faire un film ? À quoi bon y consacrer tant d’énergie et de temps ? La messe est dite. La caricature simpliste est annoncée. Rouve s’y travestit en vieux monsieur très laid, libidineux, reptilien, repoussant, effrayant. Un pédo-Nosferatu maléfique en phase terminale de cancer. Mais Matzneff, au moment des faits, ce n’est pas ça. Matzneff au milieu des années 1980, c’est un homme élégant, séduisant et paraissant avoir une quarantaine d’années. Rouve en paraît 70 ! Cependant, le comédien a l’honnêteté d’avouer sans complexe son échec. Il confesse fièrement ne pas avoir réussi à comprendre le personnage de l’écrivain sulfureux. « Comme je n’arrivais pas à l’incarner comme un parfum de l’intérieur, comme on fait quand on joue, enfin on essaye… j’ai fait ce qu’on ne fait jamais. Je suis passé par l’extérieur. Je suis passé par l’enveloppe. Donc j’ai fait un peu comme il faisait lui. Lui, il s’adore, il pense qu’à lui, il se regarde tout le temps. Il nageait beaucoup, donc je suis allé nager. J’ai fait des UV. J’ai fait des manucures. J’ai fait des trucs comme ça. Donc je me suis dit, je vais essayer de le comprendre un peu comme ça. Mais j’ai rien compris. » Voilà ce qu’il nous explique crânement, le célèbre comédien. Qu’il n’a pas réussi. Malgré la manucure ! Bien essayé Jean-Paul, dommage. Pour définir le personnage, il ajoute : « C’est le mal absolu. C’est un monstre terrible. » Matzneff, le mal absolu ? Et Michel Fourniret, Mohammed Merah, Staline, Klaus Barbie… à quel niveau de mal se trouvent-ils sur l’échelle de Rouve ? Pour travailler le rôle, il dit avoir pensé à Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux. Un tueur en série qui mange ses victimes !
Un acteur n’est pas un père la morale
Bon. Prenons un acteur, un vrai, un grand : Bruno Ganz ! Lorsqu’il incarnait Hitler dans La Chute, on ne l’a pas vu jouer la caricature du mal. Non ! Au contraire ! Ganz se disait d’ailleurs amusé d’entendre certaines personnes lui reprocher d’avoir « humanisé » le dictateur. « Les gens ont besoin d’avoir une icône intacte du mal lui-même.[…] Mais je ne sais pas ce qu’est vraiment le mal », expliquait l’acteur suisse. Quand les journalistes lui demandaient s’il avait abordé et travaillé le rôle en se persuadant qu’il était humain, il répondait :« Bien sûr qu’il l’est. Qu’est-ce qu’il pourrait être d’autre ? » Pour s’emparer du personnage, il avait en partie travaillé sur les failles du dictateur, sur l’absence d’amour qu’il avait reçu de sa mère, sur son côté artiste raté. Voilà ce qu’est un acteur ! Un homme qui travaille sur l’être humain, sur ses nuances, sur ses contrastes. Un acteur n’est pas un juge ! Ce n’est pas un père la morale. Et je ne compare pas ici Matzneff à Hitler ! J’ai le sens de la mesure, moi. Ganz avait assumé sa lourde responsabilité d’acteur en endossant le rôle d’Hitler avec toute sa complexité, et toute son humanité (humain n’est pas synonyme de bon !). Rouve n’en a probablement ni les moyens ni le courage… ni même l’intelligence nécessaire. Ganz avait essuyé une pluie de critiques pour avoir fait d’Hitler ce qu’il était : un homme. On criait au scandale. Son interprétation magistrale et troublante aura cependant marqué l’histoire du cinéma.
Mais laissons ce petit joueur d’Adolf de côté. Revenons-en au vrai mal, au mal absolu, total : Gabriel Matzneff. Jean-Paul Rouve explique que l’écrivain, en plus d’être un monstre, s’est servi de toutes ses horreurs pour faire « ses écrits, qui au final sont médiocres ». Que l’on ne considère pas Matzneff comme un grand écrivain, cela peut s’entendre. Mais venant de Jean-Paul Rouve, qui a joué au théâtre les textes de ses chansons préférées dont fait partie « Il jouait du piano debout »… on se dit que, là encore, comme pour son échelle du mal, il y a un petit problème de valeur. Lors de la promotion de ce spectacle, qu’il donnait au Théâtre Antoine, il avait justement évoqué cette chanson, dans l’émission « C à vous ». « C’est beau ce qui est dit ! Un moment il dit :“Essaie d’être heureux, ça vaut le coup.” Il dit ça dans le texte. Les textes de Michel Berger sont quand même formidables », expliquait l’artiste féru de grande littérature.
Jean-Paul Rouve et Kim Higelin dans Le Consentement de Vanessa Filho. (c) Julie Trannoy
Fier de ne pas avoir compris Matzneff
Allez ! Je parle, je parle, mais il faut quand même que je voie ce film. Je file au cinéma. Mauvaise nouvelle, il dure tout de même une heure et cinquante-huit minutes. J’achète mon billet, je m’installe. Au bout d’une heure et quart, je ressors. Et je ne suis pas le premier. Rouve avait vendu le machin avec honnêteté : « C’est pas plus compliqué que ça. C’est très simple même. C’est un homme de 50 ans avec une gamine de 14 ans. » Ce n’est effectivement pas plus compliqué que ça. Les dix premières minutes auraient donc largement suffi à nous faire passer le message. Pourquoi un long-métrage ? Rouve disait encore vrai en affirmant ne rien comprendre au personnage. Il ne joue d’ailleurs pas grand-chose. On dirait un beauf essayant d’imiter, de caricaturer avec mépris un intellectuel. Rouve barbouille à la truelle un Matzneff inhumain, incompréhensible, vide, en y ajoutant du noir. Du noir encore et encore. Rouve ne joue – ou plutôt ne surjoue – qu’une seule et unique chose : le dégoût qu’il éprouve pour Matzneff, mettant ainsi en scène sa propre vertu de carton-pâte. C’est Rouve le personnage principal du film. Ce n’est pas Matzneff, ni même Springora. C’est Rouve ! Rouve le Vertueux. Il avait bien raison de nous prévenir qu’il n’avait pas réussi à atteindre le rôle. Enfin… pas réussi, mon œil ! C’est plutôt qu’il ne le voulait pas. Ce film était pour lui une trop bonne occasion de nous montrer comme il est bon. Comme il est bien. Pour lui, c’est une fierté de n’avoir pas réussi à comprendre Matzneff. C’est la preuve que lui, Rouve, n’est pas un être obscur, qu’il n’est pas un monstre, pas un pédophile. Son impossibilité à entrer dans le personnage, à le comprendre, il l’arbore comme une décoration à sa boutonnière. C’est sa Légion d’honneur. Mais, même mauvais, Rouve reste un acteur. Un menteur. Il joue un personnage. Il imite, il simule, il fabrique. Même son dégoût pour Matzneff, il le joue. Mal, grossièrement, sans finesse, mais il le joue. Et moi, devant ce film, ce n’est pas Matzneff qui me dégoûte. Matzneff est absent. On ne le voit pas. Celui qui me dégoûte, c’est cet affreux Rouve gonflé de sa fausse, opportuniste et dégoulinante bonté d’âme. Il veut à tout prix nous montrer que c’est lui qui a la plus grosse. Comme il est vulgaire. Comme il est obscène. Signalons aussi toutes ces scènes de sexe interminables ! Ces scènes de sodomie qui dure, de langues sucées lentement, de fellations sans fin. De la pornographie ! Savent-ils qu’ils ont dû exciter beaucoup de vieux messieurs dans les salles obscures ? Des messieurs qui n’avaient même peut-être jamais pensé à cela avant ! Tu m’étonnes que Rouve ait l’air un peu gêné sur les plateaux télé lorsqu’il parle du tournage et qu’il explique avoir eu la sensation d’être « couvert de boue » le soir, après le travail. Couvert de boue dans sa tête, mais couvert de salive dans les faits. Il semble avoir un peu de mal à assumer. Et comment ! Être payé une fortune pour caresser les seins d’une fille de trente ans de moins que lui et lécher sa langue pendant des heures et des heures… lui, l’acteur star de 56 ans, elle, la jeune débutante de 22 ans. Est-ce bien moral d’ailleurs cela ? Je ne sais plus, je m’y perds. Peut-être un jour regrettera-t-elle de s’être laissé tripoter par le sosie raté et répugnant de Gabriel Matzneff dans le but de vouloir lancer sa carrière. Le regret serait bien compréhensible. Beurk ! Avoir à lécher la langue de Jean-Paul Rouve, quel dégoût. Bon… là, je commence à m’emporter. Je vais donc m’arrêter ici. Je ne veux pas à mon tour mettre en scène ma propre vertu en me servant de ce pauvre acteur raté à succès. Et si un jour, au cinéma, on me confie la tâche de jouer le rôle de Jean-Paul Rouve, je promets que je saurai trouver en lui, quelque part, une lueur d’humanité à jouer. « Jean-Paul Rouve un être humain ? »me demanderont certains. Oui, un être humain ! Que pourrait-il être d’autre qu’un être humain ? Qu’un misérable être humain ? Pour terminer, rappelons une petite note prise au Conservatoire par Éliane Moch-Bickert – élève de Louis Jouvet – lors de l’un des cours de son maître :« Il faut arriver à aimer tous les personnages qu’on joue, quels qu’ils soient. Il faut être très circonspect, très réservé avec eux, les fréquenter d’une fréquentation longue, quotidienne. C’est la seule façon d’en tirer quelque chose. »
Tout le monde déteste la police et Jordan Bardella!
Sont-ce les clichés de la honte ? Alors que Jordan Bardella visitait le salon de l’élevage, le jeudi 5 octobre, à Cournon-d’Auvergne, dans le Puy-de-Dôme, des policiers ont voulu poser avec le président du RN. Uniformes et gilets pare-balles sur les épaules, ils sont tout sourire. Certains seraient venus rien que pour ça. « Les fonctionnaires, censés patrouiller ailleurs dans le secteur, auraient fait le déplacement au sommet uniquement pour croiser Jordan Bardella », estime RMC. Ils sont cinq ou six, d’après un porte-parole de la police nationale. La préfecture du Puy-de-Dôme a ouvert une enquête administrative. La question du devoir de réserve se pose en effet. D’après les textes, celle-ci désigne « l’obligation faite à tout agent public de faire preuve de réserve et de retenue dans l’expression écrite et orale de ses opinions personnelles. L’obligation de réserve n’est pas conçue comme une interdiction d’exercer les droits élémentaires du citoyen : liberté d’opinion et liberté d’expression. »
On peut quand même s’interroger. Ces policiers se seraient-ils attiré les mêmes foudres s’ils avaient tenu à prendre un selfie avec un élu LFI ou avec une figure macroniste ? Et d’ailleurs, en quoi ces clichés constituent-ils une expression « sans retenue ni réserve » des opinions des policiers ? Un selfie constitue-t-il une forme d’expression écrite ou orale ? Enfin, les photos avaient-elles vocation à sortir de la sphère privée si les caméras n’avaient pas filmé la scène, et si le journal auvergnat, La Montagne, n’en avait pas parlé ? Pour les médias bien-pensants, c’est une nouvelle preuve de la connivence entre le parti de la droite nationale et la police. Gérald Darmanin, invité par « Quotidien », trouve ça « très choquant ». Pointe de jalousie d’un ministre à l’égard d’une figure politique qui le dépasse en popularité chez les flics ? Fabien Vanhemelryck, du syndicat Alliance, dédramatisait : « Qu’est-ce qu’on leur reproche en réalité ? […] On n’a pas besoin de crisper les policiers avec des bêtises comme ça. »
Face à l’internationale de la barbarie, la coalition menacée des démocraties libérales doit prendre appui sur un nouveau dispositif écrit.
Huit décennies après l’extermination des Juifs ainsi que d’autres minorités, et à quelques semaines du 75ème anniversaire de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 10 décembre 1948 à Paris, le monde se trouve aujourd’hui en proie aux calamités : guerres, pandémies, désordres climatiques aux effets destructeurs et violences terroristes infligées sans vergogne dans l’ivresse de la haine démesurée.
La diffusion d’images révélant la cruauté sans limite conduit à un cataclysme, au sens où l’effet réel recouvre un grand bouleversement social, économique et psychologique, provoquant également d’importants troubles. En apparence, il s’agit de la défaite des rédacteurs du texte de 1948, à valeur non contraignante, mais plaçant la dignité humaine au sommet des aspirations partagées pendant les années d’après-guerre. Il s’avère donc impérieux de reprendre l’initiative, afin d’affirmer encore et toujours cette même exigence de dignité, que les persécuteurs sanguinaires frappant lâchement au petit jour veulent piétiner, exactement comme le firent les bourreaux nazis. Or toute coalition de démocraties doit prendre appui sur un dispositif écrit.
Il est donc temps qu’un nouveau texte global et contraignant prenne en compte l’hyper-terrorisme qui a pour caractéristiques d’être mondialisé dans son organisation et ses effets, autant que sordidement spectaculaire. L’inhumanité et le déploiement des actuels maîtres en sauvagerie frappant par surprise creusent des empreintes si profondes que la réinitialisation espérée après le mois de mai 1945 se révèle balayée par les atrocités exponentielles.
La mondialisation a pour génie cynique d’éluder l’horreur terroriste, en la présentant simplement comme une constante contemporaine réactionnelle. Désormais, la généralisation concertée de la terreur nous expose à l’effondrement, c’est-à-dire au risque de nous vider de toute humanité. Précisément, s’effondrer consisterait à collectivement tomber morts ou frappés lourdement : comment, alors, nous relever ?
Interrogé en raison de sa grande expérience de vie sur ce qu’il pensait de la civilisation, le docteur Albert Schweitzer répondit avec ironie : « Je crois que ce serait une bonne chose. » L’urgent grand-œuvre de réhabilitation passe désormais par une verbalisation des attentes face aux atteintes ou, comme l’écrivait Elie Wiesel, de la transformation d’une histoire sur le désespoir en une histoire contre le désespoir.
Le 10 mai 1944, voici bientôt quatre-vingts ans, fut proclamée à Philadelphie la première Déclaration internationale de droits[1] s’adressant à « l’ensemble du monde civilisé. » Il est temps de considérer que l’aggravation de l’avènement hyper-terroriste appelle l’émergence d’un nouveau repère lisible sur lequel s’appuyer, pour que soient, de manière effective et globale, condamnés et sanctionnés unanimement – et non plus « contextualisés » – les massacres de victimes totalement sans défense.
[1] Déclaration concernant les buts et objectifs de l’organisation internationale du travail.
