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Hausse des taux et baisse du niveau

Si les Français sont notoirement nuls en économie, leurs élites, à commencer par Christine Lagarde, ne semblent pas tellement plus calées. On a pu s’en apercevoir à l’occasion de la crise inflationniste post-Covid.


Les économistes des générations futures regarderont le début du XXIe siècle comme l’une des périodes les plus étonnantes de leur discipline. Pendant quelques années, nous avons en effet mis à bas toutes les certitudes acquises, défié toutes les lois du marché. À partir de la crise des subprimes, en 2008, les banques centrales ont pu faire tourner la planche à billets à plein régime, sans créer d’inflation. À rebours de la théorie, les taux d’intérêt ont connu alors un niveau historiquement bas. L’Allemagne a pu même emprunter à des taux négatifs, une aberration. On prêtait 100 euros aux Teutons et ils promettaient d’en rendre 99 à leur créancier ravi. Essayez chez le boucher : « Vous le mettrez sur ma note, René, et je repasserai vous donner moins. » Gueule de René.

Dans son sillage, la France a pu continuer à faire ce qu’elle sait le mieux : s’endetter pour déverser par brassées des milliards d’euros sur des clientèles diverses. Avec, au cours de cette période bénie, l’argument de la « bonne affaire ». Emprunter à de telles conditions, il fallait être un décliniste réactionnaire pour ne pas vouloir profiter de l’aubaine. Et Dieu sait si Sarkozy, Hollande et Macron en abusèrent, non pour investir dans la défense ou le nucléaire, mais pour calmer les bonnets rouges, les banlieues, les gilets jaunes, et tous les autres Gaulois réfractaires au boulot autant qu’à l’arithmétique.

Culture financière : les Français en queue de classement

Parallèlement à cette légitimation du tropisme français pour la gestion dispendieuse des deniers publics, cette faiblesse historique des taux a eu de multiples effets. L’argent placé sur un compte épargne ne rapportait rien ; on se devait d’investir à tout prix dans quelque chose, le cas échéant et parfois de préférence, dans n’importe quoi. Le plus visible a été bien sûr la hausse vertigineuse de l’immobilier, mais également celle de tous les actifs, actions, start-ups au businessmodel fumeux, montres, Porsche, bitcoins, jusqu’aux plus baroques – les NFT et les Bored Ape, littéralement les « singes las », sorte de vignette Panini virtuelle à 300 000 euros le bout.

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Les Français restent bien calés en fond de classement européen pour la culture financière (14e sur 18 en 2020), mais ils en tirent une certaine fierté. Fidèles au Général, « l’intendance suivra » semble être leur motto pour ne prêter qu’une oreille distraite aux données macroéconomiques. Tout ce qui dépasse la valeur d’une résidence principale leur semble équivalent – un million, un milliard, c’est du domaine de l’abstraction. Lorsque les effets de la planche à billets se sont enfin alignés sur ce qui était écrit dans les manuels d’économie – le retour d’une vigoureuse inflation, ils ont bien sûr mis cela sur le compte des « patrons » désireux de s’en mettre plein les poches. Ils n’avaient d’ailleurs pas complètement tort, puisqu’on estime qu’un peu moins de la moitié de la hausse des prix n’a eu comme autre motivation que celle d’améliorer leurs marges. Néanmoins, anecdotique pendant dix ans, l’inflation a atteint 8,6 % en zone euro en décembre 2022, avec des conséquences très concrètes pour l’État, les entreprises et les particuliers. Hausse des taux d’emprunt, difficultés à acheter, tout cela s’est traduit par un gel du marché de l’immobilier, une chute des prix en cours que certains pronostiquent à 20 % (!). La valeur de certaines starts-ups, les fameuses licornes valorisées plus d’un milliard de dollars, s’est vaporisée. Et nos gouvernants devront désormais trouver 72 milliards en 2027, une paille, pour payer les intérêts de la dette contre 33 milliards en 2023. Pour faire face à cette dépense supplémentaire de 39 milliards (c’est combien en pavillons de banlieue ?), il suffirait de… supprimer l’Éducation nationale – 40,3 milliards en 2023. Vu ce qu’on y apprend – surtout en économie – et les coups de couteau qu’on y risque, sans doute un mal pour un bien.

Politique de la FED et politique de la BCE

Là où les choses se sont compliquées, c’est quand les élites européennes et plus précisément celles de la BCE sont entrées dans la danse pour gérer la vague inflationniste. Pour faire simple, il convenait d’augmenter rapidement les taux d’intérêt pour lutter contre la surchauffe, en restant prêt à les baisser aussi prestement, dès que leur niveau risquait de déclencher une récession. Certes perçues comme des apparatchiks sans cœur, mais crédités d’une expertise technique, Christine Lagarde et ses équipes ont réagi comme on pouvait, hélas, s’y attendre. Aussi médiocre en matière économique que ses concitoyens, Mamie BCE n’a évité aucune des chausse-trappes que la crise à venir avait dissimulées sous ses pas. En septembre 2021, la reine Christine déclare que « l’inflation est transitoire », alors que tout indique le contraire. En décembre 2021, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, sans doute amoureux de la saucisse de Francfort, précise que « l’inflation devrait revenir à son niveau cible de 2 % en 2023 ». Nous serons en réalité à 5,3 %. Pendant ce temps-là, la Fed avait déjà commencé à relever ses taux, mais la BCE n’a pourtant pas eu le réflexe de survie du cancre : copier sur son voisin. Puis vint (enfin) l’indispensable hausse des taux d’intérêt, trop tardive et surtout trop brutale. Et tandis que tout indiquait que l’inflation allait reculer et qu’il convenait donc de lentement mais sûrement, ramener de la toile afin de ne pas asphyxier l’économie, le 14 juillet 2023 Lagarde se meurt (de honte), mais ne se rend pas (à l’évidence) : « La BCE ne s’engagera pas dans un cycle de resserrement monétaire trop rapide. »Quelques jours après, le sieur Villeroy, lucide, renchérit :« La Banque de France ne prévoit pas de baisse des taux d’intérêt avant 2025. » Six mois plus tard, le même annonce, sans surprise, une première baisse des taux. La planète financière voit l’inflation rentrer dans la niche en 2024, tandis qu’au royaume de Oui-Oui, à Francfort, la reine Christine se dit assez hostile à une inflexion des taux.En clair, elle est favorable à une prochaine contraction économique européenne. La France vient d’ailleurs d’enregistrer un premier trimestre de croissance négative. Devinez ce que fait la Fed avec ses taux ? Le contraire.

Qu’importe la récession à venir. N’est-il pas finalement rassurant de constater que le niveau de nos dirigeants est indexé sur celui de la population française ? Au moment où le chômage hexagonal, toujours plus élevé qu’en Europe du Nord ou aux États-Unis (même lorsqu’il baisse) est en passe de remonter, ce triomphe de l’égalitarisme réchauffera les cœurs.

Coordonne-moi plus fort

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Après les plateaux de cinéma, les coordinatrices d’intimité s’attaquent au marché de l’art lyrique.


J’ai appris récemment sur les réseaux sociaux qu’une association d’artistes lyriques organisait une conférence autour des « scènes intimes » à l’opéra, animée par la première coordinatrice d’intimité en France : Monia Aït El Hadj. Ma grand-mère disait toujours :« il n’y a pas de sot métier ». Elle a eu le privilège de mourir de vieillesse sans connaitre cette nouvelle lubie.

Va te faire coordonner chez les Grecs 

Coordinateur d’intimité ? L’intrusion de cet oxymore managérial dans le domaine des dessous chic m’a laissée songeuse. A priori, les intimités se coordonnent très bien toutes seules. S’agit-il d’un assistant de réalisateur porno ? Un groom grognon apportant le gel, les capotes et le gode sur le set d’un threesome tourné dans un studio de Budapest ? Une femme préparatrice en érection ? Fichtre. Mon imagination est très hétéronormée… En réalité, « la coordinatrice d’intimité est une personne multidisciplinaire qui accompagne la mise en scène et les interprètes dans la création des scènes intimes (comme la nudité, la sexualité simulée, des violences sexuelles, ou de manière plus large tout ce qui implique un contenu exposé ou intime…) ». Tout un programme. Le consentement, c’est ceux qui en parlent le plus qui le respectent le moins.

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Sans surprise, cette profession de grue, lancée à l’assaut des secteurs culturels de moins en moins subventionnés vient des Etats-Unis… Dans leur formation, des choses aussi utiles que la queer theory, la psychanalyse, les droits des LGBT, ou le bdsm dans l’underground new-yorkais. Des sujets qui s’étudient en bibliothèque quand on n’a pas de vie… Vous connaissiez l’histoire du Belge qui s’occupe de sa femme dans une partouze ? Sa bêtise est désormais pulvérisée par la coordinatrice d’intimité blonde qui n’assume pas son côté voyeur. Les Anglo-saxons n’en manquent pas une. Vivement le retour de la Saint-Barthélémy. 

On se coordonne et on se fait une bouffe ?

Je raconte ça à une amie et collègue soprano à l’étranger. Elle me répond, atterrée, qu’un ténor d’une tête et demie de moins qu’elle lui a demandé l’autorisation de poser sa main sur son épaule pendant qu’elle chantait le second air de Donna Anna dans Don Giovanni « ne me dis pas, mon amour, que je suis cruelle pour toi. » C’est une wagnérienne, elle en impose. Quand une chanteuse d’1m80 et 130 décibels parle, les ténors légers écoutent : « Si tu as un rapport à ton corps tellement effacé que tu imagines me violer de l’épaule, que fais-tu dans ce métier ? Je suis capable de réagir dans un jeu de scène si tu vas trop loin. »

Construire une technique vocale, c’est libérer une énergie et une musculature, du périnée au diaphragme. Il vaut mieux être à l’aise avec son corps et incarnée pour chanter. On fait rarement mieux que l’incarnation et la boxe pour répliquer en cas de problème de consentement. Ne parle-t-on pas de « bêtes de scène » pour qualifier le caractère instinctif que doit avoir un artiste ?  « Il ne s’agit pas de censurer ou d’être une sorte de police des bonnes mœurs, mais de s’assurer que les interprètes se sentent en sécurité en ayant pu exprimer leurs limites et donner clairement leur consentement tout au long du processus créatif. Le but est de faire se rencontrer ce qu’a imaginé un réalisateur et ce qu’est prêt à jouer un artiste. » Que reste-t-il de la spontanéité d’un corps quand il faut une tierce personne pour assurer le geste de l’un et le consentement de l’autre ?