Avec nos politiques, coupables de passivité, les mouvements « antiracistes » sont responsables de la propagation de l’islamisme. Sous couvert d’antisionisme, ces faux gentils ont permis à la haine antijuive de se faire applaudir par la gauche perdue dans ses flatteries musulmanes.
Voyez comme ils mentent : les politiques et les faiseurs d’opinion feignent de découvrir l’affreux visage du Hamas antijuif et anti occidental. En réalité, les couards n’ont jamais voulu dire la vérité sur l’islamisme conquérant qui se déchaîne contre Israël. Depuis trente ans, les « élites » aplaties trompent les Français en récitant l’ode d’une « religion de paix et de tolérance ». Mais le sabre a toujours été l’allié de la « Pax islamica ». Pour avoir supporté avec d’autres le pilonnage des empêcheurs de dire, j’ai pu mesurer la lâcheté de ceux qui dénoncent des racistes et des islamophobes chez les lanceurs d’alerte. Si Boualem Sansal ou Malika Sorel avaient seulement été entendus, la nation n’en serait pas à craindre un scénario à l’israélienne dans ses cités islamisées. « Tous collectivement, nous avons été faibles », a dit Gérard Larcher, président du Sénat, le 11 octobre sur Europe 1, en se fondant dans la masse. Mais seule la lâcheté des dirigeants hébétés a fait le lit de la« peste brune » que Gérald Darmanin dénonçait en 2018, chez les gilets jaunes déboulant des provinces. Une fois de plus, le réel explose à la figure des dénégationnistes dans une violence qui se répand. Oui, la France abrite ses sicaires djihadistes et leurs collabos. Ils rêvent de guerre et de pogroms. Trois ans après la décapitation de Samuel Paty, Dominique Bernard, professeur de français, spécialiste de René Char et de Julien Gracq, a été égorgé, le 13 octobre, aux cris d’« Allah Akbar » dans son lycée d’Arras par un ancien élève fiché S. Le pire est partout envisageable. Cependant, les responsables du désastre ne s’excuseront jamais de leurs dénis ni de leur pleutrerie. La colère des Français dupés est immense.
Les mouvements « antiracistes », qui s’étaient opposés, en 2014, à l’expulsion de la famille du meurtrier d’Arras, sont les premiers responsables de la propagation islamiste. La voici révélée dans sa démence antisémite par le Hamas tueur d’enfants, de femmes et de vieillards. SOS Racisme, la Licra, le MRAP, la Cimade, la Ligue des droits de l’homme et autres sermonnaires s’acharnent encore sur les plus lucides pour les faire taire. L’historien de la Shoah Georges Bensoussan, poursuivi naguère en justice pour avoir dénoncé la judéophobie islamique, peut en témoigner. Les faux gentils ont permis à la haine antijuive de se faire applaudir, sous le faux nez de l’antisionisme, par la gauche perdue dans ses flatteries musulmanes. Les socialistes, communistes et écologistes, qui reprochent à Jean-Luc Mélenchon ses compromissions idéologiques avec le terrorisme palestinien et ses désinformations, étaient à ses côtés en novembre 2019 pour participer, avec les islamistes du CCIF hurlant « Allah Akbar ! », à la manifestation de la honte « contre l’islamophobie ». Les Frères musulmans, qui cornaquaient la démonstration parisienne, sont les mêmes qui soutiennent le Hamas à Gaza et accusent faussement les Israéliens d’y avoir tiré sur un hôpital servant de refuge à des civils. Les belles âmes collaborationnistes, encouragées par des élus tétanisés par l’islam, ont fait le lit de la bête immonde. Elle est prête à répondre aux ordres qui pourraient enflammer la contre-société.
« Je ne parlerai jamais d’“ennemi intérieur” », avait déclaré le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian après les attentats parisiens de 2015 signés par Daech. Ce raisonnement de vaincu reste celui de la classe politique pétocharde. Elle redoute la « stigmatisation » de la communauté musulmane, dont le silence face aux horreurs islamistes devient pourtant assourdissant. Le bilan de cette capitulation a été dressé par Emmanuel Macron le 12 octobre, dans un appel à « rester unis ». En réalité, le chef de l’État sait qu’un affrontement contre une « cinquième colonne » et ses alliés est envisageable. Les ingrédients d’une possible guerre civile ont été rendus possibles par une sacralisation irréfléchie de la société ouverte et « métissée ». Du nouveau Babel devait naître le meilleur, aux dires des penseurs en chaise longue d’un irénique cosmopolitisme. La « créolisation » a produit le pire, tant il était évident que les civilisations ne sont pas faites pour se fondre dans un universalisme abstrait. Henry Kissinger a évidemment raison quand il déclare à Politico, à propos des manifestations pro-Hamas : « C’est une grave erreur de faire entrer autant de gens de culture, de religion et de concepts totalement différents car cela créé un groupe de pression à l’intérieur de chaque pays. » Cela fait trente ans que ce truisme est contesté par la prosélyte religion diversitaire.
Le scandale est de voir les falsificateurs pérorer encore. Or, il ne faut rien attendre de dirigeants dressés à penser faux. Les « élites »s’indignent soudainement de découvrir que des fonds de l’Union européenne arrivent dans les caisses du Hamas, que le Qatar, financier du mouvement terroriste, bénéficie en France d’avantages exorbitants octroyés notamment par Nicolas Sarkozy, que les Frères musulmans ont pignon sur rue et que Karim Benzema serait des leurs. In extremis, l’Assemblée nationale a annulé, après l’offensive du Hamas, l’invitation faite par la députée LFI Ersilia Soudais à Mariam Abu Daqqa, militante palestinienne du FPLP, terroriste jugée expulsable. Les plus lucides du gouvernement acceptent parfois, avec prudence, d’établir un lien entre le terrorisme et l’immigration de masse. Mais c’est en Suède, théâtre d’une guerre de gangs, que le Premier ministre Ulf Kristersson a osé dire, en appelant l’armée en renfort : « C’est l’immigration irresponsable et l’échec de l’intégration qui nous ont conduits à cette situation dramatique. » Dans la débandade, le RN se pose désormais en protecteur des juifs. Toutefois, c’est aux Français d’origine française (ils sont encore trois sur quatre, selon Michel Aubouin) et à tous ceux qui les ont rejoints au fil du temps, de prendre eux-mêmes la parole, par référendums, pour rappeler à leurs dirigeants faillis que capitulations et traîtrises ont assez duré. Le 7 octobre, Israël s’est montré vulnérable. La France l’est plus encore. Il est urgent de la secourir.
Constance Courson, qui signe son premier roman, n’est vraiment pas le genre de féministe qui passe ses journées derrière un écran de smartphone afin de déconstruire l’homme blanc occidental…
La bonne nouvelle est apportée par le vent d’ouest. Il s’agit d’un premier roman, Le Corps de l’écrivain, signé Constance Courson. Sa maison d’éditions, La part Commune, se trouve à Rennes, la région Bretagne participe à la publication de l’ouvrage, et l’histoire commence dans les rues de Rennes. C’est peu dire que la Bretagne est à l’honneur ! Même si ce road trip nerveux s’achève dans la baie du Mont Saint-Michel, c’est-à-dire administrativement en Normandie…
Pérégrinations à la Kerouac
Si la Bretagne est donc à l’honneur, la littérature ne l’est pas moins. Celle des grands stylistes, révérée par Constance Courson. D’entrée de jeu, la narratrice, un peu le double de l’auteure, place la barre très haut. Elle cite Chateaubriand, Proust, Millet, des écrivains dont la phrase est ductile et serpente souvent sur une page entière, sans dérouter le lecteur. Courson s’inspire en partie de ces écrivains, sans jamais nous perdre dans les méandres de ses phrases, ce qui est une prouesse. Mais la narratrice aime prendre des risques. La vie bourgeoise, molle et pusillanime, ne la fait pas vibrer. Sa jeunesse ressemble à une pelouse plate, jusqu’au jour où l’œuvre de Jack Kerouac frappe à sa porte et l’incite à refaire le trajet de l’écrivain américain, quand celui-ci s’était rendu à Brest en 1965, sur les traces de son ancêtre breton. La narratrice prend son sac à dos, y fourre des carnets à remplir, met des couteaux dans ses poches, car l’époque l’exige, et c’est le départ pour l’aventure. Cette impulsion est donnée par la lecture, c’est émouvant car on ne croyait plus qu’une trentenaire pût répondre à l’appel de la route, des bois et de la mer. La narratrice va coucher dans la rue, rencontrer des personnages déréglés, alcooliques, drogués, elle va leur tenir tête, ne jamais flancher sous leurs coups, résister à leurs provocations de machos décérébrés. Mais n’allez pas faire d’elle une féministe qui passe ses journées derrière un écran de smartphone afin de déconstruire l’homme blanc occidental. Les formules de Courson frappent fort. Elle ne retient pas ses uppercuts. Le récit sent la tripe, les odeurs d’urine et de pieds ; les fluides corporels abondent. Elle met sa peau sur la table, « excitée par l’alcool et l’air marin ».
Il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud…
Dans sa longue marche au milieu des fougères, dans de sombres forêts de chênes désertées depuis belle lurette des fées, elle tombe sur un curieux personnage, Médéric, un ex-légionnaire, entouré de quelques potes, anciens militaires eux aussi, qui savent manier la kalachnikov. Le soldat a fait la guerre « pour de vrai », pas dans un jeu virtuel ; il a combattu en Afghanistan, connaît les horreurs commises par les deux camps. Le récit de Médéric se superpose à celui de la randonnée de la narratrice. Le roman n’en est que meilleur. L’amour rôde également, mais il est impossible. Médéric croit aimer la narratrice, mais il ne peut chasser de son esprit une très jolie jeune femme que son groupe de militaires avait capturée dix ans auparavant en Afghanistan, « où elle combattait avec une vingtaine de djihadistes dont aucun n’avait dépassé les vingt-cinq ans », une femme qui se battait avec la même violence au ventre que les hommes. Si, si, ça existe.
Constance Coulon traque, avec courage, les mensonges et les dérives de la société contemporaine. Elle enrage de constater ce qu’elle fait dire, de façon triviale, à Médéric : « la langue française est tombée au ras des pâquerettes ». Il y a une très belle description de la traversée du goulet de Brest, en bateau ballotté par le clapot, après avoir longé les imposantes falaises de la côte. Ces décors naturels fortifient le style, déjà puissant, de Constance Courson. C’est à regret qu’on referme ce premier roman qui en appelle un deuxième. Comme le large, sur les hauteurs de Brest, nous invite au voyage, parfois sans retour.
Constance Courson, Le Corps de l’écrivain, Éditions La Part Commune.
Le Cherche Midi publie un recueil de dessins choisis et présentés par Philippe Geluck du plus incendiaire des caricaturistes du XXᵉ siècle.
À intervalles plus ou moins réguliers, Chaval, de son vrai nom Yvan Francis le Louarn (1915-1968) revient hanter l’histoire du dessin d’humour français. Tous les cinq ou dix ans, son trait sans rédemption possible, sec comme un coup de trique, à l’anarchisme non revendicatif, abyssal par sa profondeur, qui ne se veut pas rigolo du tout, agit comme un uppercut. Il met le feu à chaque page. Les lecteurs d’hier et d’aujourd’hui ne peuvent résister à la noirceur de ce bourgeois bien sous tous rapports qui finira par se suicider au gaz. On ne lui reconnaît aucun véritable successeur et cependant, tous les dessinateurs, de Cabu à Sempé, de Bretécher à Reiser, ont puisé dans cette œuvre asphyxiante, la force du désespoir et aussi les raisons de persévérer dans une profession jadis ingrate désormais mortifère. Chaval a semé la zizanie dans la presse écrite, à Match, au Nouvel Observateur, à Sud Ouest ou au Figaro Littéraire, en pratiquant une caricature éminemment politique sans s’attacher à un quelconque sujet d’actualité ; il fut le maître d’une forme d’illustration assassine à la violence sous-jacente et aux ressorts nihilistes. Chaval croque l’indifférence et la méchanceté des Hommes, le ridicule et le pathétique de personnages transparents qui ressemblent physiquement à Alexandre Vialatte ou à Jacques Dufilho, l’arrogance vaine des vies normales était peut-être sa seule minuscule joie intérieure. Il décale notre regard et désoriente nos réflexes de pensée par un style narratif radical. Ses légendes, raides et nerveuses, rappellent le talent d’un Félix Vallotton. Mais de quoi pouvait-il bien rire ? Pierre Ajame qui publia un livre posthume d’entretien avec lui, affirmait à la Radio Télévision Suisse en 1976 que Malraux parlant de l’Espagne pouvait l’amuser. Ce type-là commence à nous plaire. Dans son appartement « lugubre » de la rue Morère, près de la Porte d’Orléans, Chaval seul, à la misanthropie galopante et instable, fustige les cons, grand ensemble dans lequel il ne s’extrait pas. Chez lui, tout est con, dérisoire, futile, un peu las et un peu bête. Avec Chaval, le lecteur se prend directement un mur en pleine face et il en redemande. Il est sans filtre, donc nocif, donc indispensable. Il ne plairait pas à nos nouveaux inquisiteurs qui veulent, soit nous culpabiliser, soit nous éduquer, le dessin de Chaval se suffit à lui-même.
D.R
Chez lui, tout est con, dérisoire, futile, un peu las et un peu bête
D.R
Son esthétique puissamment débarrassée d’artifices doit beaucoup à son travail de graveur. « Il détestait le style artiste » affirmait Pierre Ajame. Il avait appris son métier à l’Académie des Beaux-Arts de Bordeaux et vénérait la technique pure. Il était classique, ce qui en faisait déjà, à son époque, un anticonformiste. Il préférait Buster Keaton à un Chaplin trop larmoyant. Il ne dirigeait pas son crayon contre le système, contre une autorité particulière et militait encore moins pour une cause. Sa dissidence naturelle, presque maladive, le poussait à voir l’absurdité du monde dans la banalité de comportements anodins. Sa légende noire aura été sa meilleure publicité pour durer dans le temps. Il reste le plus extrémiste des dessinateurs qui a réussi à ne pas se parjurer dans la vulgarité ou la provocation facile. Il aura été très loin dans l’humour à froid. Cet admirateur de Pierre Etaix et de Samuel Beckett, qui avait pour ami Bosc, réapparait donc régulièrement dans les rayons des librairies. Je me souviens d’avoir fait sa connaissance en 1995 avec le recueil Chaval inconnu déjà publié par Le Cherche Midi. L’éditeur continue cet automne son travail d’exploration en faisant paraître La vie selon Chaval, une sélection de dessins choisis par Philippe Geluck, l’un de ses plus grands fans. « Il traite des gens ordinaires et des sujets de tous les jours, mais dans une résolution qui agace ou subjugue. Cela ne ressemble à rien de ce qui existe, tant par les idées que par leur réalisation formelle » avertit le créateur du chat dans sa préface. « Le public s’est-il rendu compte de l’immensité de ce qu’il apportait ? Je ne le pense pas » regrette le dessinateur belge. Chaval qui excellait dans le muet et était ravageur dans la phrase courte, ne risque pas de tomber dans l’anonymat. Car son absence de message est bien la seule chose compréhensible et audible dans notre société actuelle.
La vie selon Chaval – Dessins choisis et présentés par Philippe Geluck – Le Cherche Midi
L’École de l’exil, de Josiane Sberro-Hania, apporte avec émotion sa pierre à la construction de l’histoire ignorée des Juifs en pays arabes
« Le pépiement assourdissant des moineaux dans les arbres, et nous dans la rue. Nous les enfants. Aussi loin qu’il m’en souvienne, Gabès représente pour moi un inoubliable terrain de jeux. Le centre de la ville est en notre possession totale. Hormis l’heure de la sacro-sainte sieste où les voix elles-mêmes se font murmure pour ne pas réveiller l’ire paternelle. » (p.15) C’est le temps de l’insouciance : « « J’ignorais alors, que le statut social ou la notoriété, évitaient à un enfant juif, l’infamie de l’école juive. » (p.51) « Il me reste de Sousse, la nostalgie du collège, de ses blouses grises, de l’étude et de l’amitié. Mais Sousse est avant toute chose, l’univers de la mer. » (p.57)
Un récit éclairant
Le livre de Josiane Sberro-Hania c’est d’abord un récit haletant et passionné qui se lit comme un roman, avec toutes ces images, ces couleurs, ces odeurs, ces sons, et ce débordement de sentiments contradictoires. Dès les premières pages, on est plongés dans cette Tunisie du protectorat français des années 30 et c’est Josiane enfant, vive et sensible qui nous prend par la main. Puis le temps passe et très vite l’Histoire s’impose avec la profondeur du passé et les perspectives incertaines de l’avenir. L’École de l’exil permet en effet plusieurs niveaux de lecture.
Le livre de Josiane Sberro-Hania, s’il nous parle d’une « école » bien singulière, et de toutes ces écoles où elle a tant appris et enseigné aussi, ne nous fait pas la leçon ni ne prétend analyser de façon péremptoire les racines du conflit israélo-arabe. Pourtant, il nous éclaire. Comme le dit Georges Bensoussan, si « les commencements et les origines ne dessinent pas un destin », ils n’en tracent pas moins « les linéaments d’un terreau culturel fait des événements du quotidien les plus ordinaires, les plus véniels, les plus grossiers et les plus anodins. Des faits minuscules qui nous parlent davantage que les discours savants, qui disent la vérité d’un monde et d’un temps.[1] » Josiane Sberro-Hania, à travers le récit personnel, sensible et exaltant, de ses « tribulations méditerranéennes », apporte ainsi sa pierre à la construction de l’histoire ignorée des Juifs en pays arabes.
Israël, une épopée humaine
Et on comprend, mieux, on ressent, ce qu’Israël représente pour tous les Juifs, ceux d’Europe comme ceux de Méditerranée. « Ce jour de 1947 inoubliable pour moi, dans le salon aux volets clos. C’était un vendredi. (…) Les grands-mères qui avaient connu l’une le pogrom de Tripoli l’autre le pogrom de Gabès sanglotaient sans retenue ». (pp.48-49) Les années 50 annoncent alors une toute nouvelle époque : « Nous allions vivre au kibboutz en Israël, l’aventure idéale et rêvée, de la vie collective des années cinquante, dans ce pays tout neuf. Inoubliable épopée humaine ! Un lieu qui m’a définitivement formée à la vie. » (p.97)
« Pour la conscience postcoloniale qui fait du monde arabo-musulman la figure de l’opprimé, il est difficile de concevoir qu’autour de la Méditerranée, bien avant l’arrivée des Européens, ce monde avait été synonyme de servitude et d’esclavage pour des millions d’hommes et de femmes. » (Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes) En Europe, on ignore aussi souvent la force du sionisme historique au Maghreb et au Moyen-Orient. Car ce n’est pas seulement parce qu’ils ont été chassés des pays arabes (expulsés ou forcés violemment et sournoisement à quitter leur terre et leur maison en y abandonnant tous leurs biens et les sépultures de leurs aïeux) que ces Juifs-là ont rejoint Israël, mais aussi poussés par ce même enthousiasme idéaliste qui avait conduit les premiers Ashkénazes en Palestine. Cette exaltante aventure de l’aliyah, de la fuite clandestine de Tunisie jusqu’au kibboutz socialiste de Negba, sur cette terre aride et pourtant si douce du jeune État juif, en passant par la préparation à la traversée et à la vie spartiate des champs, Josiane Sberro-Hania nous la fait vivre avec toutes ses découvertes, ses amours et ses rires, mais aussi ses peurs et ses déchirements.
Nouvelles peurs
Elle n’édulcore pas l’antijudaïsme et « le processus de domination (la dhimmitude) qui a marqué des générations de Juifs d’Orient » car elle ne donne pas dans « la folklorisation » qui réduit le monde à des coutumes. Mais si elle ne souscrit pas à la « mythification » d’un passé imaginaire projetant une harmonie idyllique entre Juifs et musulmans, elle qui connaît toutes les nuances de la cohabitation, elle refuse également de croire que l’antagonisme serait insurmontable. Revenue en France, elle n’aura de cesse avec son mari Raoul Sberro, de travailler à l’ouverture d’esprit et à l’intégration des enfants d’immigrés. Déployant une énergie incroyable et un courage de tous les instants, Josiane veut transmettre ce que la France lui a donné, tout autant que la culture juive et l’esprit de tolérance. Car pour Josiane, c’est un tout. « Avec des enseignants comme Duvignaud, Jankélévitch, Marientras, nous étions marqués au fer rouge de la soif de comprendre, de connaitre. Nous sortions de leurs cours, saisis de la vibration de leur émotion. Tels des fruits brusquement mûris par une canicule inattendue, débordants d’une sève épaisse, prête à se déverser. » (p.161)
Notre contributrice Renée Fregosi avec Josiane Sberro-Hania, Paris.
C’est ainsi qu’avec la même force et la même émotion elle élargit son horizon méditerranéen à la Grèce, de la triste période de la dictature des Colonels à l’époque actuelle, de l’Ami Niko, ce Zorba le Grec si émouvant lui aussi, aux jeunes Juifs refondant une communauté à Salonique. « Salonique reste pour moi, l’exemple même de l’amour de la vie insufflé à ces enfants de déportés dont les parents hurlent avant de disparaître : « Va-t’en », « Cours sans te retourner », « Existe ! » Cette foule d’enfants martyrs n’a laissé aucune place à la détestation, à l’humiliation destructrice transmise de pères en fils dans d’autres sociétés. » (p.218) Émotion, joie, espoir, empathie.
Mais bien sûr aujourd’hui, la tristesse, l’angoisse et la colère nous saisissent également après avoir refermé le livre. Pas seulement à cause de la nostalgie ou des regrets des occasions manquées. Le massacre et les crimes contre l’humanité perpétrés sur le sol israélien, dans des kibboutzim de gauche notamment, par le groupe terroriste du Hamas le 7 octobre, comme l’aveuglement persistant de l’Occident ou pire sa lâcheté, nous font une fois encore redouter l’anéantissement d’Israël. Cette crainte fait écho à celle de Josiane face à « l’exode des enfants juifs, boutés de l’Éducation nationale par la violence des cours de récréation sans avoir jamais suscité, la moindre levée de colère ou de bouclier pour les protéger. Faudra-t-il encore s’exiler pour les mettre à l’abri ? » (p.239) Et puis, nous serrons le livre entre nos mains et nous retrouvons la flamme qui anime Josiane : oui, Israël vivra !
Josiane Sberro-Hania, L’École de l’exil. Tribulations méditerranéennes, Éditions Balland 2023
[1] Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes, Éditions Tallandier 2021
Le 7 octobre, le Hamas s’est livré à une bacchanale nazie version islamiste. Mais après ce crime contre l’humanité, on n’a pas vu l’humanité unie se dresser contre les meurtriers. Tandis que de nombreux pays du Sud se sentent solidaires de l’internationale Djihadiste qui, du Hamas à Arras, met sous tension les sociétés ouvertes, en France, la gauche antisioniste de Mélenchon se déshonore par sa complaisance cynique envers l’islamisme. Elle nourrit le négationnisme d’atmosphère qui sévit dans nos quartiers islamisés.
Je ne sais pas s’il y aura un avant et un après 7 octobre – et si c’est le cas, il est possible que l’après soit pire qu’avant. Rien ne sera plus comme avant, on a donné. Souvent. Après le 11-Septembre. Après Merah. Après Charlie. Après le Bataclan et en tant d’autres sinistres occasions. Et puis, une fois les bougies consumées et les fleurs fanées, nous revenons à nos problèmes de retraites et de punaises de lit. Les sociétés humaines ont l’estomac bien accroché. Heureusement d’ailleurs. On a fait de la poésie après Auschwitz, on continue à vivre après l’ordalie sanglante du Hamas.
« J’ai tué dix juifs, j’ai leur sang sur les mains ! Maman, ton fils est un héros. »
N’empêche, ces âmes broyées, ces corps suppliciés, ces joyeux dîners de shabbat qui ont basculé dans un enfer indescriptible, cette rave party devenue un cimetière à ciel ouvert nous hanteront longtemps, à jamais serait-on tenté de dire si on ne connaissait pas la salutaire capacité d’oubli des humains. Certains ont tenu à voir de leurs yeux – en fouinant un peu sur le web, on trouve aisément, semble-t-il, les vidéos réalisées par les tueurs-pilleurs du Hamas et diffusées comme autant d’exploits – jusqu’à ce que leurs chefs réalisent peut-être que tout ça faisait de la mauvaise publicité.
Beaucoup ont choisi de s’épargner ces images, par peur de profaner ou peut-être de ne plus pouvoir penser. Les récits de ceux qui ont vu et qui peinent à trouver les mots – secouristes, soldats, journalistes…– ne sont pas moins suffocants. Enfants torturés devant leurs parents. Parents assassinés devant leurs enfants. Corps mutilés. Femmes éventrées et violées. Une orgie de haine anti-juive, résumée par un membre de la Zaka, le service religieux qui s’emploie à restaurer l’intégrité des corps : « Le Hamas voulait transformer nos noms en chiffres. J’essaie de transformer les chiffres en noms. » Dans un enregistrement diffusé par l’armée, on entend un terroriste qui appelle sa famille avec le téléphone d’une femme qu’il vient de tuer. Sa voix monte dans les aigus sous l’effet de l’exaltation : « J’ai tué dix juifs, j’ai leur sang sur les mains ! Maman, ton fils est un héros. » Et ses parents de le féliciter : « Tue-les tous ! »
À force de la voir convoquée tous les quatre matins, l’hypothèse Hitler avait perdu toute substance. Mais cette fois, ça y ressemble trop pour qu’on n’y pense pas. On a assisté à une bacchanale nazie version islamiste. Ainsi, derrière les soudards entraînés pour ça, des hommes ordinaires, des paysans du coin qui, la veille, devaient boire le café avec leurs victimes, se sont joints et ont profité de l’occasion pour s’emparer d’un butin. Comme l’a observé Guillaume Erner, Marx s’est trompé. L’histoire se répète. Mais pas en farce.
Le souvenir du négationnisme de la Shoah et des dégâts qu’il a faits dans le monde arabe – où on prête aux Juifs une puissance suffisante pour avoir fait avaler ce bobard au monde entier – a peut-être pesé sur la décision de Tsahal d’inviter la presse internationale à visionner l’horreur, captée notamment par la vidéosurveillance des kibboutz martyrs. Dans l’émission de Frédéric Taddéï sur CNews, on avait entendu une certaine Laetitia Bucaille, payée par nos impôts, s’exclamer : « Je ne dis pas qu’ils n’ont pas existé, ces bébés éventrés, mais je ne les ai pas vus. » Ce combat est largement perdu : on aura beau lui montrer des images irréfutables, une partie de la rue musulmane, de Saint-Denis à Tunis, restera convaincue que c’est un coup des juifs. C’est peut-être l’aspect le plus inédit de la situation. Alors que nous sommes submergés par un flot constant d’images et de paroles, la question de la vérité devient subalterne. Chacun choisit la sienne, en fonction de ses marottes idéologiques – encouragées par des algorithmes. Sur ce front, on a assisté à une véritable faillite des médias occidentaux qui ont presque tous repris sans discussion un bidonnage du Hamas accusant Israël d’avoir tué 500 personnes dans un hôpital. Quelques jours plus tard, Le Monde se fend d’un texte d’excuses controuvé : « Les investigations sur l’origine de ce drame continuent, mais ces éléments concordants nous conduisent aujourd’hui à considérer que nous avons manqué de prudence, le 17 octobre, en reprenant les informations sur cette explosion en provenance du Hamas », écrit la direction de la rédaction, avant de préciser que les journalistes n’avaient pas accès au sud d’Israël. Si notre quotidien de référence a pris pour argent comptant les informations du Hamas, c’est à cause de l’armée israélienne. On suppose qu’à Gaza, ses reporters travaillent en toute liberté.
Révisionnisme soft
Dans une partie de la gauche française, un révisionnisme soft se déploie. Même Aymeric Caron admet que le Hamas s’est rendu coupable de crimes ignobles, mais pour tracer immédiatement un signe d’égalité entre ces crimes et ceux de l’armée israélienne. Et plus les jours passeront, plus les civils souffriront et mourront, plus cette cécité se répandra. Or, si toutes les vies se valent, toutes les morts ne s’équivalent pas. Les civils palestiniens ne sont pas la cible des bombardements israéliens. Israël, dit-on, peut se défendre dans le cadre du droit humanitaire. Mais personne n’a le mode d’emploi, alors que l’ennemi n’est pas une armée mais un mouvement terroriste qui, précisément, se fond dans la population.
Dans ce chaos, les appels à remettre sur les rails la solution à deux États sont purement incantatoires. Sur le papier, elle semble d’une logique imparable. Mais combien de temps faudra-t-il pour faire émerger en Palestine une génération qui n’ait pas été droguée à la haine des juifs ? Après 1945, l’occupation de l’Allemagne a permis de laisser passer une génération – la « dénazification » a largement consisté à mettre les nazis à la fenêtre. On ne voit pas quelle puissance serait à même de mener à bien cette entreprise de rééducation collective. Au passage, on peut se demander si l’élévation de leur destin au rang de cause emblématique des gauches européennes a vraiment aidé les Palestiniens.