Jésus a dit : « Coordonnez-vous les uns les autres »

Les coordinateurs d’intimité sont avant tout le reflet d’une société dont la peur des femmes, prédominante, amène des psychorigides à se prémunir d’hystériques imaginaires. Vite, des juristes tenant la chandelle sur un tournage pour éviter les procès ! Qu’il puisse y avoir des problèmes de consentement dans l’art, qui en doute ? Sharon Stone a par exemple dit qu’elle ignorait qu’on voyait son sexe dans Basic Instinct. Il faut parfois de la réalité pour rendre crédible une scène. Portman a vraiment été tondue pour V comme vendetta.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Le wokisme a atteint sa limite, mais il creuse encore

Dans l’Opéra, cela se double d’une contradiction majeure : une sur-représentation de scènes de sexe dans des mises en scène contemporaines parfois pornographiques, et un attrait pour des voix de moins en moins charnues et puissantes, comme si l’oreille souhaitait évacuer l’existence des femmes dans un art où elles sont pourtant reines. Voilà qui devraient intéresser Mona Chollet bien plus que les sorcières. Juste avant que Charcot torture ses patientes à la Salpêtrière, Donizetti créait Lucia di Lamermoor, dont le livret explique bien, contrairement à la médecine de l’époque, pourquoi une femme bascule dans la folie, ce qu’est un viol conjugal, la manipulation et « l’emprise ». Plus féministe qu’un contre-ut écrit à une époque où les théâtres étaient peuplés de demi-mondaines pour défendre sur scène des bourgeoises victimes du patriarcat, tu meurs.

La levrette est une cascade comme une autre

« Notre métier est proche de celui du coordinateur de cascade. D’ailleurs, il ne viendrait à l’idée de personne de tourner une cascade sans préparation ! »  Paloma García Martens m’aura achevée avec cette comparaison. Sauter d’un immeuble, simuler une levrette, dans les deux cas, les risques sont-ils vraiment les mêmes ? Seul Belmondo aurait sérieusement pu répondre à cette question.

Et de poursuivre : « Ces scènes sont encore souvent laissées à la totale improvisation. Le but pour un interprète n’est pas de jouer sa propre intimité ou sexualité sur un plateau, mais celle de son personnage. Or, il est impossible de travailler cet aspect de la narration lorsque ces scènes sont improvisées ou lorsque l’on prend juste quelques minutes avant le tournage pour s’en parler. » Nous travaillons tous nos personnages avec les détails les plus ténus possibles. La sexualité ne fait pas exception.

Je laisse là cette chronique du monde contemporain tel qu’il déraille, j’ai un rendez-vous de coordination personnelle qui m’attend.

Patrice Jean, le dos au mur, choisit la littérature

Mais l’écrivain redoute sa disparition sous les coups de boutoir du militantisme.


« Vivre avec le mal, le dévoiler, pénétrer dans sa grotte, c’est la mission de la littérature », affirme Patrice Jean dans Kafka au candy-shop, la littérature face au militantisme, paru aux éditions Léo Scheer. L’auteur de L’homme surnuméraire et de Tour d’ivoire observe que la littérature et en particulier l’art romanesque sont menacés de disparaître sous les coups du militantisme politique, du relativisme culturel et des sciences humaines, toutes choses qui, selon lui, nuisent à la qualité d’une littérature contemporaine de plus en plus éloignée de l’idée de péché originel : « Croire au péché originel n’est pas, comme on dit, un dogme négociable. La littérature qui ne croit pas à ce péché est une littérature pour l’école et pour le divertissement. […] Sans suffocation, sans conflit insoluble, sans la chute, pas de littérature. » Les « anges intraitables » du progressisme ne concevant pas le monde autrement que débarrassé de cette malédiction originelle, ils n’attendent de la littérature qu’un « message positif, avec du sucre dedans ». Comme l’écrivait Philippe Muray, qui consacra de nombreuses pages à ce sujet : « Sitôt le péché originel éradiqué des consciences (qui dailleurs, et par la même occasion, ne sont plus à proprement parler des consciences), le Bien commence à faire des siennes. » Partout, y compris en littérature. Adieu Flaubert, bonjour Bobin.

L’art littéraire devenu inutile

Le militant progressiste, écrivain ou lecteur, pense qu’il est possible, et même qu’il est souhaitable, d’éradiquer le Mal. Négligeant « la vie intérieure de l’individu », il ne le conçoit  que politiquement ou socialement et ne le décèle que dans le capitalisme, les frontières, le patriarcat, les nations, les mâles, etc. ; il s’imagine qu’il suffira d’un tract vindicatif ou d’un éclat de voix dans un mégaphone pour le faire rentrer dans son terrier. Ses livres préférés sont ceux qui, nappés d’une épaisse moraline, dénoncent le racisme, le sexisme, les inégalités sociales ou l’homophobie. Ainsi, il écrit ou lit des pages insipides qui reflètent la médiocrité d’une littérature incapable de sonder l’âme humaine jusque dans ses recoins les plus enténébrés, d’une sous-littérature décrivant un monde idéal et angélique, monde dans lequel l’art littéraire, justement, devenu non seulement inutile mais même inenvisageable, est remplacé tout entier par le « livre feel good », « kitsch, joli, gnangnan », une sucrerie, une distraction à des années-lumière « des galeries souterraines de l’âme » explorées par les grands écrivains, écrit Patrice Jean. Adieu Proust, bonjour Gaudé.

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Les sciences humaines, la sociologie en premier lieu, ont infecté la littérature, soit en la supplantant directement sur les rayons des librairies, soit en s’immisçant sournoisement dans des romans transformés en thèses analytiques, en schémas scientifiques, en exposés sociologiques dépourvus d’imagination et souvent narcissiques – Annie Ernaux ou Édouard Louis sont d’éminents exemples de ces boursouflures nombrilistes qui font le bonheur des médias en tenant à distance la véritable littérature et en s’exerçant régulièrement à un autre art scriptural, celui de l’écriture politico-administrative de pétitions « contre le gouvernement, le racisme, le sexisme » ou contre des écrivains qui restent à l’écart du progressisme ambiant et mettent l’art de l’écrit au-dessus même de leurs convictions – Renaud Camus et Richard Millet, par exemple. Les sciences humaines et le progressisme vont à contre-sens de la littérature, écrit en substance Patrice Jean – les premières en se bornant à disséquer scientifiquement la vie des hommes ; le second en considérant l’existence humaine non comme une réalité tragique insurmontable mais comme l’incarnation d’un projet politico-historique en cours de construction. Ajoutons à l’analyse de Patrice Jean que le progressisme est parvenu, dans le domaine de l’art, à substituer au « réalisme socialiste » stalinien, un « réalisme progressiste » battant pavillon woke et usant des mêmes manières que sa devancière soviétique : effacement de la culture ancienne, censure, révisionnisme artistique, promotion d’un art institutionnel correspondant aux critères du nouveau régime, médias aux ordres, rééducation des plus vieux et conditionnement idéologique des plus jeunes.   

Saccage progressiste

« Il arrivera un jour, peut-être, où la littérature non progressiste aura disparu », s’inquiète Patrice Jean en notant l’apparition récente des « relecteurs en sensibilité » qui saccagent la littérature classique et obligent nombre d’écrivains contemporains à s’autocensurer afin de ne choquer personne et de « récolter les caresses des médias ». Finalement, de plus en plus d’auteurs, qui se croient subversifs, deviennent de fidèles adeptes de la religion progressiste et « écrivent avec sincérité une littérature qui ne donne aucune ligne à détordre aux relecteurs ». Les mêmes refusent de hiérarchiser les œuvres et leurs auteurs, ne font aucune distinction entre Tolstoï et Ernaux ou entre la musique de Bach et le rap puisque, de leur point de vue sociologisant (merci Bourdieu !), cette distinction ne relève pas de critères artistiques mais d’un préjugé social, d’une façon de se distinguer, de se tenir au-dessus du pékin moyen auquel ils interdisent, ce faisant, l’accès aux œuvres les plus grandes, celles qui ne le brossent pas dans le sens du poil mais l’entraînent au contraire dans l’obscurité, le doute, le questionnement face à l’impuissance de toucher au mystère de sa propre vie sans cet art qui lui doit tout et qui le lui rend au centuple en exaltant poétiquement, littérairement, musicalement, ses peurs, ses rêves, ses rires, ses désillusions, sa joie et sa douleur de vivre.

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Jeune, Patrice Jean, issu d’un milieu populaire, a été « violemment de gauche », apprenons-nous dans le chapitre intitulé Autobiographie politique. S’il se détourne du combat politique en découvrant « les écrivains du désespoir, de Baudelaire à Cioran, de Nietzsche à Schopenhauer », il continue, durant ses jeunes années, de se revendiquer du progressisme et de lire Charlie Hebdo, Les Inrocks et Le Monde. Bientôt, la schizophrénie politique le guette, écrit-il en décrivant sa gêne « au milieu du troupeau », dans les manifestations qu’il arpente, à la fois amusé et excédé par le spectacle de ces gens de gauche se ripolinant la conscience à peu de frais. Les années Mitterand commenceront de lui déciller les yeux ; à cet égard, Patrice Jean conseille la lecture de l’excellent essai autobiographique de Bruno Lafourcade, Une jeunesse les dents serrées, pour « sentir à plein nez la décomposition du socialisme » et humer les premiers relents du progressisme mortifère. L’affaire Renaud Camus, le procès contre Houellebecq – suite aux propos peu amènes de l’écrivain sur l’islam – montrant « des bouffeurs de curés patentés se révolter contre le blasphème », le panurgisme « républicain » au moment où Le Pen accède au second tour des élections présidentielles finiront de faire basculer Patrice Jean qui entrera « en littérature, comme les libertins harassés entrent en religion : le dos au mur ». L’écrivain, refusant de rester un « mouton enragé » au milieu du troupeau progressiste, décide alors de célébrer l’imagination, la liberté, l’ironie, le jeu, la contradiction, la provocation, ingrédients indispensables à l’écriture de romans nés « du silence et de la solitude », loin du beuglement grégaire des « belles âmes » de gauche.