Ce n’est pas la première fois que la promesse européenne de 1945 – Plus jamais ça ! – est ainsi piétinée à grande échelle, les Cambodgiens, Tutsis et « Hutus modérés » rwandais, et d’autres groupes massacrés à bas bruit, peuvent en témoigner. Mais le Cambodge, l’Afrique subsaharienne, c’est loin. On me dira que la Palestine aussi. Justement non. Presque chaque Européen a une opinion sur le conflit, signe que, dans les imaginaires collectifs, c’est la porte à côté. D’abord parce qu’Israël est un enfant de l’Europe, ensuite parce c’est une tentative baroque pour créer un Occident oriental ou, comme le montre Pierre Vermeren (pages 46-48), une société multiculturelle dans une aire rétive à l’altérité. Ce que les djihadistes veulent effacer, c’est à la fois un État juif et un État démocratique (aussi imparfaitement soit-il l’un et l’autre…).
Qu’on ne s’y trompe pas. La société ouverte qu’ils vomissent là-bas, leurs semblables la détestent ici, pas seulement parce qu’elle les oblige à voir, sans les avoir, des filles court vêtues, mais aussi parce qu’elle affaiblit le pouvoir du groupe et de ses chefs sur les individus, particulièrement sur les femmes. On tient moins facilement ses filles en France qu’en Algérie ou en Anatolie. Du moins, c’était vrai jusqu’à ce que la France se transforme en société multiculturelle où chacun vit selon ses normes et ses mœurs.
Quelques jours après l’attaque du Hamas contre Israël, Dominique Bernard, un professeur de français était assassiné à Arras. Peu importe que Mohammed Mogouchkov ait ou non entendu l’appel du chef du Hamas à faire de ce vendredi 13 octobre un jour de colère, c’est bien la même idéologie qui a frappé à KfarAza, Arras et Bruxelles, comme elle avait frappé à Paris, Nice, Madrid, Londres, New York et Washington. S’agit-il d’un conflit de civilisation voire, comme le pense Boualem Sansal, d’une « guerre sainte qui se poursuit depuis l’avènement de l’islam, sur tous les plans et tous les fronts, qui ici œuvre à la destruction des Juifs et d’Israël, là en plusieurs endroits du Moyen-Orient à la destruction des chrétiens, et ailleurs à l’extermination des athées, des apostats, des mécréants, des corrompus » ? On ne devrait pas sous-estimer le fait que, dans le cadre de la nouvelle guerre froide, cette internationale bénéficie de la sympathie, voire du soutien avéré de nombre de pays de ce qu’on appelle aujourd’hui le Sud global, qui assistent avec gourmandise à la destitution de l’imperium occidental. Le Hamas a beau être coupable de crimes contre l’humanité, on ne voit pas l’humanité se dresser contre lui. On n’entendra pas les mélenchonistes scander « tout le monde déteste le Hamas ».
Au-delà des controverses sémantiques, les nations d’Occident sont clairement mises au défi par une internationale qui, contrairement à ses ancêtres révolutionnaires, ne va pas s’embourber dans les appartenances nationales. Certes, écartelé entre au moins deux têtes – sunnite et chiite –, le djihadisme n’est pas près de réaliser son unification planétaire. Mais cette rivalité n’affecte guère le djihadisme d’atmosphère dont Gilles Kepel a observé la naissance et la diffusion dans les sociétés musulmanes du monde entier par des influenceurs numériques et autres « entrepreneurs de haine » (voir l’entretien qu’il nous a accordé pages 40-45).
Du Hamas à Arras
La conclusion, c’est que le Hamas est parmi nous, dans les quartiers islamisés de cette Europe dont l’islam politique a fait sa terre de mission. Certes, il n’y a pas en Seine-Saint-Denis ou à Molenbeek des dizaines de milliers de terroristes entraînés, capables de se livrer à un pogrom de grande ampleur – on l’espère en tout cas. Mais outre le fait qu’il reste sans doute des donneurs d’ordre capables d’organiser depuis l’étranger des opérations quasi militaires, le djihad artisanal peut frapper n’importe où. Cependant, ce qui menace la cohésion de nos sociétés plus encore que cette violence aveugle mais ultra-minoritaire, c’est la sécession silencieuse de tous les djihadistes de cœur, ceux qui se réjouissent quand un kouffar tombe. Même Alain Juppé, autrefois propagandiste de l’identité heureuse, se demande – sans répondre – si l’islam est compatible avec la République. Il est d’autant plus difficile de mesurer l’ampleur de l’imprégnation islamiste que personne ne tient à savoir. Les mêmes qui déplorent le lundi une épidémie d’abayas dans certains établissements décréteront le mardi qu’il s’agit d’une toute petite minorité et que l’écrasante majorité de nos concitoyens musulmans ne mange pas de ce pain-là. Peut-être. La plupart redoutent assez d’être désignés comme traîtres à leur identité pour se taire. Et ce sont des juifs qui cachent leur mézouzah.
Si l’offensive djihadiste vise toutes les nations occidentales, l’idée, sortie du chapeau d’Emmanuel Macron, selon laquelle elle pourrait être combattue par une vaste coalition est pour le moins farfelue. La France et l’Europe sont attaquées, mais elles ne sont pas en guerre. L’urgence, pour nous, est de mener le combat idéologique. Contre les islamistes et peut-être plus encore contre leurs alliés insoumis et extrême gauchistes. Beaucoup, comme votre servante, pensaient que Mélenchon et sa clique islamo-gauchiste s’étaient définitivement déconsidérés en refusant de qualifier l’attaque du 7 octobre de terroriste. Les premiers sondages réalisés depuis laissent penser qu’il n’en est rien et que leur calcul infect pourrait s’avérer gagnant, en solidifiant le vote musulman en leur faveur sans décourager l’électeur bobo qui joue à la résistance en criant « tout le monde déteste la police ». Il faut croire que, pour ces insoumis décomplexés, l’antisémitisme et l’islamisme sont des points de détail de l’histoire qui s’écrit.
Pays-Bas. C’est la belle histoire de la semaine. Vieux sage de la droite néerlandaise, M. Frits Bolkestein aurait été victime d’une arnaque commise par l’ex-terroriste islamiste qu’il avait prise sous son aile.
Confirmée par sa famille, la nouvelle a de quoi secouer la ronronnante campagne pour les élections législatives qui se tiendront le 22 novembre. L’hebdomadaire HP/DeTijd a affirmé, lundi 30 octobre1, que l’ex-terroriste Soumaya Sahla, repentie après avoir purgé une peine de prison, est soupçonnée d’avoir soutiré quelque 100 000 euros à M. Bolkestein, homme de 90 ans dans un état grabataire. Son neveu, Martijn, accuse la Néerlando-marocaine d’abus de confiance. Entre 2018 et 2021, son oncle aurait payé loyers, études universitaires, voyages et « argent de poche » de la jeune femme.
Des quelques 100 000 euros qu’elle aurait subtilisés, selon Martijn Bolkestein, 20 000 euros auraient été directement retirés dans des distributeurs avec la carte bancaire du vieux monsieur, lequel, gravement malade, ne sortait pourtant guère de chez lui selon le neveu.
Exclusion du parti et réactions de l’opposition
M. Bolkestein est ancien député du parti libéral conservateur VVD, parti au sein duquel Mme Sahla faisait figure d’experte en… « terrorisme et déradicalisation ». Après les révélations de HP/De Tijd, le VVD du Premier ministre démissionnaire Mark Rutte l’a immédiatement exclue. Le président du parti juge tout à fait crédible les accusations de « subtilisation de sommes d’argent considérables appartenant à notre membre d’honneur dans une période où il se trouvait dans un état vulnérable ».
Fonda Sahla. D.R.
Le parti aurait dû la radier depuis longtemps, a persiflé M. Geert Wilders, député de droite ! Ce dernier fut un temps menacé de mort par le groupe terroriste dissous auquel appartenait Mme Sahla, le Hofstadgroep. Et M. Wilders avait déjà manifesté par le passé son mécontentement de croiser dans les couloirs du parlement Soumaya Sahla accompagnée de sa sœur Fonda, strictement voilée et députée du parti de centre-gauche D66.
De la prison à la politique
En 2005, Soumaya Sahla fut condamnée à trois ans de prison ferme pour détention illégale d’armes et appartenance à une organisation terroriste islamiste. Un de ses membres, Mohammed Bouyeri, avait été condamné à la perpétuité pour l’assassinat de Theo van Gogh en 2004. Le mari de Mme Sahla, née en 1983 à La Haye dans une famille marocaine, faisait partie lui-aussi de la bande. Peu avant son arrestation, la police l’avait mise sur écoute et avait découvert qu’elle pressait une autre de ses sœurs de lui fournir les adresses de certains politiciens de droite, dont M. Wilders… À son procès, Mme Sahla affirmait avoir voulu les persuader pacifiquement à se convertir à l’islam. En 2008, après avoir purgé sa peine, et ayant abjuré le terrorisme en prison, elle entama des études de politicologie et devint membre du VVD. Elle s’y frotta aux huiles du parti, dont M. Bolkestein qui, informé de son passé, mit un point d’honneur à l’aider à se refaire une vie rangée – comme conseillère dans un domaine où elle avait été aux premières loges.
Ce qui fit froncer bien des sourcils au sein du parti, où, cependant, on ne refusait rien à M. Bolkestein. Ce dernier doit son statut inébranlable de sage non pas à ses carrières parlementaires, ministérielles ou comme commissaire européen (1999-2004), mais à son rôle d’intellectuel courageux à une époque où les intellos étaient tous censés être de gauche. Pendant les années 1990, M. Bolkestein battait en brèche ce monopole, fustigeant le laxisme de la société hollandaise en matière d’immigration et la société multiculturelle adulée par la gauche mais vomie du peuple. M. Bolkestein, universitaire surdiplômé, exigea vainement pendant des années des excuses aux « cocollabos » ayant défendu des régimes communistes, en Europe et ailleurs.
Après s’être retiré de la politique active, M. Bolkestein resta la vedette incontestée des meetings de son parti, jusqu’à ce que sa santé de plus en plus fragile ne l’oblige à s’effacer. Le grand âge avait-il entamé ses capacités intellectuelles ? Des critiques au sein du parti osent timidement le suggérer, apportant comme ‘preuve’ les photos où M. Bolkestein pose, avec un sourire béat, à côté de l’islamiste reconvertie en politique. Elle lève les yeux vers celui qu’elle décrit comme son ‘mentor’, et qui la considérerait comme ‘sa fille’.
Chic, encore un procès !
Mme Sahla nie en bloc les accusations et a porté plainte contre Martijn Bolkestein pour diffamation. Elle maintient que M. Bolkestein s’était porté garant pour ses besoins financiers de son plein gré pendant qu’elle préparait sa soutenance de thèse universitaire. L’un de ses professeurs, M. Andreas Kinneging, connu pour avoir menacé de passer à tabac un journaliste, et accusé par des étudiants de harcèlement et d’intimidation, la soutient. Il accuse HP/De Tijd de pratiquer un journalisme de caniveau. Et témoigne que pendant la période où la prétendue extraction de fonds avait lieu, son ami M. Bolkestein s’était en connaissance de cause porté garant pour les besoins financiers de sa protégée.
Le VVD, très embarrassé, n’a pas permis à Mme Sahla de se défendre et l’a donc expulsée sur le champ, content sans doute de s’être débarrassé d’une personne dont la présence nuisait à l’image d’un parti qui, en période électorale, aime à se présenter plus à droite qu’il n’est véritablement. La concurrence de M. Wilders, qui se vante d’avoir enfin eu la tête de Mme Sahla, est sans pitié.
Succédant à la redoutable tempête Ciaran, l’arrivée de Domingos sur nos côtes a produit ses ravages. Emoi chez les Français : 126 000 foyers toujours privés d’électricité, calamités agricoles, transports perturbés… Emoi chez les journalistes : malgré tous leurs efforts, pas un titre de presse n’a trouvé un climatologue capable de mettre ces catastrophes météo sur le dos du réchauffement climatique ! Par ailleurs, ce sont surtout les valeurs des démocraties libérales occidentales qui subissent actuellement le plus sévère tsunami.
Nous venons de vivre – et pour certains d’entre nous de subir – une magistrale démonstration de violence. Les coupables, fichés S, comme il se doit, et insensibles aux éventuelles injonctions de quitter notre territoire se nomment Ciaran et Domingos. Fichés S, donc, comme Sacrées tempêtes. Des vents terribles, des vagues monstrueuses, des arbres déracinés, des toitures envolées, des demeures saccagées, des dégâts par millions, de l’insomnie d’assureurs garantie pour des mois et des mois. Surtout, pour beaucoup, des vies de boulot perdues en une bourrasque.
On est peu de choses, mon bon Monsieur…
Voilà pour la violence de dame nature et de ses éléments. Cela ferait presque oublier la force tranquille de ces mêmes éléments, ces marées, ces vagues qui, imperturbablement, grignotent nos littoraux, avalent nos dunes jour après jour, saison après saison. Tout dans la nature, dans l’univers est manifestation de force, parfois charmante comme celle de la primevère qui s’extirpe de la terre encore froide de l’hiver, parfois terrifiante comme l’éruption du volcan qui, entre deux siestes d’un siècle ou deux, se réveille en une furie éruptive quasi-mélenchonienne.
La force. La force moteur de la vie. Végétale, minérale, animale, humaine, physique, mentale. Sans elle l’oriflamme se met en berne, le voilier de l’extrême s’encalmine, le moulin va trop mou et les nuages s’ennuient.
Principe vital, donc. Voilà ce qu’on a perdu de vue, me semble-t-il. Au fond, nous qui sommes si prompts à lâcher le mot de valeurs, ce mot qu’on met aujourd’hui à toutes les sauces et dont on attend qu’il comble à lui seul les vides culturels, intellectuels, moraux que nous avons creusés, comment avons-nous pu oublier, négliger la vérité d’évidence que la seule valeur authentiquement universelle – nous dirons universaliste pour complaire aux esprits raffinés – n’est autre que celle-là, la force ? La force, non la violence. La violence qui n’est que la force de ceux qui n’en ont pas. La violence qui est à la fois le mode de fonctionnement et la finalité de toute engeance révolutionnaire. Sartre l’a bien montré dans Critique de la Raison Dialectique (Oui, Sartre, Jean-Paul, comme quoi…). Cette engeance se fabrique un ennemi (ennemi à géométrie variable en fonction du contexte du moment) afin de lui imputer ce qui sera l’alibi de sa violence. Aujourd’hui le jeu – terrifiant – consiste à nazifier l’autre, à le fasciser, systématiquement. Dès lors la violence révolutionnaire a beau jeu de se parer des atours de la résistance. (Sur ce point, se reporter à l’aveu obtenu aux forceps de Madame Obono). Tout devient légitime, à commencer par l’horreur. Nous en sommes là. Et nous y sommes parce que nous avons délaissé la leçon de la nature et de l’univers. Tout ce qui existe, tout ce qui résiste se nourrit de force. De force saine, créatrice, de force heureuse, dionysiaque.