Le monde d’après

Paradoxe : la littérature meurt alors qu’il n’y a jamais eu autant de livres publiés et d’émissions, de festivals, de prix littéraires. Le livre est devenu un « produit » dont il faut faire la publicité. L’excellent livre se noie dans les flots d’une production industrielle qui ne fait pas le tri – romans, mangas, BD, essais, autobiographies ou livres de psychologie, etc. Tout est égal, tout se vaut – l’essentiel échappe. Consterné, Patrice Jean imagine un monde où ses contemporains, toujours empressés de repousser à plus tard la lecture d’un livre de Flaubert ou de Proust pour leur préférer une série sur Netflix ou un best-seller formaté, ne liront plus que « de mauvais livres alimentant leur narcissisme ». Il ne donne pas cher de la littérature ; peut-être même pense-t-il, comme Alain Finkielkraut, que « nous sommes entrés dans l’âge de l’après littérature » et que « l’art est en train de perdre la bataille »1 ; sans doute se souvient-il aussi de ce passage du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley dans lequel « l’Administrateur » explique pour quelles raisons la création d’une œuvre comme celle de Shakespeare est devenue impossible dans ce monde supposément parfait : « On ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. […] Ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse. […] Il fallait choisir entre le bonheur et ce qu’on appelait autrefois le grand art. Nous avons sacrifié le grand art. »   

KAFKA AU CANDY SHOP (La Littérature face au militantisme)

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L'après littérature

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  1. Alain Finkielkraut, L’après littérature, Éditions Stock. ↩︎

Violette fatale, sublime partition

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En 2020, la pandémie a eu raison d’Adriana Lecouvreur, dans une production de 2010 signé David McVicar qui avait transité de Londres à Vienne, en passant par Barcelone, avant de triompher à Paris en 2015. Près de 10 ans plus tard, voilà donc enfin reprise, dans une distribution de haute volée, cette mise en scène qui avait marqué les esprits.


Très attendu, ce spectacle ouvre ainsi de façon flamboyante l’année lyrique 2024 à l’Opéra-Bastille.
Mise en scène classique jusqu’à la littéralité, en costumes Louis XV et sur un décor tournant où les coulisses de la Comédie française laissent place au salon de la Princesse de Bouillon, théâtre dans le théâtre, exploité avec brio jusqu’au dénouement où, devant le squelette dénudé de la machinerie scénique, Adriana s’éteint dans un murmure. Au seuil de la représentation, avant le lever de rideau, un buste illuminé de Molière trône en majesté, symbole de l’âge d’or du théâtre classique.

© Sebastien-Mathe OnP

Pour situer la genèse du seul opéra de Francesco Cilea (1866- 1950) passé à la postérité – son œuvre précédente, L’Arlésienne, d’après Daudet, a pratiquement sombré dans l’oubli – , Adriana Lecouvreur est créé en 1902, sur un livret signé Arturo Colautti tiré d’Adrienne Lecouvreur, une pièce de théâtre du fameux duo Eugène Scribe/ Ernest Legouvé écrite plus de 50 ans plus tôt pour Rachel, la comédienne mythique : durable succès du répertoire parisien. On a beaucoup dit que cette adaptation lyrique s’inscrit dans le courant « vériste » transalpin dont les compositeurs Leoncavallo et Mascagni demeurent les représentants attitrés. Reste que la sensibilité du jeune Cilea l’entraîne vers une modernité qui dépasse l’attention portée à la seule couleur locale, sans atteindre toutefois au génie de Puccini, son aîné de huit ans : toujours est-il qu’Adriana Lecouvreur voit le jour entre Tosca (1900) et Madame Butterfly (1904) : on ne saurait rêver coudoiement plus honorable. Au reste le drame lyrique (qui immortalisa le ténor Enrico Caruso dans le rôle de l’amant, Maurizio) connut illico une gloire internationale telle qu’en moins de dix ans Adriana Lecouvreur aura été donné à Lisbonne, Barcelone, Mexico, Varsovie, Genève, Anvers, Odessa, Le Caire, Rio, Santiago, Londres, Saint-Pétersbourg, New-York et j’en passe…

A lire aussi: Ils ont remonté «Eurydice», de Jean Anouilh, au Théâtre de Poche

Bref, voilà ce qu’on appelle une œuvre iconique. Elle peint comme l’on sait la rivalité entre la comédienne Adrienne Lecouvreur, amie de Voltaire triomphante dans Racine et Corneille, et la Princesse de Bouillon jalouse du maréchal Maurice de Saxe (lequel, pour mémoire, vainqueur de la bataille de Fontenoy, a bien existé sous le nom de duc de Courlande et se fit donner le château de Chambord en gage de son allégeance à la monarchie française). Rivalité qui, s’il faut en croire la légende, se solde par un empoisonnement à la fleur de violette…  

Une aveugle adulation semble acquise d’avance à la diva Netrebko, qui reprend le rôle-titre naguère suprêmement incarné, en 2015, par Angela Gheorghiu. Certes virtuose dans l’impeccable projection sonore et les pianissimos chatoyants, elle n’en paraissait pas moins, au soir de la première, livrer un « service minimum » comparée à la performance de la Princesse de Bouillon sous les traits de la mezzo-soprano biélorusse Ekaterina Semenchuk, dont la ligne de chant admirablement soutenue et les graves abyssaux faisaient frémir la salle entière. Leur succèdent, dans ces deux emplois respectifs, pour les représentations de fin janvier à février, la merveilleuse soprano napolitaine Anna Pirozzi et la mezzo-soprano française Clémentine Margaine : surprise!

L’Azerbaïdjanais Yusif Eyvazov (à la ville, époux comme l’on sait de madame Netrebko) campe quant à lui un « conde di Sassonia » d’une belle prestance, jouant à plein la parodie par l’emphase assumée de sa gestuelle : ténor brillant, au souffle impressionnant, n’était ce timbre un peu nasillard qui agace les aigus. Le baryton Ambrogio Maestri chante un Michonnet d’une rondeur élégante et suave, tandis que le beau géant serbe Sava Vemic a la puissance d’une basse de haute tenue. Au pupitre, le chef italien Jader Bignamini fait sonner la partition de façon tout à la fois nette, rutilante et limpide, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra à son meilleur. Les deux ou trois airs sublimes qui figurent les impérissables morceaux de bravoure de la partition y sont magnifiés comme jamais – en particulier celui de la princesse, dans le salon de la Grange Batelière, qui ouvre le deuxième acte : « Âpre volupté, douce torture, lente agonie, rapide outrage, flamme, gel, frémissement, agitation, peur, voilà ce qu’à un cœur amoureux apporte l’attente (…) Ô vagabonde étoile de l’Orient, ne t’éteins pas : souris à l’univers, et s’il est sincère, fais escorte à mon amour ! ». Eréthisme incandescent :  pamoison assurée !   


Adriana Lecouvreur. Drame en quatre actes, de Francesco Cilea (1902). Direction : Jader Bignamini. Mise en scène : David McVicar. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Anna Netrebko (16/25 janvier) et Anna Prirozzi (28 janv./7 février) dans le rôle-titre.
Durée : 3h25
Opéra-Bastille, les 19, 22, 25, 31 janvier, 7 février à 19h30. Les 28 janvier et 4 février à 14h30

Affaire Oudéa-Castéra: ces élites qui fuient ce qu’elles promeuvent

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Faites ce que je dis, pas ce que je fais…


Ils sont les premiers à fuir ce qu’ils promeuvent. La classe politique n’assume pas le grand déclassement qui frappe les institutions et les citoyens les plus vulnérables. La devise de ces élites : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Ainsi, la faute politique d’Amélie Oudéa-Castéra est moins d’avoir mis ses enfants dans le privé (son prédécesseur Pap N’Diaye en avait fait autant), que d’avoir accablé l’école publique qu’elle est censée représenter désormais. La nouvelle ministre de l’« Education nationale, de la Jeunesse, des Sports et des Jeux Olympiques » a en effet justifié son choix d’un établissement catholique réputé du VI ème arrondissement de Paris pour ses trois enfants en critiquant des « paquets d’heures pas remplacées » d’une école publique du quartier, une explication que conteste d’ailleurs l’établissement mis en cause (Libération, ce lundi).

Cette anecdote est évidemment risible : elle dit, depuis Molière, la tartufferie de ce monde parisien progressiste qui, en l’occurrence, contourne l’enseignement de la République pour lui préférer, pour ses progénitures, des établissements préservés de la populace. C’est pareillement pour s’abriter des quartiers « sensibles » – qu’elle louange en public- que la gauche immigrationniste ne se bouscule pas pour y vivre. Jean-Luc Mélenchon habite dans le Xème arrondissement, ce boboland qui tient la diversité à l’écart des digicodes.

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C’est également pour tourner le dos à une France devenue pour certains invivable que beaucoup de jeunes émigrent de plus en plus. Plus que jamais, la France importe des bac moins cinq et exporte des bac plus cinq.

La Macronie a son lot d’hypocrites qui ne croient pas en ce qu’ils défendent. Observer Gabriel Attal s’attendrir sur la « classe moyenne, cœur battant du pays » ne peut faire oublier les injures déversées par le pouvoir, lors de la crise des gilets jaunes, contre « la foule haineuse » (Emmanuel Macron) ou « les nouveaux beaufs » (feu Jacques Julliard, qui fut mieux inspiré). En réalité, un gouffre oppose le monde cosmopolite des métropoles déracinées à celui, enraciné, paupérisé et fragile, de la France périphérique acquise pour partie au RN. La nomination surprise, vendredi dernier, de Rachida Dati à la Culture peut certes être vue comme une double habileté politique destinée à affaiblir les LR et à rendre visible « une nouvelle culture populaire pour tous, les quartiers et la ruralité » (Dati). Reste que rien ne relie plus les cités d’immigration à la France populaire, qui en a été chassée sous la pression de la nouvelle civilisation musulmane. La promotion de Dati relève d’un casting qui veut mimer une proximité avec les gens ordinaires. Cependant, la sincérité manque à ces acteurs qui croient se mettre à la portée des oubliés en leur martelant comme à des enfants : « De l’ordre, de l’ordre, de l’ordre », « des résultats, des résultats, des résultats », « de l’audace, de l’audace, de l’audace » (Macron) ; « De l’action, de l’action, de l’action », « des résultats, des résultats, des résultats » (Attal).

Mardi, Macron, à la recherche du peuple perdu, a réquisitionné la télévision à 20h15. Mais trop de mots ont déjà tué l’action.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Vous reprendrez bien un peu de guerre sainte?

Le dernier tome de la trilogie Le Royaume au bout du chemin de Jan Guillou est republié. Une fantastique épopée du temps des Croisades


Les éditions marseillaises Agone publient le dernier tome de la trilogie de Jan Guillou, Le Royaume au bout du chemin, narrant les exploits d’Arn Magnusson. Le moinillon d’infortune dans une Suède encore viking deviendra templier et ami vaincu du roi victorieux Saladin avant de rentrer enrichi, renforcé et sage dans le Västra Götaland qu’il modernisera et unifiera. De quoi se laisser mener d’Arnäs à Gaza ? There and back again, comme disait Bilbo…

Curieuse chose parfois que le destin des œuvres. Jan Guillou a conçu la trilogie que forment la Promesse, la Quête et le Sacre dans les années 1990, alors que les thèses de la fin de l’Histoire et du choc des civilisations heurtaient les bonnes consciences. Un peu comme aujourd’hui ?

Méfiez-vous de tout le monde !

Agone, maison d’édition indépendante « soucieuse des luttes de notre présent », s’est lancée dans la réédition de cette saga en mai 2023. Et depuis quelques jours, les passionnés du Moyen Âge et de l’univers scandinave ont le dernier tome à se mettre sous la dent. Car cette trilogie « prend à contre-pied la vision traditionnelle d’un Moyen Âge sombre et barbare pour dévoiler l’extraordinaire dynamisme du laboratoire culturel et politique qu’il a représenté. » Et pour cause : son héros, Arn Magnusson, grandit dans une Suède encore sujette aux raids vikings, survit dans une Palestine en pleine croisade, et meurt dans un pays natal fortifié.

Et rien dans ce parcours n’est volontaire : Arn subit l’histoire, comme il subit les décisions des puissants. Car après une formation humaniste aux alentours de 1150, dans des villages boueux et froids du Västra Götaland, Arn s’est adonné au péché de chair avec sa promise, la belle Cecilia. Seul homme compétent à l’épée de la région, une dangereuse compétence, il est condamné à vingt ans de pénitence en Terre Sainte pour exterminer des Infidèles.

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Il y apprend, aux dépens de sa belle tête blonde, que les Infidèles ne sont pas les pires ennemis du Christ. La reprise de Jérusalem par Saladin n’est que la conséquence directe des folies et des bêtises de ceux qui dirigent. D’Héraclius d’Auvergne à Agnès de Courtenay, des empoisonneurs concupiscents aux libidineux notoires, en passant par le pire d’entre eux, Richard Cœur de Lion, le « boucher dément », les noms des coupables que l’on n’enseigne plus en bonne langue franque résonnent comme étonnamment modernes. Déjà au XIIe, « rien ne pouvait être plus grand que de rendre la foi raisonnable » — et Arn, parce que chrétien sachant lire travaille tout autant les textes en latin qu’en arabe ou hébreu.

Si tu veux la paix, prépare la guerre

Et pas la peine non plus de gagner la Palestine pour trouver des ennemis de l’humanité. La pauvre Cecilia, enfermée au couvent où elle accouche dans un cachot, est livrée à la haine d’une Mère supérieure dont « la seule vraie joie… n’était pas l’amour de Dieu, mais la souffrance de son prochain ». Vertu universelle, s’il en est…

Arn a donc survécu au deuxième tome en s’interrogeant, au cœur de Jérusalem–Yerushalaim–al-Quds avec Saladin et son médecin juif Musa sur l’acharnement aveugle de certains à « fouler une terre aussi peu stable en affirmant ne rien voir et ne rien entendre…  mystère de l’existence ». Et le voilà rentrant chez lui, à Arnäs, amenant à sa suite des charpentiers, des forgerons et maîtres écuyers pour convertir son ancien domaine à la guerre moderne, au château-fort et aux douves : « Nous ne préparons pas la guerre. Nous allons construire pour assurer la paix. Quand la guerre est là, on n’a ni le temps ni les moyens de construire. » Si vis pacem, para bellum, disaient les Anciens. Pour le héros, on voudrait espérer qu’il a tort… et pour nous, qu’il n’est pas trop tard.


Jan Guillou, La Promesse, Le Royaume au bout du chemin I, Agone, mai 2023, 453 p.

Jan Guillou, La Quête, Le Royaume au bout du chemin II, Agone, octobre 2023, 664 p.

Jan Guillou, Le Sacre, Le Royaume au bout du chemin III, Agone, janvier 2024, 512 p.

Débuts du gouvernement Attal: la semaine de l’angoisse

Et si le casting du gouvernement Attal se révélait rapidement calamiteux ? La conférence de presse du président et les commentaires qui ont suivi n’ont pas corrigé la mauvaise impression laissée par certains ministres les premiers jours…


Heureusement que Stéphane Séjourné vient d’être nommé, au sein du nouveau et premier gouvernement de Gabriel Attal, ministre des Affaires Etrangères, et non pas, au vu de ses énormes bévues en matière de grammaire française, de la Culture ou de l’Education Nationale ! Au moins ses interlocuteurs étrangers ne pourront pas s’apercevoir ainsi de ses nombreuses carences quant à sa maîtrise, fût-elle élémentaire, de la langue de Molière…
Reste à espérer, toutefois, que M. Séjourné connaisse mieux ces importants dossiers étrangers qui lui seront dorénavant confiés par la République, et pendant un certain temps, que sa propre langue maternelle…

Voies du seigneur et conflit d’intérêt

Il semble pour le moins surprenant, du reste, que Gabriel Attal, certes sous la très directive houlette d’Emmanuel Macron en personne (je me demande ce que l’illustre La Boétie aurait à déclarer concernant ce succédané de « servitude volontaire » pour paraphraser ici l’intitulé de son célèbre opus), ait pu nommer aussi facilement, sans que personne n’y trouve rien à redire, pas même un soupçon de conflit d’intérêt ou d’éventuel favoritisme, un de ses anciens mais derniers compagnons. Les mystérieuses voies du Seigneur, plus encore que la voix de son Maître, sont, décidément, bien impénétrables, surtout au quasi céleste royaume de l’Élysée !

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Mais qui, au fond, s’en étonnera véritablement lorsque l’on sait que la toute nouvelle ministre de la Culture, Rachida Dati, n’a à proposer, en guise de seules preuves de ses réelles compétences en la matière, que de corrosives salves de bons mots et formules bien senties, alliés certes à un incontestable sens de la joute verbale, distillés çà et là sur les plateaux de télévision les plus courus de la capitale et autres provinces de l’Hexagone ?

Bourdes et breloques

Quant à, là encore, la toute nouvelle ministre de l’Éducation Nationale, Amélie Oudéa-Castéra, jusqu’ici inconnue au bataillon et surtout manifestement inexpérimentée, qu’a-t-elle donc d’autre à présenter elle aussi, à titre de gages de savoir au sein de l’école publique, que quelques maigres trophées sportifs et autres breloques de seconde zone, en plus de consternantes bourdes, comme le peuple français tout entier en a été l’incrédule et offusqué témoin il y a quelques jours seulement, pour sa première et très maladroite, sinon catastrophique jusqu’à la rendre aujourd’hui inaudible, sortie politique !
Oui : aussi décevant que calamiteux en effet, ne serait-ce qu’au regard des multiples polémiques déjà engendrées à pareil niveau, ce nouveau casting ministériel d’Attal et Macron réunis, où l’on peine même à croire que c’est malheureusement là tout ce que l’actuelle vie politique de la République française, que l’on pensait garnie de bien plus brillants esprits parmi ses nombreux et enviables fleurons, peut offrir, décemment, à ses concitoyens !

Les médiocres mais douloureux effets du wokisme ?

D’où, légitime et sans même vouloir forcer ici le trait, la question : ce pitoyable mais dangereux wokisme sévissant aujourd’hui impunément jusque dans les plus hautes sphères de l’intelligentsia française, et parfois au sein même des académies les plus réputées, aurait-il donc irrémédiablement contaminé également, pour le malheur de notre prestigieux héritage culturel, sinon civilisationnel, jusqu’au cœur du pouvoir politique en ce qu’il a théoriquement, à l’instar de toute démocratie digne de ce nom, de plus noble, généreux et précieux tout à la fois ?

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Je n’ose, pour ma modeste part, me résoudre à pareil, affligeant et funeste diagnostic…

Vers la débâcle macronienne ?

Quant à la conférence de presse, dans la soirée de ce 16 janvier 2024, d’Emmanuel Macron lui-même, elle ressemblait là à un éloquent discours de Premier ministre, maîtrisant ses dossiers sur le plan technique mais focalisé presque exclusivement sur la politique intérieure, bien plutôt qu’à un discours de président, comme pouvaient l’être, au contraire, les allocutions, dans ce même type d’exercice, de De Gaulle, Pompidou, Chirac ou Mitterrand, avec, quant à eux et qu’on les ait appréciés ou non, une véritable vision du monde, une réelle hauteur de vues, une profonde faculté d’analyse, un souffle quasi épique, des envolées parfois même lyriques, un authentique intérêt pour la culture et, surtout, l’inaliénable sens de l’Histoire.  
Bref : une conférence de presse, celle de Macron mardi soir, certes brillante, dans la connaissance de ses dossiers, parfois même détaillée à la manière d’un ennuyeux technocrate, mais, en même temps et très paradoxalement, médiocre sur le plan plus spécifiquement politique, sans âme ni grandeur, sans direction ni projets, et, donc, fondamentalement décevante, aussi ratée, en pratique, qu’attendue, sinon espérée, en théorie !
Prenant la défense de Mme Oudéa-Castéra durant les questions des journalistes, le président a réclamé « plutôt de l’indulgence, parce qu’il [lui] est arrivé d’avoir des propos, au tout début de [s]es responsabilités politiques, qui avaient blessé, tout particulièrement des femmes ». M. Macron faisait une allusion aux employées du laboratoire Gad, qu’il avait jugées « pour beaucoup illettrées » alors qu’il était tout jeune ministre.

C’est dire si la débâcle macronienne, où de belles mais vaines paroles tiennent démagogiquement lieu d’idées tout aussi stériles, continue invariablement, à la désastreuse image de la macronie elle-même, pour le malheur de la France, sinon, plus généralement encore, de l’Europe…

Des Jeux plus gros que le ventre

Alors que le coup d’envoi de Paris 2024  approche à grands pas, les problèmes de sécurité et de transports dont souffre l’Île-de-France de façon endémique ne semblent pas avoir été suffisamment pris en compte par les organisateurs. Fragilisée par les émeutes de banlieue, ciblée par le terrorisme islamique, menacée par la paralysie des transports, la Ville Lumière a quelque peu présumé de ses forces.