Les valeurs de l’Occident dans la tempête
Or, on s’est fourré le doigt dans l’œil bien profond tout ce temps où nous nous sommes égarés à considérer que nos belles et saintes valeurs républicaines de droit de l’homme, de laïcité, de liberté, d’égalité, de fraternité, auxquelles se sont ajoutées voilà peu la splendide convivialité du vivre ensemble et la non moins enthousiasmante sacralité LGBT+++, se suffiraient à elles seules et que la terre entière finirait bien par se rendre à l’évidence que rien n’est plus beau, plus exaltant, plus universellement nécessaire que ces abstractions en elles-mêmes si satisfaisantes et pour le cœur et pour l’esprit.
Nos valeurs d’Occident, nos valeurs républicaines, démocratiques, bref, n’ont été respectables et respectées que tant que, non seulement, nous les associions à la force mais que, de surcroît, nous nous en faisions une gloire.
J’entendais ces dernières heures, unis dans un bel accord, le philosophe au brushing irréprochable et à la chemise immaculée échancrée jusqu’au nom du fils, et l’ex-président de la République à casque et scooter, recalé en deuxième tentative pour résultats insuffisants, affirmer que nous assistions à la guerre du totalitarisme contre nos émérites démocraties. Là encore, doigt dans l’œil. La réalité est plus simple, et donc plus terrifiante. C’est la guerre de ceux qui assument leur force contre ceux qui l’ont perdue, abandonnée.
Lorsque le sultan Erdogan, devant une foule immense, évoque – sans doute avec une once de nostalgie – le combat du Croissant contre la Croix, ou plus précisément selon certaines traductions, contre les Croisés, il nous donne, lui aussi, mine de rien, une espèce de leçon.
À savoir que des Croisés, c’est bien tout ce qui manque à nos « valeurs ». Et depuis bien trop longtemps maintenant.
Dans Le Consentement, l’adaptation cinématographique du livre de Vanessa Springora, Jean-Paul Rouve campe un grossier prédateur sexuel à mi-chemin entre Nosferatu et Hannibal Lecter. Rouve n’a rien compris à Matzneff et il en est fier. Un ratage exemplaire!
Regarder la bande-annonce du filmLe Consentement et écouter l’acteur Jean-Paul Rouve– qui y joue le rôle de Gabriel Matzneff – en faire la promotion sur les plateaux télévisés suffisent pour comprendre le ratage total de cette adaptation du livre de Vanessa Springora sans même l’avoir vu. « Un journaliste m’a dit :“Moi je connais bien Matzneff. Vous savez, c’est plus compliqué que ça.” » Bah non ! C’est pas plus compliqué que ça. C’est très simple même. C’est un homme de 50 ans avec une gamine de 14 ans. » Voilà ce qu’explique l’acteur des Tuche dans l’émission « C à vous ». Mais alors, si ce n’est pas plus compliqué que ça, à quoi bon en faire un film ? À quoi bon y consacrer tant d’énergie et de temps ? La messe est dite. La caricature simpliste est annoncée. Rouve s’y travestit en vieux monsieur très laid, libidineux, reptilien, repoussant, effrayant. Un pédo-Nosferatu maléfique en phase terminale de cancer. Mais Matzneff, au moment des faits, ce n’est pas ça. Matzneff au milieu des années 1980, c’est un homme élégant, séduisant et paraissant avoir une quarantaine d’années. Rouve en paraît 70 ! Cependant, le comédien a l’honnêteté d’avouer sans complexe son échec. Il confesse fièrement ne pas avoir réussi à comprendre le personnage de l’écrivain sulfureux. « Comme je n’arrivais pas à l’incarner comme un parfum de l’intérieur, comme on fait quand on joue, enfin on essaye… j’ai fait ce qu’on ne fait jamais. Je suis passé par l’extérieur. Je suis passé par l’enveloppe. Donc j’ai fait un peu comme il faisait lui. Lui, il s’adore, il pense qu’à lui, il se regarde tout le temps. Il nageait beaucoup, donc je suis allé nager. J’ai fait des UV. J’ai fait des manucures. J’ai fait des trucs comme ça. Donc je me suis dit, je vais essayer de le comprendre un peu comme ça. Mais j’ai rien compris. » Voilà ce qu’il nous explique crânement, le célèbre comédien. Qu’il n’a pas réussi. Malgré la manucure ! Bien essayé Jean-Paul, dommage. Pour définir le personnage, il ajoute : « C’est le mal absolu. C’est un monstre terrible. » Matzneff, le mal absolu ? Et Michel Fourniret, Mohammed Merah, Staline, Klaus Barbie… à quel niveau de mal se trouvent-ils sur l’échelle de Rouve ? Pour travailler le rôle, il dit avoir pensé à Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux. Un tueur en série qui mange ses victimes !
Un acteur n’est pas un père la morale
Bon. Prenons un acteur, un vrai, un grand : Bruno Ganz ! Lorsqu’il incarnait Hitler dans La Chute, on ne l’a pas vu jouer la caricature du mal. Non ! Au contraire ! Ganz se disait d’ailleurs amusé d’entendre certaines personnes lui reprocher d’avoir « humanisé » le dictateur. « Les gens ont besoin d’avoir une icône intacte du mal lui-même.[…] Mais je ne sais pas ce qu’est vraiment le mal », expliquait l’acteur suisse. Quand les journalistes lui demandaient s’il avait abordé et travaillé le rôle en se persuadant qu’il était humain, il répondait :« Bien sûr qu’il l’est. Qu’est-ce qu’il pourrait être d’autre ? » Pour s’emparer du personnage, il avait en partie travaillé sur les failles du dictateur, sur l’absence d’amour qu’il avait reçu de sa mère, sur son côté artiste raté. Voilà ce qu’est un acteur ! Un homme qui travaille sur l’être humain, sur ses nuances, sur ses contrastes. Un acteur n’est pas un juge ! Ce n’est pas un père la morale. Et je ne compare pas ici Matzneff à Hitler ! J’ai le sens de la mesure, moi. Ganz avait assumé sa lourde responsabilité d’acteur en endossant le rôle d’Hitler avec toute sa complexité, et toute son humanité (humain n’est pas synonyme de bon !). Rouve n’en a probablement ni les moyens ni le courage… ni même l’intelligence nécessaire. Ganz avait essuyé une pluie de critiques pour avoir fait d’Hitler ce qu’il était : un homme. On criait au scandale. Son interprétation magistrale et troublante aura cependant marqué l’histoire du cinéma.
Mais laissons ce petit joueur d’Adolf de côté. Revenons-en au vrai mal, au mal absolu, total : Gabriel Matzneff. Jean-Paul Rouve explique que l’écrivain, en plus d’être un monstre, s’est servi de toutes ses horreurs pour faire « ses écrits, qui au final sont médiocres ». Que l’on ne considère pas Matzneff comme un grand écrivain, cela peut s’entendre. Mais venant de Jean-Paul Rouve, qui a joué au théâtre les textes de ses chansons préférées dont fait partie « Il jouait du piano debout »… on se dit que, là encore, comme pour son échelle du mal, il y a un petit problème de valeur. Lors de la promotion de ce spectacle, qu’il donnait au Théâtre Antoine, il avait justement évoqué cette chanson, dans l’émission « C à vous ». « C’est beau ce qui est dit ! Un moment il dit :“Essaie d’être heureux, ça vaut le coup.” Il dit ça dans le texte. Les textes de Michel Berger sont quand même formidables », expliquait l’artiste féru de grande littérature.
Jean-Paul Rouve et Kim Higelin dans Le Consentement de Vanessa Filho. (c) Julie Trannoy
Fier de ne pas avoir compris Matzneff
Allez ! Je parle, je parle, mais il faut quand même que je voie ce film. Je file au cinéma. Mauvaise nouvelle, il dure tout de même une heure et cinquante-huit minutes. J’achète mon billet, je m’installe. Au bout d’une heure et quart, je ressors. Et je ne suis pas le premier. Rouve avait vendu le machin avec honnêteté : « C’est pas plus compliqué que ça. C’est très simple même. C’est un homme de 50 ans avec une gamine de 14 ans. » Ce n’est effectivement pas plus compliqué que ça. Les dix premières minutes auraient donc largement suffi à nous faire passer le message. Pourquoi un long-métrage ? Rouve disait encore vrai en affirmant ne rien comprendre au personnage. Il ne joue d’ailleurs pas grand-chose. On dirait un beauf essayant d’imiter, de caricaturer avec mépris un intellectuel. Rouve barbouille à la truelle un Matzneff inhumain, incompréhensible, vide, en y ajoutant du noir. Du noir encore et encore. Rouve ne joue – ou plutôt ne surjoue – qu’une seule et unique chose : le dégoût qu’il éprouve pour Matzneff, mettant ainsi en scène sa propre vertu de carton-pâte. C’est Rouve le personnage principal du film. Ce n’est pas Matzneff, ni même Springora. C’est Rouve ! Rouve le Vertueux. Il avait bien raison de nous prévenir qu’il n’avait pas réussi à atteindre le rôle. Enfin… pas réussi, mon œil ! C’est plutôt qu’il ne le voulait pas. Ce film était pour lui une trop bonne occasion de nous montrer comme il est bon. Comme il est bien. Pour lui, c’est une fierté de n’avoir pas réussi à comprendre Matzneff. C’est la preuve que lui, Rouve, n’est pas un être obscur, qu’il n’est pas un monstre, pas un pédophile. Son impossibilité à entrer dans le personnage, à le comprendre, il l’arbore comme une décoration à sa boutonnière. C’est sa Légion d’honneur. Mais, même mauvais, Rouve reste un acteur. Un menteur. Il joue un personnage. Il imite, il simule, il fabrique. Même son dégoût pour Matzneff, il le joue. Mal, grossièrement, sans finesse, mais il le joue. Et moi, devant ce film, ce n’est pas Matzneff qui me dégoûte. Matzneff est absent. On ne le voit pas. Celui qui me dégoûte, c’est cet affreux Rouve gonflé de sa fausse, opportuniste et dégoulinante bonté d’âme. Il veut à tout prix nous montrer que c’est lui qui a la plus grosse. Comme il est vulgaire. Comme il est obscène. Signalons aussi toutes ces scènes de sexe interminables ! Ces scènes de sodomie qui dure, de langues sucées lentement, de fellations sans fin. De la pornographie ! Savent-ils qu’ils ont dû exciter beaucoup de vieux messieurs dans les salles obscures ? Des messieurs qui n’avaient même peut-être jamais pensé à cela avant ! Tu m’étonnes que Rouve ait l’air un peu gêné sur les plateaux télé lorsqu’il parle du tournage et qu’il explique avoir eu la sensation d’être « couvert de boue » le soir, après le travail. Couvert de boue dans sa tête, mais couvert de salive dans les faits. Il semble avoir un peu de mal à assumer. Et comment ! Être payé une fortune pour caresser les seins d’une fille de trente ans de moins que lui et lécher sa langue pendant des heures et des heures… lui, l’acteur star de 56 ans, elle, la jeune débutante de 22 ans. Est-ce bien moral d’ailleurs cela ? Je ne sais plus, je m’y perds. Peut-être un jour regrettera-t-elle de s’être laissé tripoter par le sosie raté et répugnant de Gabriel Matzneff dans le but de vouloir lancer sa carrière. Le regret serait bien compréhensible. Beurk ! Avoir à lécher la langue de Jean-Paul Rouve, quel dégoût. Bon… là, je commence à m’emporter. Je vais donc m’arrêter ici. Je ne veux pas à mon tour mettre en scène ma propre vertu en me servant de ce pauvre acteur raté à succès. Et si un jour, au cinéma, on me confie la tâche de jouer le rôle de Jean-Paul Rouve, je promets que je saurai trouver en lui, quelque part, une lueur d’humanité à jouer. « Jean-Paul Rouve un être humain ? »me demanderont certains. Oui, un être humain ! Que pourrait-il être d’autre qu’un être humain ? Qu’un misérable être humain ? Pour terminer, rappelons une petite note prise au Conservatoire par Éliane Moch-Bickert – élève de Louis Jouvet – lors de l’un des cours de son maître :« Il faut arriver à aimer tous les personnages qu’on joue, quels qu’ils soient. Il faut être très circonspect, très réservé avec eux, les fréquenter d’une fréquentation longue, quotidienne. C’est la seule façon d’en tirer quelque chose. »
Tout le monde déteste la police et Jordan Bardella!
Sont-ce les clichés de la honte ? Alors que Jordan Bardella visitait le salon de l’élevage, le jeudi 5 octobre, à Cournon-d’Auvergne, dans le Puy-de-Dôme, des policiers ont voulu poser avec le président du RN. Uniformes et gilets pare-balles sur les épaules, ils sont tout sourire. Certains seraient venus rien que pour ça. « Les fonctionnaires, censés patrouiller ailleurs dans le secteur, auraient fait le déplacement au sommet uniquement pour croiser Jordan Bardella », estime RMC. Ils sont cinq ou six, d’après un porte-parole de la police nationale. La préfecture du Puy-de-Dôme a ouvert une enquête administrative. La question du devoir de réserve se pose en effet. D’après les textes, celle-ci désigne « l’obligation faite à tout agent public de faire preuve de réserve et de retenue dans l’expression écrite et orale de ses opinions personnelles. L’obligation de réserve n’est pas conçue comme une interdiction d’exercer les droits élémentaires du citoyen : liberté d’opinion et liberté d’expression. »
On peut quand même s’interroger. Ces policiers se seraient-ils attiré les mêmes foudres s’ils avaient tenu à prendre un selfie avec un élu LFI ou avec une figure macroniste ? Et d’ailleurs, en quoi ces clichés constituent-ils une expression « sans retenue ni réserve » des opinions des policiers ? Un selfie constitue-t-il une forme d’expression écrite ou orale ? Enfin, les photos avaient-elles vocation à sortir de la sphère privée si les caméras n’avaient pas filmé la scène, et si le journal auvergnat, La Montagne, n’en avait pas parlé ? Pour les médias bien-pensants, c’est une nouvelle preuve de la connivence entre le parti de la droite nationale et la police. Gérald Darmanin, invité par « Quotidien », trouve ça « très choquant ». Pointe de jalousie d’un ministre à l’égard d’une figure politique qui le dépasse en popularité chez les flics ? Fabien Vanhemelryck, du syndicat Alliance, dédramatisait : « Qu’est-ce qu’on leur reproche en réalité ? […] On n’a pas besoin de crisper les policiers avec des bêtises comme ça. »
Face à l’internationale de la barbarie, la coalition menacée des démocraties libérales doit prendre appui sur un nouveau dispositif écrit.