Se doute-t-il de l’enfer qui l’attend cet été ? Le 14 décembre dernier, interrogé sur TMC au sujet des futures olympiades, le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, affichait une curieuse sérénité : « Les choses vont bien se passer, assurait-il. L’organisation de la Coupe du monde de rugby ou la visite de Charles III sont la preuve que nous sommes capables de gérer la sécurité autour de grands rendez-vous. » Comme si une compétition consacrée à un seul sport ou une déambulation parisienne offerte à un seul roi représentait le même niveau de risque qu’une manifestation où vont se presser pendant trois semaines (du 26 juillet au 11 août prochains) plus de 10 000 participants venus de 200 pays pour concourir dans 44 disciplines… D’autant qu’au Proche-Orient, le massacre commis par le Hamas le 7 octobre dernier a réveillé le spectre des onze athlètes israéliens assassinés lors des Jeux de 1972 à Munich par des terroristes palestiniens. Dans ces conditions, difficile de ne pas être inquiet. Et de ne pas se poser les neuf questions suivantes, pour lesquelles nous avons interrogé divers connaisseurs du dossier.

Le « village des athlètes » est-il bien placé ?

À l’exception de quelques matchs de football programmés en province et des épreuves de voile et de surf, qui se tiendront respectivement à Tahiti et à Marseille, les JO 2024 seront essentiellement franciliens. Tous les sportifs seront logés dans un nouveau quartier de 52 hectares situé en plein 93, entre Saint-Ouen-sur-Seine et l’Île-Saint-Denis. Soit à quelques encablures du parvis du Stade de France… endroit désormais célèbre dans le monde entier depuis la razzia inouïe qui s’y est déroulée le 28 mai 2022 en marge de la finale de la Ligue des champions de football entre le Real Madrid et Liverpool. Ce soir-là, des bandes locales, au profil proche des émeutiers de juillet 2023, ont volé et violenté des centaines de supporters anglais et espagnols. Les leçons de ce fiasco ont-elles été tirées ? Rien n’est moins sûr. Le 11 octobre dernier, le chef de la délégation olympique mongole, venu en France pour assister à un comité de sécurité, se faisait détrousser, à quelques mètres de là, d’un sac contenant des biens pour une valeur totale de près de 600 000 euros (son épouse y avait déposé ses boucles d’oreilles en or).

Les lieux d’affluence seront-ils bien protégés ?

Outre le village olympique, plusieurs lieux de compétition se trouvent également en banlieue parisienne, tels que Saint-Denis (93) où se dérouleront les épreuves d’athlétisme, de rugby et divers sports aquatiques, mais aussi Le Bourget (93) pour l’escalade, Villepinte (93) pour la boxe, ou Colombes (92) pour le hockey. Or, même à l’étranger, personne n’ignore que ces contrées ne ressemblent pas exactement aux belles artères haussmanniennes paisibles qui ont fait la réputation de la capitale française. En mai de l’année dernière, la légende du football Thierry Henry prévenait d’ailleurs les téléspectateurs de la grande chaîne sportive américaine CBS Sport : « Vous ne voulez pas aller à Saint-Denis. Ce n’est pas pareil que Paris. Croyez-moi ! » Et en septembre, quelques heures avant le match France-Nouvelle Zélande inaugurant la dernière Coupe du monde de rugby, la femme et la fille de Ian Foster, sélectionneur des All Blacks, étaient agressées à l’arme blanche dans l’hôtel de la sélection, à Créteil (91). D’après une source policière, des moyens spéciaux seront déployés pour rassurer les milliers de touristes appelés à franchir le périphérique. Des commissariats volants seront notamment installés dans des bus près des sites de forte affluence. Et les effectifs de police seront renforcés. Quantité de congés ont même été refusés aux gardiens de la paix qui pensaient en poser durant cette période. Fatigue garantie cet été dans les rangs des forces de l’ordre.

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Les sites olympiques seront-ils bien surveillés ?

En complément de la présence policière, on estime à près de 20 000 le nombre d’agents de sécurité privés nécessaires à la protection de l’ensemble des lieux appelés à être fréquentés par les spectateurs. Une gageure. Plusieurs grandes entreprises du secteur ont boudé les appels d’offres. Et les autres éprouvent les plus grandes difficultés à recruter. « Aujourd’hui, le métier n’est plus attractif, il ne paye pas », explique Djamel Benotmane, secrétaire général du syndicat CGT Prévention Sécurité. Dans l’urgence, la tentation peut être grande d’embaucher n’importe qui, sans pousser très loin les enquêtes de moralité, y compris au sein de populations à très haut risque. Petit à petit, le tabou du déploiement militaire se dissipe. Mi-novembre, on apprenait que 5 000 soldats seraient présents en permanence à Paris lors des trois semaines de l’événement, logés sous des tentes sur la pelouse de Reuilly. En tout, 15 000 hommes de troupe devraient être mobilisés. Lors des JO de Londres en 2012, le recours aux militaires avait aussi été employé pour pallier le manque de vigiles. « C’est une solution totalement insuffisante et inadaptée, on les voit mal contrôler les billets d’entrée par exemple », s’inquiète un policier.

Le « risque drone » est-il bien identifié ?

Au-dessus des grandes messes sportives, ces engins volants télécommandés et équipés d’une caméra sont désormais massivement utilisés par les télévisions. Comment se prémunir contre l’éventualité qu’un appareil pirate, piloté par un terroriste et chargé d’explosifs, s’infiltre dans le dispositif officiel ? Les drones sont une « menace nouvelle et sans doute la principale à appréhender », reconnaît-on au ministère de l’Intérieur, qui a révélé en octobre dernier la neutralisation d’une « vingtaine de drones malveillants » par la police lors de la Coupe du Monde de rugby cet automne en France. Sans toutefois donner de détails sur les méthodes employées pour parvenir à ces coups de filet.

Incidents au Stade de France lors de la finale de la Ligue des champions, Paris, 29 mai 2022 © AP Photo/Manu Fernandez/Sipa

Les équipements sportifs seront-ils prêts ?

Stade de France, Parc des Princes, Roland-Garros, château de Versailles… La plupart des sites qui accueilleront les épreuves existent déjà depuis belle lurette et sont parfaitement entretenus. Seul point noir : les travaux, toujours en cours, au Grand Palais, où sont censées se tenir les épreuves d’escrime. « Certaines finitions peuvent ne pas être faites, mais nous livrerons comme prévu le lieu au comité d’organisation des Jeux le 19 avril 2024 », promet pourtant Christophe Chauffour, directeur général délégué de la Réunion des musées nationaux, l’organisme qui gère le monument. À Déols, une bourgade proche de Châteauroux, pas de stress en revanche : un vieil aérodrome désaffecté de l’OTAN a été réquisitionné pour le tir sportif, en remplacement du site prévu au départ à La Courneuve (93). « Plus pourri, tu meurs ! » râle un journaliste suisse spécialisé. Pour ce compatriote de Guillaume Tell, si cette discipline est ainsi reléguée, c’est à cause des écologistes, qui l’associent à la chasse.

Les capacités en logement et transport sont-elles suffisantes ?

Selon les estimations de Pierre Rabadan, adjoint à la Mairie de Paris pour les JO, la capitale s’apprête à recevoir « seulement » un ou deux millions de visiteurs de plus qu’une saison touristique habituelle (16 millions de visiteurs chaque été), pour la plus grande joie des propriétaires qui ont prévu de louer leur appartement à prix d’or durant les jeux, et qui iront se mettre au vert en attendant la cérémonie de clôture. Mais côté transports,« on ne va pas être prêts », prévient en revanche la maire de Paris, Anne Hidalgo. Des embolies s’annoncent en effet sur le réseau ferroviaire et par voie de conséquence sur les routes. En cause : les travaux du CDG Express (liaison entre la gare de l’Est et l’aéroport de Roissy), des lignes 16 et 17 du métro et de la station Porte-Maillot du RER E qui ne seront pas terminés à temps. Selon nos informations, il faudra aussi déplorer des retards dans la livraison de diverses rames commandées pour permettre au réseau existant de supporter la surcharge de voyageurs. Pas de quoi troubler toutefois le ministre des Transports, Clément Beaune, qui n’a pas trouvé d’autre commentaire à faire que de reprocher à la maire de Paris « de faire le buzz ».  Le « pas de vague » dans sa version Hôtel de Roquelaure.

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Sait-on précisément comment se déroulera la cérémonie d’ouverture ?

C’est un format inédit dans l’histoire des JO. Au lieu de se tenir dans un stade comme à l’accoutumée, la cérémonie d’ouverture devrait se dérouler le soir du 26 juillet sur la Seine, en plein Paris, où chaque délégation défilera à bord de sa propre péniche le long d’un trajet de six kilomètres devant des centaines de milliers de spectateurs. Le 31 mai, sur le plateau de « C dans l’air », le criminologue Alain Bauer tirait la sonnette d’alarme :« La préfecture de police n’y était pas défavorable, elle y était totalement opposée. […]Toutes les conditions du désastre sont réunies. » Le 22 octobre, l’ancien ministre des Sports David Douillet en rajoutait une couche dans La Tribune dimanche :« Si la veille, les voyants sont rouge cramoisi quant aux risques d’attentat, il faudra un plan B pour la cérémonie d’ouverture. » Problème, le préfet de police de Paris, lui, affirmait le 14 décembre qu’il n’y avait pas de plan B… Après son coup de gueule télévisé, Bauer confie avoir reçu des centaines de « messages semi-clandestins de l’appareil d’État », lui disant :« Ah ! enfin, merci de l’avoir dit, nous, on n’y arrivait pas. » Tout laisse penser qu’on n’a pas fini d’entendre parler de cette drôle de galère.

La note sera-t-elle salée ?

Au dernier pointage, la facture des Jeux s’établit à 8,7 milliards d’euros, en hausse de 30 % par rapport au budget initial. Mais dans un contexte de forte inflation post-Covid, il était difficile d’éviter pareille envolée. Pas de scandale en soi donc, sauf quelques dérapages comme le Centre aquatique olympique, situé en face du Stade de France à Saint-Denis, dont les coûts ont explosé, passant de 104 millions à 174 millions d’euros, non seulement sous l’effet de la hausse du prix de l’énergie et des matériaux de construction, mais aussi à cause de quelques dépenses annexes, qui n’avaient pas été prévues… Une source policière locale évoque des arrangements « un peu » forcés entre des entreprises de construction et quelques voyous du cru, décidés à récupérer une part de la manne : « Ça donne des deals du genre “embauche mon petit cousin ou verse une somme et il n’arrivera rien à ton chantier et ton matériel”. » La Calabre sans la mer.