Huit décennies après l’extermination des Juifs ainsi que d’autres minorités, et à quelques semaines du 75ème anniversaire de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 10 décembre 1948 à Paris, le monde se trouve aujourd’hui en proie aux calamités : guerres, pandémies, désordres climatiques aux effets destructeurs et violences terroristes infligées sans vergogne dans l’ivresse de la haine démesurée.
La diffusion d’images révélant la cruauté sans limite conduit à un cataclysme, au sens où l’effet réel recouvre un grand bouleversement social, économique et psychologique, provoquant également d’importants troubles. En apparence, il s’agit de la défaite des rédacteurs du texte de 1948, à valeur non contraignante, mais plaçant la dignité humaine au sommet des aspirations partagées pendant les années d’après-guerre. Il s’avère donc impérieux de reprendre l’initiative, afin d’affirmer encore et toujours cette même exigence de dignité, que les persécuteurs sanguinaires frappant lâchement au petit jour veulent piétiner, exactement comme le firent les bourreaux nazis. Or toute coalition de démocraties doit prendre appui sur un dispositif écrit.
Il est donc temps qu’un nouveau texte global et contraignant prenne en compte l’hyper-terrorisme qui a pour caractéristiques d’être mondialisé dans son organisation et ses effets, autant que sordidement spectaculaire. L’inhumanité et le déploiement des actuels maîtres en sauvagerie frappant par surprise creusent des empreintes si profondes que la réinitialisation espérée après le mois de mai 1945 se révèle balayée par les atrocités exponentielles.
La mondialisation a pour génie cynique d’éluder l’horreur terroriste, en la présentant simplement comme une constante contemporaine réactionnelle. Désormais, la généralisation concertée de la terreur nous expose à l’effondrement, c’est-à-dire au risque de nous vider de toute humanité. Précisément, s’effondrer consisterait à collectivement tomber morts ou frappés lourdement : comment, alors, nous relever ?
Interrogé en raison de sa grande expérience de vie sur ce qu’il pensait de la civilisation, le docteur Albert Schweitzer répondit avec ironie : « Je crois que ce serait une bonne chose. » L’urgent grand-œuvre de réhabilitation passe désormais par une verbalisation des attentes face aux atteintes ou, comme l’écrivait Elie Wiesel, de la transformation d’une histoire sur le désespoir en une histoire contre le désespoir.
Le 10 mai 1944, voici bientôt quatre-vingts ans, fut proclamée à Philadelphie la première Déclaration internationale de droits[1] s’adressant à « l’ensemble du monde civilisé. » Il est temps de considérer que l’aggravation de l’avènement hyper-terroriste appelle l’émergence d’un nouveau repère lisible sur lequel s’appuyer, pour que soient, de manière effective et globale, condamnés et sanctionnés unanimement – et non plus « contextualisés » – les massacres de victimes totalement sans défense.
[1] Déclaration concernant les buts et objectifs de l’organisation internationale du travail.
Avec nos politiques, coupables de passivité, les mouvements « antiracistes » sont responsables de la propagation de l’islamisme. Sous couvert d’antisionisme, ces faux gentils ont permis à la haine antijuive de se faire applaudir par la gauche perdue dans ses flatteries musulmanes.
Voyez comme ils mentent : les politiques et les faiseurs d’opinion feignent de découvrir l’affreux visage du Hamas antijuif et anti occidental. En réalité, les couards n’ont jamais voulu dire la vérité sur l’islamisme conquérant qui se déchaîne contre Israël. Depuis trente ans, les « élites » aplaties trompent les Français en récitant l’ode d’une « religion de paix et de tolérance ». Mais le sabre a toujours été l’allié de la « Pax islamica ». Pour avoir supporté avec d’autres le pilonnage des empêcheurs de dire, j’ai pu mesurer la lâcheté de ceux qui dénoncent des racistes et des islamophobes chez les lanceurs d’alerte. Si Boualem Sansal ou Malika Sorel avaient seulement été entendus, la nation n’en serait pas à craindre un scénario à l’israélienne dans ses cités islamisées. « Tous collectivement, nous avons été faibles », a dit Gérard Larcher, président du Sénat, le 11 octobre sur Europe 1, en se fondant dans la masse. Mais seule la lâcheté des dirigeants hébétés a fait le lit de la« peste brune » que Gérald Darmanin dénonçait en 2018, chez les gilets jaunes déboulant des provinces. Une fois de plus, le réel explose à la figure des dénégationnistes dans une violence qui se répand. Oui, la France abrite ses sicaires djihadistes et leurs collabos. Ils rêvent de guerre et de pogroms. Trois ans après la décapitation de Samuel Paty, Dominique Bernard, professeur de français, spécialiste de René Char et de Julien Gracq, a été égorgé, le 13 octobre, aux cris d’« Allah Akbar » dans son lycée d’Arras par un ancien élève fiché S. Le pire est partout envisageable. Cependant, les responsables du désastre ne s’excuseront jamais de leurs dénis ni de leur pleutrerie. La colère des Français dupés est immense.
Les mouvements « antiracistes », qui s’étaient opposés, en 2014, à l’expulsion de la famille du meurtrier d’Arras, sont les premiers responsables de la propagation islamiste. La voici révélée dans sa démence antisémite par le Hamas tueur d’enfants, de femmes et de vieillards. SOS Racisme, la Licra, le MRAP, la Cimade, la Ligue des droits de l’homme et autres sermonnaires s’acharnent encore sur les plus lucides pour les faire taire. L’historien de la Shoah Georges Bensoussan, poursuivi naguère en justice pour avoir dénoncé la judéophobie islamique, peut en témoigner. Les faux gentils ont permis à la haine antijuive de se faire applaudir, sous le faux nez de l’antisionisme, par la gauche perdue dans ses flatteries musulmanes. Les socialistes, communistes et écologistes, qui reprochent à Jean-Luc Mélenchon ses compromissions idéologiques avec le terrorisme palestinien et ses désinformations, étaient à ses côtés en novembre 2019 pour participer, avec les islamistes du CCIF hurlant « Allah Akbar ! », à la manifestation de la honte « contre l’islamophobie ». Les Frères musulmans, qui cornaquaient la démonstration parisienne, sont les mêmes qui soutiennent le Hamas à Gaza et accusent faussement les Israéliens d’y avoir tiré sur un hôpital servant de refuge à des civils. Les belles âmes collaborationnistes, encouragées par des élus tétanisés par l’islam, ont fait le lit de la bête immonde. Elle est prête à répondre aux ordres qui pourraient enflammer la contre-société.
« Je ne parlerai jamais d’“ennemi intérieur” », avait déclaré le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian après les attentats parisiens de 2015 signés par Daech. Ce raisonnement de vaincu reste celui de la classe politique pétocharde. Elle redoute la « stigmatisation » de la communauté musulmane, dont le silence face aux horreurs islamistes devient pourtant assourdissant. Le bilan de cette capitulation a été dressé par Emmanuel Macron le 12 octobre, dans un appel à « rester unis ». En réalité, le chef de l’État sait qu’un affrontement contre une « cinquième colonne » et ses alliés est envisageable. Les ingrédients d’une possible guerre civile ont été rendus possibles par une sacralisation irréfléchie de la société ouverte et « métissée ». Du nouveau Babel devait naître le meilleur, aux dires des penseurs en chaise longue d’un irénique cosmopolitisme. La « créolisation » a produit le pire, tant il était évident que les civilisations ne sont pas faites pour se fondre dans un universalisme abstrait. Henry Kissinger a évidemment raison quand il déclare à Politico, à propos des manifestations pro-Hamas : « C’est une grave erreur de faire entrer autant de gens de culture, de religion et de concepts totalement différents car cela créé un groupe de pression à l’intérieur de chaque pays. » Cela fait trente ans que ce truisme est contesté par la prosélyte religion diversitaire.
Le scandale est de voir les falsificateurs pérorer encore. Or, il ne faut rien attendre de dirigeants dressés à penser faux. Les « élites »s’indignent soudainement de découvrir que des fonds de l’Union européenne arrivent dans les caisses du Hamas, que le Qatar, financier du mouvement terroriste, bénéficie en France d’avantages exorbitants octroyés notamment par Nicolas Sarkozy, que les Frères musulmans ont pignon sur rue et que Karim Benzema serait des leurs. In extremis, l’Assemblée nationale a annulé, après l’offensive du Hamas, l’invitation faite par la députée LFI Ersilia Soudais à Mariam Abu Daqqa, militante palestinienne du FPLP, terroriste jugée expulsable. Les plus lucides du gouvernement acceptent parfois, avec prudence, d’établir un lien entre le terrorisme et l’immigration de masse. Mais c’est en Suède, théâtre d’une guerre de gangs, que le Premier ministre Ulf Kristersson a osé dire, en appelant l’armée en renfort : « C’est l’immigration irresponsable et l’échec de l’intégration qui nous ont conduits à cette situation dramatique. » Dans la débandade, le RN se pose désormais en protecteur des juifs. Toutefois, c’est aux Français d’origine française (ils sont encore trois sur quatre, selon Michel Aubouin) et à tous ceux qui les ont rejoints au fil du temps, de prendre eux-mêmes la parole, par référendums, pour rappeler à leurs dirigeants faillis que capitulations et traîtrises ont assez duré. Le 7 octobre, Israël s’est montré vulnérable. La France l’est plus encore. Il est urgent de la secourir.
Constance Courson publie "Le corps de l'écrivain", son premier roman. D.R.
Constance Courson, qui signe son premier roman, n’est vraiment pas le genre de féministe qui passe ses journées derrière un écran de smartphone afin de déconstruire l’homme blanc occidental…
La bonne nouvelle est apportée par le vent d’ouest. Il s’agit d’un premier roman, Le Corps de l’écrivain, signé Constance Courson. Sa maison d’éditions, La part Commune, se trouve à Rennes, la région Bretagne participe à la publication de l’ouvrage, et l’histoire commence dans les rues de Rennes. C’est peu dire que la Bretagne est à l’honneur ! Même si ce road trip nerveux s’achève dans la baie du Mont Saint-Michel, c’est-à-dire administrativement en Normandie…
Pérégrinations à la Kerouac
Si la Bretagne est donc à l’honneur, la littérature ne l’est pas moins. Celle des grands stylistes, révérée par Constance Courson. D’entrée de jeu, la narratrice, un peu le double de l’auteure, place la barre très haut. Elle cite Chateaubriand, Proust, Millet, des écrivains dont la phrase est ductile et serpente souvent sur une page entière, sans dérouter le lecteur. Courson s’inspire en partie de ces écrivains, sans jamais nous perdre dans les méandres de ses phrases, ce qui est une prouesse. Mais la narratrice aime prendre des risques. La vie bourgeoise, molle et pusillanime, ne la fait pas vibrer. Sa jeunesse ressemble à une pelouse plate, jusqu’au jour où l’œuvre de Jack Kerouac frappe à sa porte et l’incite à refaire le trajet de l’écrivain américain, quand celui-ci s’était rendu à Brest en 1965, sur les traces de son ancêtre breton. La narratrice prend son sac à dos, y fourre des carnets à remplir, met des couteaux dans ses poches, car l’époque l’exige, et c’est le départ pour l’aventure. Cette impulsion est donnée par la lecture, c’est émouvant car on ne croyait plus qu’une trentenaire pût répondre à l’appel de la route, des bois et de la mer. La narratrice va coucher dans la rue, rencontrer des personnages déréglés, alcooliques, drogués, elle va leur tenir tête, ne jamais flancher sous leurs coups, résister à leurs provocations de machos décérébrés. Mais n’allez pas faire d’elle une féministe qui passe ses journées derrière un écran de smartphone afin de déconstruire l’homme blanc occidental. Les formules de Courson frappent fort. Elle ne retient pas ses uppercuts. Le récit sent la tripe, les odeurs d’urine et de pieds ; les fluides corporels abondent. Elle met sa peau sur la table, « excitée par l’alcool et l’air marin ».
Il était mince, il était beau, il sentait bon le sable chaud…
Dans sa longue marche au milieu des fougères, dans de sombres forêts de chênes désertées depuis belle lurette des fées, elle tombe sur un curieux personnage, Médéric, un ex-légionnaire, entouré de quelques potes, anciens militaires eux aussi, qui savent manier la kalachnikov. Le soldat a fait la guerre « pour de vrai », pas dans un jeu virtuel ; il a combattu en Afghanistan, connaît les horreurs commises par les deux camps. Le récit de Médéric se superpose à celui de la randonnée de la narratrice. Le roman n’en est que meilleur. L’amour rôde également, mais il est impossible. Médéric croit aimer la narratrice, mais il ne peut chasser de son esprit une très jolie jeune femme que son groupe de militaires avait capturée dix ans auparavant en Afghanistan, « où elle combattait avec une vingtaine de djihadistes dont aucun n’avait dépassé les vingt-cinq ans », une femme qui se battait avec la même violence au ventre que les hommes. Si, si, ça existe.
Constance Coulon traque, avec courage, les mensonges et les dérives de la société contemporaine. Elle enrage de constater ce qu’elle fait dire, de façon triviale, à Médéric : « la langue française est tombée au ras des pâquerettes ». Il y a une très belle description de la traversée du goulet de Brest, en bateau ballotté par le clapot, après avoir longé les imposantes falaises de la côte. Ces décors naturels fortifient le style, déjà puissant, de Constance Courson. C’est à regret qu’on referme ce premier roman qui en appelle un deuxième. Comme le large, sur les hauteurs de Brest, nous invite au voyage, parfois sans retour.
Constance Courson, Le Corps de l’écrivain, Éditions La Part Commune.
Le Cherche Midi publie un recueil de dessins choisis et présentés par Philippe Geluck du plus incendiaire des caricaturistes du XXᵉ siècle.