Les Français seront-ils en communion ?

Ces Jeux arrivent à un moment de doute identitaire français intense. Bien sûr, nous ne bouderons pas notre plaisir d’avoir droit à un second Roland-Garros en plein mois de juillet, ni de voir Kylian Mbappé, à qui le onze tricolore fera sans doute appel, sous le maillot des Bleus. Mais existe-t-il encore un peu de ciment patriotique pour faire de cette série d’événements un grand moment d’unité française ? En réalité, depuis vingt-cinq ans, les politiques cherchent à retrouver par le sport l’instant « Black Blanc Beur »de l’été 1998. Sauf que, vingt ans plus tard, le retour des champions du monde de football avait été marqué par des violences aux Champs-Élysées. Rappelons aussi qu’en septembre dernier, les organisateurs de la Coupe du monde de rugby se sont vu reprocher par Libération rien moins que d’avoir incarné la « France rance » en raison d’une cérémonie d’ouverture qui sentait bon le pays d’antan, les santons et les petits villages bucoliques. Pour la première fois de l’histoire, les JO auront lieu dans un pays qui ne s’aime pas.

Lula, comment avez-vous pu imaginer obtenir un jour le prix Nobel de la paix?

Le président brésilien soutient l’accusation faite devant la Cour internationale de justice par l’Afrique du Sud selon laquelle Israël pratiquerait un génocide à Gaza


La communauté juive brésilienne compte environ 120 000 membres, répartis principalement entre les deux mégapoles de São Paulo (90 000 personnes) et Rio de Janeiro. Les Brésiliens juifs sont les descendants de migrants venus successivement du Portugal, d’Espagne, du Maroc (début du XXe siècle), de l’empire russe, de Roumanie, de Pologne et d’Allemagne (entre 1919 et 1939). Ils ont été rejoints après la Seconde Guerre mondiale par des survivants de la Shoah, des Juifs expulsés d’Egypte (1956) et persécutés en Irak.

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J’ai la chance de maintenir des relations avec cette communauté depuis trente ans. C’est au sein du Centre culturel Juif de São Paulo que j’ai fait la connaissance de Marcos Susskind, descendant d’une famille juive allemande arrivée au Brésil en 1938, après avoir fui Berlin en 1934 et être passée par la France. Marcos est né à Rio de Janeiro en 1947. Il a fait des études universitaires en gestion d’entreprise au Brésil (années soixante-dix). En Israël, il a suivi parallèlement une formation de guide touristique dans les années soixante-dix à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Sa vie professionnelle très riche a été consacrée à faire connaître à des groupes d’hommes d’affaires brésiliens les capacités et les réalisations d’Israël en innovations technologiques. Il a ainsi accompagné à de très nombreuses reprises des missions commerciales brésiliennes en Israël. En 2015, la famille Susskind (Marcos, son épouse et leurs trois enfants) a fait son Alyah. Elle vit depuis à Holon. En Israël, Marcos est désormais toujours guide, accompagnant notamment des groupes de visiteurs chrétiens. Il est aussi très engagé dans des ONG de lutte contre les drogues. Enfin, il continue à animer sur les réseaux sociaux des programmes d’information sur Israël à destination du public brésilien. C’est une voix très connue au Brésil, au-delà même de la communauté juive. Marcos a 11 petits-enfants, dont quatre sont actuellement mobilisés au nord d’Israël et sur la bande de Gaza.

Récemment, en découvrant que le gouvernement brésilien avait choisi de soutenir l’accusation de génocide faite à Israël devant la Cour Internationale de Justice par l’Afrique du Sud, il a décidé d’envoyer une lettre ouverte au président Lula. Il n’aura pas de réponse à ses questions, comme lui-même le mentionne. Mais la lettre ouverte a déjà une grande répercussion au Brésil, dont la majorité des habitants sont loin de partager la position de Lula sur les crimes du Hamas et la guerre de défense que mène Israël.

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J’ai pris l’initiative de traduire cette lettre que vous trouverez ci-dessous. Au nom de mon ami Marcos, je vous remercie pour l’ample divulgation que vous pourrez faire de cette missive. Notamment auprès de journalistes et formateurs d’opinion français qui contribuent trop souvent à forger l’image d’homme de paix et de leader politique sérieux que Lula voudrait avoir !


Lettre ouverte à Lula : À propos d’une de ses dernières décisions

Bonjour camarade Lula,

J’ai appris que vous souteniez et approuviez l’accusation faite devant la Cour internationale de La Haye par l’Afrique du Sud et selon laquelle Israël pratiquerait un génocide à Gaza. De nombreuses questions me sont alors venues à l’esprit qui mériteraient des réponses. Mais je vous avoue tout de suite que je ne les attends pas, puisque je vous ai écrit plusieurs fois depuis 2010 et que vous n’avez jamais daigné me répondre.

  • La Syrie a assassiné 650 000 civils et déplacé 4 500 000 personnes dans le cadre de la guerre civile actuelle. Considérez-vous le gouvernement syrien comme un génocidaire ?
  • L’invasion actuelle de l’Ukraine par la Russie a déjà fait plus de 500 000 morts. Avez-vous accusé la Russie de génocide ?
  • La guerre civile en cours au Soudan a poussé 1 500 000 personnes à quitter leur pays et 5 250 000 à quitter leur foyer et à vivre en tant que réfugiés à l’intérieur du pays. Avez-vous condamné le Soudan ?
  • 600 000 civils non-combattants sont morts dans la guerre d’Éthiopie. Avez-vous considéré l’Éthiopie comme un pays génocidaire ?
  • Avant de formuler ma dernière question, j’ose vous demander si vous savez ce qu’est un génocide ? Je crois utile de vous expliquer plus loin de quoi il s’agit.
  • Dans la guerre déclenchée par les monstres terroristes du Hamas et que poursuit Israël pour défendre sa population et éradiquer une menace insupportable, environ 21 000 personnes sont mortes à Gaza, dont près de 9 000 terroristes. La plupart des 12 000 non-combattants tués étaient des boucliers humains utilisés par les terroristes. Aussi dramatiques que soient les morts de ces victimes, les chiffres n’atteignent en rien ceux de la guerre civile en Syrie, de la guerre en Éthiopie ou des victimes civiles en Ukraine. Pourquoi accordez-vous plus d’importance aux 12 000 victimes civiles gazaouies qu’aux plus de 2 millions de victimes des autres conflits cités ici ?

J’en viens maintenant à une définition du génocide que vous ignorez sans doute : « Le génocide est un crime contre l’humanité caractérisé par des pratiques visant à l’élimination d’un groupe d’êtres humains pour des raisons raciales, ethniques et religieuses. Sont considérées comme des activités génocidaires : l’extermination, le massacre, l’anni- hilation, le meurtre de groupes ethniques, d’affiliations religieuses ou de nationalités ».

Lula, avec la force aérienne phénoménale dont dispose Israël, si les responsables militaires de cet État avaient conçu et exécuté un génocide, cela aurait pu être réalisé en 48 heures au maximum ! Sachez que la population de Gaza est concentrée à plus de 80% entre les deux localités de Han Yunes et Rafah. Il s’agit là d’une zone de moins de 160 kilomètres carrés, plus petite que la plupart des grandes propriétés agricoles existantes au Brésil.

Lula, je ne suis pas certain que vous-mêmes ayez la conviction qu’Israël soit responsable d’un génocide à Gaza. Vous êtes cependant entouré d’extrémistes antisémites dangereux, comme Celso Amorim (conseiller spécial du président pour les relations internationales) et Gleisi Hoffmann (présidente du Parti des Travailleurs, la formation de Lula). Votre gouvernement est soutenu par ailleurs par des antisémites notoires qui militent au sein de votre parti et de formations alliées. Tous ces gens vous dictent ce que vous appelez votre politique « anticolonialiste », « anti-impérialiste », pour ne citer que quelques-uns des adjectifs qu’ils emploient pour dénigrer tous ceux qui ne suivent pas leurs catéchismes idéologiques. À suivre ces conseillers sinistres, vous en êtes arrivé à soutenir les vrais génocidaires, comme le Hamas, dont la charte préconise l’anéantissement d’Israël et du peuple juif.

Pour conclure cette lettre ouverte, je vous avoue que je suis convaincu que je n’aurai pas de réponse de votre part. Je continue cependant à poser les questions que votre attitude fait surgir. Comment avez-vous pu imaginer obtenir un jour le prix Nobel de la paix ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur le président, l’expression de mes salutations distinguées.

Marcos L Susskind.

Emmanuel Macron: quand la forme prend le pas sur le fond

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Lors de son hold-up télévisuel, hier soir, le président Macron a promis un « réarmement démographique » à la France. Son gouvernement devra concentrer son attention sur la jeunesse et les travailleurs modestes, prétend-il. Malheureusement, de nombreux points aveugles émaillaient ses démonstrations et les mesurettes annoncées qui en découlent.


On nous avait vendu un format « exceptionnel », une conférence de presse inédite sous la Vème République. D’une durée de deux heures trente, l’intervention présidentielle devant un parterre de journalistes de la presse nationale et régionale correspondait bien au style Macron : performatif, emphatique et bavard. Sur la forme, les fanatiques de Jupiter comme ses contempteurs n’auront pas changé d’avis. Clivant, Emmanuel Macron séduit autant qu’il agace. Gaspard Proust l’a résumé par une formule amusante au micro d’Europe 1 : « Quand tu as besoin de trois heures pour expliquer que tu es un génie, c’est qu’a priori ça ne saute pas aux yeux ». Le prodige doit ramer, remonter sur le ring et prouver qu’il est bien cet homme providentiel consacré en 2017 par une vague bobopopuliste pour « rénover la France ». Car, les Français sont revenus depuis longtemps de cette aventure rythmée par les mouvements sociaux et les catastrophes internationales, les émeutes et les polémiques, les scandales et les annonces fracassantes, les Grenelle et les grandes causes, les applications disruptives et les blocages administratifs.

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En presque sept ans de pouvoir absolu, la France d’Emmanuel Macron n’a finalement que peu bougé. La grande transformation se fait toujours attendre et ce ne sont pas les renouvellements de casting qui feront penser le contraire aux Français.  Conscient que son socle électoral tient désormais grâce aux plus de 65 ans, Emmanuel Macron a abandonné le jeunisme qu’on lui prêtait au profit d’un discours calibré pour les « boomers », porté par des « jeunes » choisis pour plaire à des vieux, des gendres rêvés pour une génération qui n’a pas conscience de l’urgence dans laquelle se retrouve une partie de ses héritiers.