À intervalles plus ou moins réguliers, Chaval, de son vrai nom Yvan Francis le Louarn (1915-1968) revient hanter l’histoire du dessin d’humour français. Tous les cinq ou dix ans, son trait sans rédemption possible, sec comme un coup de trique, à l’anarchisme non revendicatif, abyssal par sa profondeur, qui ne se veut pas rigolo du tout, agit comme un uppercut. Il met le feu à chaque page. Les lecteurs d’hier et d’aujourd’hui ne peuvent résister à la noirceur de ce bourgeois bien sous tous rapports qui finira par se suicider au gaz. On ne lui reconnaît aucun véritable successeur et cependant, tous les dessinateurs, de Cabu à Sempé, de Bretécher à Reiser, ont puisé dans cette œuvre asphyxiante, la force du désespoir et aussi les raisons de persévérer dans une profession jadis ingrate désormais mortifère. Chaval a semé la zizanie dans la presse écrite, à Match, au Nouvel Observateur, à Sud Ouest ou au Figaro Littéraire, en pratiquant une caricature éminemment politique sans s’attacher à un quelconque sujet d’actualité ; il fut le maître d’une forme d’illustration assassine à la violence sous-jacente et aux ressorts nihilistes. Chaval croque l’indifférence et la méchanceté des Hommes, le ridicule et le pathétique de personnages transparents qui ressemblent physiquement à Alexandre Vialatte ou à Jacques Dufilho, l’arrogance vaine des vies normales était peut-être sa seule minuscule joie intérieure. Il décale notre regard et désoriente nos réflexes de pensée par un style narratif radical. Ses légendes, raides et nerveuses, rappellent le talent d’un Félix Vallotton. Mais de quoi pouvait-il bien rire ? Pierre Ajame qui publia un livre posthume d’entretien avec lui, affirmait à la Radio Télévision Suisse en 1976 que Malraux parlant de l’Espagne pouvait l’amuser. Ce type-là commence à nous plaire. Dans son appartement « lugubre » de la rue Morère, près de la Porte d’Orléans, Chaval seul, à la misanthropie galopante et instable, fustige les cons, grand ensemble dans lequel il ne s’extrait pas. Chez lui, tout est con, dérisoire, futile, un peu las et un peu bête. Avec Chaval, le lecteur se prend directement un mur en pleine face et il en redemande. Il est sans filtre, donc nocif, donc indispensable. Il ne plairait pas à nos nouveaux inquisiteurs qui veulent, soit nous culpabiliser, soit nous éduquer, le dessin de Chaval se suffit à lui-même.
D.R
Chez lui, tout est con, dérisoire, futile, un peu las et un peu bête
D.R
Son esthétique puissamment débarrassée d’artifices doit beaucoup à son travail de graveur. « Il détestait le style artiste » affirmait Pierre Ajame. Il avait appris son métier à l’Académie des Beaux-Arts de Bordeaux et vénérait la technique pure. Il était classique, ce qui en faisait déjà, à son époque, un anticonformiste. Il préférait Buster Keaton à un Chaplin trop larmoyant. Il ne dirigeait pas son crayon contre le système, contre une autorité particulière et militait encore moins pour une cause. Sa dissidence naturelle, presque maladive, le poussait à voir l’absurdité du monde dans la banalité de comportements anodins. Sa légende noire aura été sa meilleure publicité pour durer dans le temps. Il reste le plus extrémiste des dessinateurs qui a réussi à ne pas se parjurer dans la vulgarité ou la provocation facile. Il aura été très loin dans l’humour à froid. Cet admirateur de Pierre Etaix et de Samuel Beckett, qui avait pour ami Bosc, réapparait donc régulièrement dans les rayons des librairies. Je me souviens d’avoir fait sa connaissance en 1995 avec le recueil Chaval inconnu déjà publié par Le Cherche Midi. L’éditeur continue cet automne son travail d’exploration en faisant paraître La vie selon Chaval, une sélection de dessins choisis par Philippe Geluck, l’un de ses plus grands fans. « Il traite des gens ordinaires et des sujets de tous les jours, mais dans une résolution qui agace ou subjugue. Cela ne ressemble à rien de ce qui existe, tant par les idées que par leur réalisation formelle » avertit le créateur du chat dans sa préface. « Le public s’est-il rendu compte de l’immensité de ce qu’il apportait ? Je ne le pense pas » regrette le dessinateur belge. Chaval qui excellait dans le muet et était ravageur dans la phrase courte, ne risque pas de tomber dans l’anonymat. Car son absence de message est bien la seule chose compréhensible et audible dans notre société actuelle.
La vie selon Chaval – Dessins choisis et présentés par Philippe Geluck – Le Cherche Midi
L’École de l’exil, de Josiane Sberro-Hania, apporte avec émotion sa pierre à la construction de l’histoire ignorée des Juifs en pays arabes
« Le pépiement assourdissant des moineaux dans les arbres, et nous dans la rue. Nous les enfants. Aussi loin qu’il m’en souvienne, Gabès représente pour moi un inoubliable terrain de jeux. Le centre de la ville est en notre possession totale. Hormis l’heure de la sacro-sainte sieste où les voix elles-mêmes se font murmure pour ne pas réveiller l’ire paternelle. » (p.15) C’est le temps de l’insouciance : « « J’ignorais alors, que le statut social ou la notoriété, évitaient à un enfant juif, l’infamie de l’école juive. » (p.51) « Il me reste de Sousse, la nostalgie du collège, de ses blouses grises, de l’étude et de l’amitié. Mais Sousse est avant toute chose, l’univers de la mer. » (p.57)
Un récit éclairant
Le livre de Josiane Sberro-Hania c’est d’abord un récit haletant et passionné qui se lit comme un roman, avec toutes ces images, ces couleurs, ces odeurs, ces sons, et ce débordement de sentiments contradictoires. Dès les premières pages, on est plongés dans cette Tunisie du protectorat français des années 30 et c’est Josiane enfant, vive et sensible qui nous prend par la main. Puis le temps passe et très vite l’Histoire s’impose avec la profondeur du passé et les perspectives incertaines de l’avenir. L’École de l’exil permet en effet plusieurs niveaux de lecture.
Le livre de Josiane Sberro-Hania, s’il nous parle d’une « école » bien singulière, et de toutes ces écoles où elle a tant appris et enseigné aussi, ne nous fait pas la leçon ni ne prétend analyser de façon péremptoire les racines du conflit israélo-arabe. Pourtant, il nous éclaire. Comme le dit Georges Bensoussan, si « les commencements et les origines ne dessinent pas un destin », ils n’en tracent pas moins « les linéaments d’un terreau culturel fait des événements du quotidien les plus ordinaires, les plus véniels, les plus grossiers et les plus anodins. Des faits minuscules qui nous parlent davantage que les discours savants, qui disent la vérité d’un monde et d’un temps.[1] » Josiane Sberro-Hania, à travers le récit personnel, sensible et exaltant, de ses « tribulations méditerranéennes », apporte ainsi sa pierre à la construction de l’histoire ignorée des Juifs en pays arabes.
Israël, une épopée humaine
Et on comprend, mieux, on ressent, ce qu’Israël représente pour tous les Juifs, ceux d’Europe comme ceux de Méditerranée. « Ce jour de 1947 inoubliable pour moi, dans le salon aux volets clos. C’était un vendredi. (…) Les grands-mères qui avaient connu l’une le pogrom de Tripoli l’autre le pogrom de Gabès sanglotaient sans retenue ». (pp.48-49) Les années 50 annoncent alors une toute nouvelle époque : « Nous allions vivre au kibboutz en Israël, l’aventure idéale et rêvée, de la vie collective des années cinquante, dans ce pays tout neuf. Inoubliable épopée humaine ! Un lieu qui m’a définitivement formée à la vie. » (p.97)
« Pour la conscience postcoloniale qui fait du monde arabo-musulman la figure de l’opprimé, il est difficile de concevoir qu’autour de la Méditerranée, bien avant l’arrivée des Européens, ce monde avait été synonyme de servitude et d’esclavage pour des millions d’hommes et de femmes. » (Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes) En Europe, on ignore aussi souvent la force du sionisme historique au Maghreb et au Moyen-Orient. Car ce n’est pas seulement parce qu’ils ont été chassés des pays arabes (expulsés ou forcés violemment et sournoisement à quitter leur terre et leur maison en y abandonnant tous leurs biens et les sépultures de leurs aïeux) que ces Juifs-là ont rejoint Israël, mais aussi poussés par ce même enthousiasme idéaliste qui avait conduit les premiers Ashkénazes en Palestine. Cette exaltante aventure de l’aliyah, de la fuite clandestine de Tunisie jusqu’au kibboutz socialiste de Negba, sur cette terre aride et pourtant si douce du jeune État juif, en passant par la préparation à la traversée et à la vie spartiate des champs, Josiane Sberro-Hania nous la fait vivre avec toutes ses découvertes, ses amours et ses rires, mais aussi ses peurs et ses déchirements.
Nouvelles peurs
Elle n’édulcore pas l’antijudaïsme et « le processus de domination (la dhimmitude) qui a marqué des générations de Juifs d’Orient » car elle ne donne pas dans « la folklorisation » qui réduit le monde à des coutumes. Mais si elle ne souscrit pas à la « mythification » d’un passé imaginaire projetant une harmonie idyllique entre Juifs et musulmans, elle qui connaît toutes les nuances de la cohabitation, elle refuse également de croire que l’antagonisme serait insurmontable. Revenue en France, elle n’aura de cesse avec son mari Raoul Sberro, de travailler à l’ouverture d’esprit et à l’intégration des enfants d’immigrés. Déployant une énergie incroyable et un courage de tous les instants, Josiane veut transmettre ce que la France lui a donné, tout autant que la culture juive et l’esprit de tolérance. Car pour Josiane, c’est un tout. « Avec des enseignants comme Duvignaud, Jankélévitch, Marientras, nous étions marqués au fer rouge de la soif de comprendre, de connaitre. Nous sortions de leurs cours, saisis de la vibration de leur émotion. Tels des fruits brusquement mûris par une canicule inattendue, débordants d’une sève épaisse, prête à se déverser. » (p.161)
Notre contributrice Renée Fregosi avec Josiane Sberro-Hania, Paris.
C’est ainsi qu’avec la même force et la même émotion elle élargit son horizon méditerranéen à la Grèce, de la triste période de la dictature des Colonels à l’époque actuelle, de l’Ami Niko, ce Zorba le Grec si émouvant lui aussi, aux jeunes Juifs refondant une communauté à Salonique. « Salonique reste pour moi, l’exemple même de l’amour de la vie insufflé à ces enfants de déportés dont les parents hurlent avant de disparaître : « Va-t’en », « Cours sans te retourner », « Existe ! » Cette foule d’enfants martyrs n’a laissé aucune place à la détestation, à l’humiliation destructrice transmise de pères en fils dans d’autres sociétés. » (p.218) Émotion, joie, espoir, empathie.
Mais bien sûr aujourd’hui, la tristesse, l’angoisse et la colère nous saisissent également après avoir refermé le livre. Pas seulement à cause de la nostalgie ou des regrets des occasions manquées. Le massacre et les crimes contre l’humanité perpétrés sur le sol israélien, dans des kibboutzim de gauche notamment, par le groupe terroriste du Hamas le 7 octobre, comme l’aveuglement persistant de l’Occident ou pire sa lâcheté, nous font une fois encore redouter l’anéantissement d’Israël. Cette crainte fait écho à celle de Josiane face à « l’exode des enfants juifs, boutés de l’Éducation nationale par la violence des cours de récréation sans avoir jamais suscité, la moindre levée de colère ou de bouclier pour les protéger. Faudra-t-il encore s’exiler pour les mettre à l’abri ? » (p.239) Et puis, nous serrons le livre entre nos mains et nous retrouvons la flamme qui anime Josiane : oui, Israël vivra !
Josiane Sberro-Hania, L’École de l’exil. Tribulations méditerranéennes, Éditions Balland 2023
Le 7 octobre, le Hamas s’est livré à une bacchanale nazie version islamiste. Mais après ce crime contre l’humanité, on n’a pas vu l’humanité unie se dresser contre les meurtriers. Tandis que de nombreux pays du Sud se sentent solidaires de l’internationale Djihadiste qui, du Hamas à Arras, met sous tension les sociétés ouvertes, en France, la gauche antisioniste de Mélenchon se déshonore par sa complaisance cynique envers l’islamisme. Elle nourrit le négationnisme d’atmosphère qui sévit dans nos quartiers islamisés.
Je ne sais pas s’il y aura un avant et un après 7 octobre – et si c’est le cas, il est possible que l’après soit pire qu’avant. Rien ne sera plus comme avant, on a donné. Souvent. Après le 11-Septembre. Après Merah. Après Charlie. Après le Bataclan et en tant d’autres sinistres occasions. Et puis, une fois les bougies consumées et les fleurs fanées, nous revenons à nos problèmes de retraites et de punaises de lit. Les sociétés humaines ont l’estomac bien accroché. Heureusement d’ailleurs. On a fait de la poésie après Auschwitz, on continue à vivre après l’ordalie sanglante du Hamas.
« J’ai tué dix juifs, j’ai leur sang sur les mains ! Maman, ton fils est un héros. »
N’empêche, ces âmes broyées, ces corps suppliciés, ces joyeux dîners de shabbat qui ont basculé dans un enfer indescriptible, cette rave party devenue un cimetière à ciel ouvert nous hanteront longtemps, à jamais serait-on tenté de dire si on ne connaissait pas la salutaire capacité d’oubli des humains. Certains ont tenu à voir de leurs yeux – en fouinant un peu sur le web, on trouve aisément, semble-t-il, les vidéos réalisées par les tueurs-pilleurs du Hamas et diffusées comme autant d’exploits – jusqu’à ce que leurs chefs réalisent peut-être que tout ça faisait de la mauvaise publicité.
Beaucoup ont choisi de s’épargner ces images, par peur de profaner ou peut-être de ne plus pouvoir penser. Les récits de ceux qui ont vu et qui peinent à trouver les mots – secouristes, soldats, journalistes…– ne sont pas moins suffocants. Enfants torturés devant leurs parents. Parents assassinés devant leurs enfants. Corps mutilés. Femmes éventrées et violées. Une orgie de haine anti-juive, résumée par un membre de la Zaka, le service religieux qui s’emploie à restaurer l’intégrité des corps : « Le Hamas voulait transformer nos noms en chiffres. J’essaie de transformer les chiffres en noms. » Dans un enregistrement diffusé par l’armée, on entend un terroriste qui appelle sa famille avec le téléphone d’une femme qu’il vient de tuer. Sa voix monte dans les aigus sous l’effet de l’exaltation : « J’ai tué dix juifs, j’ai leur sang sur les mains ! Maman, ton fils est un héros. » Et ses parents de le féliciter : « Tue-les tous ! »
À force de la voir convoquée tous les quatre matins, l’hypothèse Hitler avait perdu toute substance. Mais cette fois, ça y ressemble trop pour qu’on n’y pense pas. On a assisté à une bacchanale nazie version islamiste. Ainsi, derrière les soudards entraînés pour ça, des hommes ordinaires, des paysans du coin qui, la veille, devaient boire le café avec leurs victimes, se sont joints et ont profité de l’occasion pour s’emparer d’un butin. Comme l’a observé Guillaume Erner, Marx s’est trompé. L’histoire se répète. Mais pas en farce.