Emmanuel Macron et Gabriel Attal à Villers-Cotterêts le 30 octobre 2023 © Gabrielle CEZARD/SIPA

Un diagnostic imprécis

Durant son intervention, Emmanuel Macron s’est parfois livré à un réquisitoire sans concession… pour son propre bilan. Il a notamment dénoncé les lenteurs administratives, citant l’exemple particulièrement parlant des délivrances et renouvellements des différents papiers d’identité, pouvant atteindre dans certains cas 4 à 5 mois. C’est parfaitement inadmissible dans un pays qui se veut « moderne » et « numérisé ». Pourtant, dans un même élan, le président a vanté les réformes qu’il aurait entreprises pour secouer le fonctionnement des administrations. Comment cela est-il possible alors que lui-même reconnait que les délais de la machine publique excèdent à juste titre ses concitoyens, ou, devrait-on dire, ses sujets ?

De la même manière, le président est capable de se réjouir que les « smicards (ont) vu leur pouvoir d’achat augmenter » en omettant de préciser que l’information capitale des dernières années est que le nombre des dits « smicards » a augmenté de manière exponentielle. Au 1er janvier 2023, 17,3% des salariés du secteur privé non agricole étaient au salaire minimum contre 12% en 2021. La réalité est donc très éloignée de l’irénisme macronien : les Français et les Françaises s’appauvrissent tous les ans. Les charges pesant sur le travail sont telles qu’il est impossible à de nombreux patrons de PME d’augmenter leurs salariés sans se ruiner, ce qui a créé au fil du temps des trappes à Smic qui ont piégé des travailleurs devenus pauvres et même bien souvent dans l’incapacité totale de se loger ou de fonder une famille.

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Ce qui nous amène d’ailleurs à l’un des points les plus commentés du discours de rentrée du roi-thumaturge qui ne guérit plus grand-chose : la démographie. Le président a annoncé son souhait de lancer « un grand plan contre l’infertilité ». Si ces choses-là se sécrètent bien plus qu’elles ne se décrètent, ce n’est pas un numéro vert pour le téléphone rose qui poussera les Français à relancer leur natalité collective ni même la notion de devoir patriotique. La problématique est sociale et anthropologique. Les causes de la dénatalité tiennent au mode de vie. Autrefois, il était rare de déménager pour raisons professionnelles. On pouvait donc compter sur les grands-parents, les relatifs et les voisins pour aider à la garde des enfants. En outre, les logements étaient plus accessibles. Qui peut aujourd’hui envisager de se lancer dans l’aventure d’une grande famille avec l’instabilité des couples, l’économie peu dynamique, le pouvoir d’achat faible ? Il faut d’abord régler ces difficultés-là !

Le numéro 116 de Causeur

Il faudra plus que des mots!

D’ailleurs, chaque sujet abordé par Emmanuel Macron lors de sa conférence presse avait un point aveugle de ce type. Quand il s’interroge sur l’école, souhaitant instaurer des mesurettes symboliques telles que l’expérimentation de l’instauration de l’uniforme ou l’augmentation des heures consacrées à l’enseignement des notions d’éducation civique, il semble refuser de comprendre que la crise est beaucoup plus large, qu’elle demande une véritable révolution et non des aménagements qui ne seront que des pansements sur une jambe de bois. Sa façon d’interpréter la série d’émeutes pré-insurrectionnelles de l’été dernier, attribuée à « l’ennui » des participants, témoigne encore de cette absence de lucidité quant à la dégradation profonde et quasiment irréversible du matériel anthropologique français. Faut-il une commission pour limiter le temps d’écran des jeunes Français ? Le président, naguère présenté comme un libéral, s’enferme dans la logique réglementaire alors qu’il devrait libérer en bas et assurer l’ordre en haut. C’est le contraire qui est fait.

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Ses satisfecit, s’ils sont parfois authentiques et justifiés, sonneront creux tant qu’une partie de la France sera déclassée et larguée dans la compétition mondiale. Les imprécations et la pensée magique des slogans de communicants cachent mal la misère. « De l’action, de l’audace », nous dit-on. Avec 3000 milliards de dettes et 500 000 immigrés par an, une hausse spectaculaire de l’insécurité, et tant d’autres chantiers, il faudra plus que des mots.

Hausse des taux et baisse du niveau

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Christine Lagarde préside les célébrations du 25e anniversaire de la BCE, en pleine bataille contre l’inflation, Francfort, 24 mai 2023 © Shutterstock/sipa

Si les Français sont notoirement nuls en économie, leurs élites, à commencer par Christine Lagarde, ne semblent pas tellement plus calées. On a pu s’en apercevoir à l’occasion de la crise inflationniste post-Covid.


Les économistes des générations futures regarderont le début du XXIe siècle comme l’une des périodes les plus étonnantes de leur discipline. Pendant quelques années, nous avons en effet mis à bas toutes les certitudes acquises, défié toutes les lois du marché. À partir de la crise des subprimes, en 2008, les banques centrales ont pu faire tourner la planche à billets à plein régime, sans créer d’inflation. À rebours de la théorie, les taux d’intérêt ont connu alors un niveau historiquement bas. L’Allemagne a pu même emprunter à des taux négatifs, une aberration. On prêtait 100 euros aux Teutons et ils promettaient d’en rendre 99 à leur créancier ravi. Essayez chez le boucher : « Vous le mettrez sur ma note, René, et je repasserai vous donner moins. » Gueule de René.

Dans son sillage, la France a pu continuer à faire ce qu’elle sait le mieux : s’endetter pour déverser par brassées des milliards d’euros sur des clientèles diverses. Avec, au cours de cette période bénie, l’argument de la « bonne affaire ». Emprunter à de telles conditions, il fallait être un décliniste réactionnaire pour ne pas vouloir profiter de l’aubaine. Et Dieu sait si Sarkozy, Hollande et Macron en abusèrent, non pour investir dans la défense ou le nucléaire, mais pour calmer les bonnets rouges, les banlieues, les gilets jaunes, et tous les autres Gaulois réfractaires au boulot autant qu’à l’arithmétique.

Culture financière : les Français en queue de classement

Parallèlement à cette légitimation du tropisme français pour la gestion dispendieuse des deniers publics, cette faiblesse historique des taux a eu de multiples effets. L’argent placé sur un compte épargne ne rapportait rien ; on se devait d’investir à tout prix dans quelque chose, le cas échéant et parfois de préférence, dans n’importe quoi. Le plus visible a été bien sûr la hausse vertigineuse de l’immobilier, mais également celle de tous les actifs, actions, start-ups au businessmodel fumeux, montres, Porsche, bitcoins, jusqu’aux plus baroques – les NFT et les Bored Ape, littéralement les « singes las », sorte de vignette Panini virtuelle à 300 000 euros le bout.

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Les Français restent bien calés en fond de classement européen pour la culture financière (14e sur 18 en 2020), mais ils en tirent une certaine fierté. Fidèles au Général, « l’intendance suivra » semble être leur motto pour ne prêter qu’une oreille distraite aux données macroéconomiques. Tout ce qui dépasse la valeur d’une résidence principale leur semble équivalent – un million, un milliard, c’est du domaine de l’abstraction. Lorsque les effets de la planche à billets se sont enfin alignés sur ce qui était écrit dans les manuels d’économie – le retour d’une vigoureuse inflation, ils ont bien sûr mis cela sur le compte des « patrons » désireux de s’en mettre plein les poches. Ils n’avaient d’ailleurs pas complètement tort, puisqu’on estime qu’un peu moins de la moitié de la hausse des prix n’a eu comme autre motivation que celle d’améliorer leurs marges. Néanmoins, anecdotique pendant dix ans, l’inflation a atteint 8,6 % en zone euro en décembre 2022, avec des conséquences très concrètes pour l’État, les entreprises et les particuliers. Hausse des taux d’emprunt, difficultés à acheter, tout cela s’est traduit par un gel du marché de l’immobilier, une chute des prix en cours que certains pronostiquent à 20 % (!). La valeur de certaines starts-ups, les fameuses licornes valorisées plus d’un milliard de dollars, s’est vaporisée. Et nos gouvernants devront désormais trouver 72 milliards en 2027, une paille, pour payer les intérêts de la dette contre 33 milliards en 2023. Pour faire face à cette dépense supplémentaire de 39 milliards (c’est combien en pavillons de banlieue ?), il suffirait de… supprimer l’Éducation nationale – 40,3 milliards en 2023. Vu ce qu’on y apprend – surtout en économie – et les coups de couteau qu’on y risque, sans doute un mal pour un bien.

Politique de la FED et politique de la BCE

Là où les choses se sont compliquées, c’est quand les élites européennes et plus précisément celles de la BCE sont entrées dans la danse pour gérer la vague inflationniste. Pour faire simple, il convenait d’augmenter rapidement les taux d’intérêt pour lutter contre la surchauffe, en restant prêt à les baisser aussi prestement, dès que leur niveau risquait de déclencher une récession. Certes perçues comme des apparatchiks sans cœur, mais crédités d’une expertise technique, Christine Lagarde et ses équipes ont réagi comme on pouvait, hélas, s’y attendre. Aussi médiocre en matière économique que ses concitoyens, Mamie BCE n’a évité aucune des chausse-trappes que la crise à venir avait dissimulées sous ses pas. En septembre 2021, la reine Christine déclare que « l’inflation est transitoire », alors que tout indique le contraire. En décembre 2021, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, sans doute amoureux de la saucisse de Francfort, précise que « l’inflation devrait revenir à son niveau cible de 2 % en 2023 ». Nous serons en réalité à 5,3 %. Pendant ce temps-là, la Fed avait déjà commencé à relever ses taux, mais la BCE n’a pourtant pas eu le réflexe de survie du cancre : copier sur son voisin. Puis vint (enfin) l’indispensable hausse des taux d’intérêt, trop tardive et surtout trop brutale. Et tandis que tout indiquait que l’inflation allait reculer et qu’il convenait donc de lentement mais sûrement, ramener de la toile afin de ne pas asphyxier l’économie, le 14 juillet 2023 Lagarde se meurt (de honte), mais ne se rend pas (à l’évidence) : « La BCE ne s’engagera pas dans un cycle de resserrement monétaire trop rapide. »Quelques jours après, le sieur Villeroy, lucide, renchérit :« La Banque de France ne prévoit pas de baisse des taux d’intérêt avant 2025. » Six mois plus tard, le même annonce, sans surprise, une première baisse des taux. La planète financière voit l’inflation rentrer dans la niche en 2024, tandis qu’au royaume de Oui-Oui, à Francfort, la reine Christine se dit assez hostile à une inflexion des taux.En clair, elle est favorable à une prochaine contraction économique européenne. La France vient d’ailleurs d’enregistrer un premier trimestre de croissance négative. Devinez ce que fait la Fed avec ses taux ? Le contraire.