Le souvenir du négationnisme de la Shoah et des dégâts qu’il a faits dans le monde arabe – où on prête aux Juifs une puissance suffisante pour avoir fait avaler ce bobard au monde entier – a peut-être pesé sur la décision de Tsahal d’inviter la presse internationale à visionner l’horreur, captée notamment par la vidéosurveillance des kibboutz martyrs. Dans l’émission de Frédéric Taddéï sur CNews, on avait entendu une certaine Laetitia Bucaille, payée par nos impôts, s’exclamer : « Je ne dis pas qu’ils n’ont pas existé, ces bébés éventrés, mais je ne les ai pas vus. » Ce combat est largement perdu : on aura beau lui montrer des images irréfutables, une partie de la rue musulmane, de Saint-Denis à Tunis, restera convaincue que c’est un coup des juifs. C’est peut-être l’aspect le plus inédit de la situation. Alors que nous sommes submergés par un flot constant d’images et de paroles, la question de la vérité devient subalterne. Chacun choisit la sienne, en fonction de ses marottes idéologiques – encouragées par des algorithmes. Sur ce front, on a assisté à une véritable faillite des médias occidentaux qui ont presque tous repris sans discussion un bidonnage du Hamas accusant Israël d’avoir tué 500 personnes dans un hôpital. Quelques jours plus tard, Le Monde se fend d’un texte d’excuses controuvé : « Les investigations sur l’origine de ce drame continuent, mais ces éléments concordants nous conduisent aujourd’hui à considérer que nous avons manqué de prudence, le 17 octobre, en reprenant les informations sur cette explosion en provenance du Hamas », écrit la direction de la rédaction, avant de préciser que les journalistes n’avaient pas accès au sud d’Israël. Si notre quotidien de référence a pris pour argent comptant les informations du Hamas, c’est à cause de l’armée israélienne. On suppose qu’à Gaza, ses reporters travaillent en toute liberté.
Révisionnisme soft
Dans une partie de la gauche française, un révisionnisme soft se déploie. Même Aymeric Caron admet que le Hamas s’est rendu coupable de crimes ignobles, mais pour tracer immédiatement un signe d’égalité entre ces crimes et ceux de l’armée israélienne. Et plus les jours passeront, plus les civils souffriront et mourront, plus cette cécité se répandra. Or, si toutes les vies se valent, toutes les morts ne s’équivalent pas. Les civils palestiniens ne sont pas la cible des bombardements israéliens. Israël, dit-on, peut se défendre dans le cadre du droit humanitaire. Mais personne n’a le mode d’emploi, alors que l’ennemi n’est pas une armée mais un mouvement terroriste qui, précisément, se fond dans la population.
Dans ce chaos, les appels à remettre sur les rails la solution à deux États sont purement incantatoires. Sur le papier, elle semble d’une logique imparable. Mais combien de temps faudra-t-il pour faire émerger en Palestine une génération qui n’ait pas été droguée à la haine des juifs ? Après 1945, l’occupation de l’Allemagne a permis de laisser passer une génération – la « dénazification » a largement consisté à mettre les nazis à la fenêtre. On ne voit pas quelle puissance serait à même de mener à bien cette entreprise de rééducation collective. Au passage, on peut se demander si l’élévation de leur destin au rang de cause emblématique des gauches européennes a vraiment aidé les Palestiniens.
Ce n’est pas la première fois que la promesse européenne de 1945 – Plus jamais ça ! – est ainsi piétinée à grande échelle, les Cambodgiens, Tutsis et « Hutus modérés » rwandais, et d’autres groupes massacrés à bas bruit, peuvent en témoigner. Mais le Cambodge, l’Afrique subsaharienne, c’est loin. On me dira que la Palestine aussi. Justement non. Presque chaque Européen a une opinion sur le conflit, signe que, dans les imaginaires collectifs, c’est la porte à côté. D’abord parce qu’Israël est un enfant de l’Europe, ensuite parce c’est une tentative baroque pour créer un Occident oriental ou, comme le montre Pierre Vermeren (pages 46-48), une société multiculturelle dans une aire rétive à l’altérité. Ce que les djihadistes veulent effacer, c’est à la fois un État juif et un État démocratique (aussi imparfaitement soit-il l’un et l’autre…).
Qu’on ne s’y trompe pas. La société ouverte qu’ils vomissent là-bas, leurs semblables la détestent ici, pas seulement parce qu’elle les oblige à voir, sans les avoir, des filles court vêtues, mais aussi parce qu’elle affaiblit le pouvoir du groupe et de ses chefs sur les individus, particulièrement sur les femmes. On tient moins facilement ses filles en France qu’en Algérie ou en Anatolie. Du moins, c’était vrai jusqu’à ce que la France se transforme en société multiculturelle où chacun vit selon ses normes et ses mœurs.
Quelques jours après l’attaque du Hamas contre Israël, Dominique Bernard, un professeur de français était assassiné à Arras. Peu importe que Mohammed Mogouchkov ait ou non entendu l’appel du chef du Hamas à faire de ce vendredi 13 octobre un jour de colère, c’est bien la même idéologie qui a frappé à KfarAza, Arras et Bruxelles, comme elle avait frappé à Paris, Nice, Madrid, Londres, New York et Washington. S’agit-il d’un conflit de civilisation voire, comme le pense Boualem Sansal, d’une « guerre sainte qui se poursuit depuis l’avènement de l’islam, sur tous les plans et tous les fronts, qui ici œuvre à la destruction des Juifs et d’Israël, là en plusieurs endroits du Moyen-Orient à la destruction des chrétiens, et ailleurs à l’extermination des athées, des apostats, des mécréants, des corrompus » ? On ne devrait pas sous-estimer le fait que, dans le cadre de la nouvelle guerre froide, cette internationale bénéficie de la sympathie, voire du soutien avéré de nombre de pays de ce qu’on appelle aujourd’hui le Sud global, qui assistent avec gourmandise à la destitution de l’imperium occidental. Le Hamas a beau être coupable de crimes contre l’humanité, on ne voit pas l’humanité se dresser contre lui. On n’entendra pas les mélenchonistes scander « tout le monde déteste le Hamas ».
Au-delà des controverses sémantiques, les nations d’Occident sont clairement mises au défi par une internationale qui, contrairement à ses ancêtres révolutionnaires, ne va pas s’embourber dans les appartenances nationales. Certes, écartelé entre au moins deux têtes – sunnite et chiite –, le djihadisme n’est pas près de réaliser son unification planétaire. Mais cette rivalité n’affecte guère le djihadisme d’atmosphère dont Gilles Kepel a observé la naissance et la diffusion dans les sociétés musulmanes du monde entier par des influenceurs numériques et autres « entrepreneurs de haine » (voir l’entretien qu’il nous a accordé pages 40-45).
Du Hamas à Arras
La conclusion, c’est que le Hamas est parmi nous, dans les quartiers islamisés de cette Europe dont l’islam politique a fait sa terre de mission. Certes, il n’y a pas en Seine-Saint-Denis ou à Molenbeek des dizaines de milliers de terroristes entraînés, capables de se livrer à un pogrom de grande ampleur – on l’espère en tout cas. Mais outre le fait qu’il reste sans doute des donneurs d’ordre capables d’organiser depuis l’étranger des opérations quasi militaires, le djihad artisanal peut frapper n’importe où. Cependant, ce qui menace la cohésion de nos sociétés plus encore que cette violence aveugle mais ultra-minoritaire, c’est la sécession silencieuse de tous les djihadistes de cœur, ceux qui se réjouissent quand un kouffar tombe. Même Alain Juppé, autrefois propagandiste de l’identité heureuse, se demande – sans répondre – si l’islam est compatible avec la République. Il est d’autant plus difficile de mesurer l’ampleur de l’imprégnation islamiste que personne ne tient à savoir. Les mêmes qui déplorent le lundi une épidémie d’abayas dans certains établissements décréteront le mardi qu’il s’agit d’une toute petite minorité et que l’écrasante majorité de nos concitoyens musulmans ne mange pas de ce pain-là. Peut-être. La plupart redoutent assez d’être désignés comme traîtres à leur identité pour se taire. Et ce sont des juifs qui cachent leur mézouzah.
Si l’offensive djihadiste vise toutes les nations occidentales, l’idée, sortie du chapeau d’Emmanuel Macron, selon laquelle elle pourrait être combattue par une vaste coalition est pour le moins farfelue. La France et l’Europe sont attaquées, mais elles ne sont pas en guerre. L’urgence, pour nous, est de mener le combat idéologique. Contre les islamistes et peut-être plus encore contre leurs alliés insoumis et extrême gauchistes. Beaucoup, comme votre servante, pensaient que Mélenchon et sa clique islamo-gauchiste s’étaient définitivement déconsidérés en refusant de qualifier l’attaque du 7 octobre de terroriste. Les premiers sondages réalisés depuis laissent penser qu’il n’en est rien et que leur calcul infect pourrait s’avérer gagnant, en solidifiant le vote musulman en leur faveur sans décourager l’électeur bobo qui joue à la résistance en criant « tout le monde déteste la police ». Il faut croire que, pour ces insoumis décomplexés, l’antisémitisme et l’islamisme sont des points de détail de l’histoire qui s’écrit.
L'ancien ministre de la Défense hollandais Frits Bolkestein et Soumaya Sahla. D.R.
Pays-Bas. C’est la belle histoire de la semaine. Vieux sage de la droite néerlandaise, M. Frits Bolkestein aurait été victime d’une arnaque commise par l’ex-terroriste islamiste qu’il avait prise sous son aile.
Confirmée par sa famille, la nouvelle a de quoi secouer la ronronnante campagne pour les élections législatives qui se tiendront le 22 novembre. L’hebdomadaire HP/DeTijd a affirmé, lundi 30 octobre1, que l’ex-terroriste Soumaya Sahla, repentie après avoir purgé une peine de prison, est soupçonnée d’avoir soutiré quelque 100 000 euros à M. Bolkestein, homme de 90 ans dans un état grabataire. Son neveu, Martijn, accuse la Néerlando-marocaine d’abus de confiance. Entre 2018 et 2021, son oncle aurait payé loyers, études universitaires, voyages et « argent de poche » de la jeune femme.
Des quelques 100 000 euros qu’elle aurait subtilisés, selon Martijn Bolkestein, 20 000 euros auraient été directement retirés dans des distributeurs avec la carte bancaire du vieux monsieur, lequel, gravement malade, ne sortait pourtant guère de chez lui selon le neveu.
Exclusion du parti et réactions de l’opposition
M. Bolkestein est ancien député du parti libéral conservateur VVD, parti au sein duquel Mme Sahla faisait figure d’experte en… « terrorisme et déradicalisation ». Après les révélations de HP/De Tijd, le VVD du Premier ministre démissionnaire Mark Rutte l’a immédiatement exclue. Le président du parti juge tout à fait crédible les accusations de « subtilisation de sommes d’argent considérables appartenant à notre membre d’honneur dans une période où il se trouvait dans un état vulnérable ».
Fonda Sahla. D.R.
Le parti aurait dû la radier depuis longtemps, a persiflé M. Geert Wilders, député de droite ! Ce dernier fut un temps menacé de mort par le groupe terroriste dissous auquel appartenait Mme Sahla, le Hofstadgroep. Et M. Wilders avait déjà manifesté par le passé son mécontentement de croiser dans les couloirs du parlement Soumaya Sahla accompagnée de sa sœur Fonda, strictement voilée et députée du parti de centre-gauche D66.
De la prison à la politique
En 2005, Soumaya Sahla fut condamnée à trois ans de prison ferme pour détention illégale d’armes et appartenance à une organisation terroriste islamiste. Un de ses membres, Mohammed Bouyeri, avait été condamné à la perpétuité pour l’assassinat de Theo van Gogh en 2004. Le mari de Mme Sahla, née en 1983 à La Haye dans une famille marocaine, faisait partie lui-aussi de la bande. Peu avant son arrestation, la police l’avait mise sur écoute et avait découvert qu’elle pressait une autre de ses sœurs de lui fournir les adresses de certains politiciens de droite, dont M. Wilders… À son procès, Mme Sahla affirmait avoir voulu les persuader pacifiquement à se convertir à l’islam. En 2008, après avoir purgé sa peine, et ayant abjuré le terrorisme en prison, elle entama des études de politicologie et devint membre du VVD. Elle s’y frotta aux huiles du parti, dont M. Bolkestein qui, informé de son passé, mit un point d’honneur à l’aider à se refaire une vie rangée – comme conseillère dans un domaine où elle avait été aux premières loges.
Ce qui fit froncer bien des sourcils au sein du parti, où, cependant, on ne refusait rien à M. Bolkestein. Ce dernier doit son statut inébranlable de sage non pas à ses carrières parlementaires, ministérielles ou comme commissaire européen (1999-2004), mais à son rôle d’intellectuel courageux à une époque où les intellos étaient tous censés être de gauche. Pendant les années 1990, M. Bolkestein battait en brèche ce monopole, fustigeant le laxisme de la société hollandaise en matière d’immigration et la société multiculturelle adulée par la gauche mais vomie du peuple. M. Bolkestein, universitaire surdiplômé, exigea vainement pendant des années des excuses aux « cocollabos » ayant défendu des régimes communistes, en Europe et ailleurs.
Après s’être retiré de la politique active, M. Bolkestein resta la vedette incontestée des meetings de son parti, jusqu’à ce que sa santé de plus en plus fragile ne l’oblige à s’effacer. Le grand âge avait-il entamé ses capacités intellectuelles ? Des critiques au sein du parti osent timidement le suggérer, apportant comme ‘preuve’ les photos où M. Bolkestein pose, avec un sourire béat, à côté de l’islamiste reconvertie en politique. Elle lève les yeux vers celui qu’elle décrit comme son ‘mentor’, et qui la considérerait comme ‘sa fille’.
Chic, encore un procès !
Mme Sahla nie en bloc les accusations et a porté plainte contre Martijn Bolkestein pour diffamation. Elle maintient que M. Bolkestein s’était porté garant pour ses besoins financiers de son plein gré pendant qu’elle préparait sa soutenance de thèse universitaire. L’un de ses professeurs, M. Andreas Kinneging, connu pour avoir menacé de passer à tabac un journaliste, et accusé par des étudiants de harcèlement et d’intimidation, la soutient. Il accuse HP/De Tijd de pratiquer un journalisme de caniveau. Et témoigne que pendant la période où la prétendue extraction de fonds avait lieu, son ami M. Bolkestein s’était en connaissance de cause porté garant pour les besoins financiers de sa protégée.
Le VVD, très embarrassé, n’a pas permis à Mme Sahla de se défendre et l’a donc expulsée sur le champ, content sans doute de s’être débarrassé d’une personne dont la présence nuisait à l’image d’un parti qui, en période électorale, aime à se présenter plus à droite qu’il n’est véritablement. La concurrence de M. Wilders, qui se vante d’avoir enfin eu la tête de Mme Sahla, est sans pitié.