Qu’importe la récession à venir. N’est-il pas finalement rassurant de constater que le niveau de nos dirigeants est indexé sur celui de la population française ? Au moment où le chômage hexagonal, toujours plus élevé qu’en Europe du Nord ou aux États-Unis (même lorsqu’il baisse) est en passe de remonter, ce triomphe de l’égalitarisme réchauffera les cœurs.

Coordonne-moi plus fort

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Après les plateaux de cinéma, les coordinatrices d’intimité s’attaquent au marché de l’art lyrique.


J’ai appris récemment sur les réseaux sociaux qu’une association d’artistes lyriques organisait une conférence autour des « scènes intimes » à l’opéra, animée par la première coordinatrice d’intimité en France : Monia Aït El Hadj. Ma grand-mère disait toujours :« il n’y a pas de sot métier ». Elle a eu le privilège de mourir de vieillesse sans connaitre cette nouvelle lubie.

Va te faire coordonner chez les Grecs 

Coordinateur d’intimité ? L’intrusion de cet oxymore managérial dans le domaine des dessous chic m’a laissée songeuse. A priori, les intimités se coordonnent très bien toutes seules. S’agit-il d’un assistant de réalisateur porno ? Un groom grognon apportant le gel, les capotes et le gode sur le set d’un threesome tourné dans un studio de Budapest ? Une femme préparatrice en érection ? Fichtre. Mon imagination est très hétéronormée… En réalité, « la coordinatrice d’intimité est une personne multidisciplinaire qui accompagne la mise en scène et les interprètes dans la création des scènes intimes (comme la nudité, la sexualité simulée, des violences sexuelles, ou de manière plus large tout ce qui implique un contenu exposé ou intime…) ». Tout un programme. Le consentement, c’est ceux qui en parlent le plus qui le respectent le moins.

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Sans surprise, cette profession de grue, lancée à l’assaut des secteurs culturels de moins en moins subventionnés vient des Etats-Unis… Dans leur formation, des choses aussi utiles que la queer theory, la psychanalyse, les droits des LGBT, ou le bdsm dans l’underground new-yorkais. Des sujets qui s’étudient en bibliothèque quand on n’a pas de vie… Vous connaissiez l’histoire du Belge qui s’occupe de sa femme dans une partouze ? Sa bêtise est désormais pulvérisée par la coordinatrice d’intimité blonde qui n’assume pas son côté voyeur. Les Anglo-saxons n’en manquent pas une. Vivement le retour de la Saint-Barthélémy. 

On se coordonne et on se fait une bouffe ?

Je raconte ça à une amie et collègue soprano à l’étranger. Elle me répond, atterrée, qu’un ténor d’une tête et demie de moins qu’elle lui a demandé l’autorisation de poser sa main sur son épaule pendant qu’elle chantait le second air de Donna Anna dans Don Giovanni « ne me dis pas, mon amour, que je suis cruelle pour toi. » C’est une wagnérienne, elle en impose. Quand une chanteuse d’1m80 et 130 décibels parle, les ténors légers écoutent : « Si tu as un rapport à ton corps tellement effacé que tu imagines me violer de l’épaule, que fais-tu dans ce métier ? Je suis capable de réagir dans un jeu de scène si tu vas trop loin. »

Construire une technique vocale, c’est libérer une énergie et une musculature, du périnée au diaphragme. Il vaut mieux être à l’aise avec son corps et incarnée pour chanter. On fait rarement mieux que l’incarnation et la boxe pour répliquer en cas de problème de consentement. Ne parle-t-on pas de « bêtes de scène » pour qualifier le caractère instinctif que doit avoir un artiste ?  « Il ne s’agit pas de censurer ou d’être une sorte de police des bonnes mœurs, mais de s’assurer que les interprètes se sentent en sécurité en ayant pu exprimer leurs limites et donner clairement leur consentement tout au long du processus créatif. Le but est de faire se rencontrer ce qu’a imaginé un réalisateur et ce qu’est prêt à jouer un artiste. » Que reste-t-il de la spontanéité d’un corps quand il faut une tierce personne pour assurer le geste de l’un et le consentement de l’autre ?

Jésus a dit : « Coordonnez-vous les uns les autres »

Les coordinateurs d’intimité sont avant tout le reflet d’une société dont la peur des femmes, prédominante, amène des psychorigides à se prémunir d’hystériques imaginaires. Vite, des juristes tenant la chandelle sur un tournage pour éviter les procès ! Qu’il puisse y avoir des problèmes de consentement dans l’art, qui en doute ? Sharon Stone a par exemple dit qu’elle ignorait qu’on voyait son sexe dans Basic Instinct. Il faut parfois de la réalité pour rendre crédible une scène. Portman a vraiment été tondue pour V comme vendetta.

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Dans l’Opéra, cela se double d’une contradiction majeure : une sur-représentation de scènes de sexe dans des mises en scène contemporaines parfois pornographiques, et un attrait pour des voix de moins en moins charnues et puissantes, comme si l’oreille souhaitait évacuer l’existence des femmes dans un art où elles sont pourtant reines. Voilà qui devraient intéresser Mona Chollet bien plus que les sorcières. Juste avant que Charcot torture ses patientes à la Salpêtrière, Donizetti créait Lucia di Lamermoor, dont le livret explique bien, contrairement à la médecine de l’époque, pourquoi une femme bascule dans la folie, ce qu’est un viol conjugal, la manipulation et « l’emprise ». Plus féministe qu’un contre-ut écrit à une époque où les théâtres étaient peuplés de demi-mondaines pour défendre sur scène des bourgeoises victimes du patriarcat, tu meurs.

La levrette est une cascade comme une autre

« Notre métier est proche de celui du coordinateur de cascade. D’ailleurs, il ne viendrait à l’idée de personne de tourner une cascade sans préparation ! »  Paloma García Martens m’aura achevée avec cette comparaison. Sauter d’un immeuble, simuler une levrette, dans les deux cas, les risques sont-ils vraiment les mêmes ? Seul Belmondo aurait sérieusement pu répondre à cette question.

Et de poursuivre : « Ces scènes sont encore souvent laissées à la totale improvisation. Le but pour un interprète n’est pas de jouer sa propre intimité ou sexualité sur un plateau, mais celle de son personnage. Or, il est impossible de travailler cet aspect de la narration lorsque ces scènes sont improvisées ou lorsque l’on prend juste quelques minutes avant le tournage pour s’en parler. » Nous travaillons tous nos personnages avec les détails les plus ténus possibles. La sexualité ne fait pas exception.

Je laisse là cette chronique du monde contemporain tel qu’il déraille, j’ai un rendez-vous de coordination personnelle qui m’attend.

Patrice Jean, le dos au mur, choisit la littérature

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L'écrivain Patrice Jean © Francois GRIVELET / Opale

Mais l’écrivain redoute sa disparition sous les coups de boutoir du militantisme.


« Vivre avec le mal, le dévoiler, pénétrer dans sa grotte, c’est la mission de la littérature », affirme Patrice Jean dans Kafka au candy-shop, la littérature face au militantisme, paru aux éditions Léo Scheer. L’auteur de L’homme surnuméraire et de Tour d’ivoire observe que la littérature et en particulier l’art romanesque sont menacés de disparaître sous les coups du militantisme politique, du relativisme culturel et des sciences humaines, toutes choses qui, selon lui, nuisent à la qualité d’une littérature contemporaine de plus en plus éloignée de l’idée de péché originel : « Croire au péché originel n’est pas, comme on dit, un dogme négociable. La littérature qui ne croit pas à ce péché est une littérature pour l’école et pour le divertissement. […] Sans suffocation, sans conflit insoluble, sans la chute, pas de littérature. » Les « anges intraitables » du progressisme ne concevant pas le monde autrement que débarrassé de cette malédiction originelle, ils n’attendent de la littérature qu’un « message positif, avec du sucre dedans ». Comme l’écrivait Philippe Muray, qui consacra de nombreuses pages à ce sujet : « Sitôt le péché originel éradiqué des consciences (qui dailleurs, et par la même occasion, ne sont plus à proprement parler des consciences), le Bien commence à faire des siennes. » Partout, y compris en littérature. Adieu Flaubert, bonjour Bobin.

L’art littéraire devenu inutile

Le militant progressiste, écrivain ou lecteur, pense qu’il est possible, et même qu’il est souhaitable, d’éradiquer le Mal. Négligeant « la vie intérieure de l’individu », il ne le conçoit  que politiquement ou socialement et ne le décèle que dans le capitalisme, les frontières, le patriarcat, les nations, les mâles, etc. ; il s’imagine qu’il suffira d’un tract vindicatif ou d’un éclat de voix dans un mégaphone pour le faire rentrer dans son terrier. Ses livres préférés sont ceux qui, nappés d’une épaisse moraline, dénoncent le racisme, le sexisme, les inégalités sociales ou l’homophobie. Ainsi, il écrit ou lit des pages insipides qui reflètent la médiocrité d’une littérature incapable de sonder l’âme humaine jusque dans ses recoins les plus enténébrés, d’une sous-littérature décrivant un monde idéal et angélique, monde dans lequel l’art littéraire, justement, devenu non seulement inutile mais même inenvisageable, est remplacé tout entier par le « livre feel good », « kitsch, joli, gnangnan », une sucrerie, une distraction à des années-lumière « des galeries souterraines de l’âme » explorées par les grands écrivains, écrit Patrice Jean. Adieu Proust, bonjour Gaudé.

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Les sciences humaines, la sociologie en premier lieu, ont infecté la littérature, soit en la supplantant directement sur les rayons des librairies, soit en s’immisçant sournoisement dans des romans transformés en thèses analytiques, en schémas scientifiques, en exposés sociologiques dépourvus d’imagination et souvent narcissiques – Annie Ernaux ou Édouard Louis sont d’éminents exemples de ces boursouflures nombrilistes qui font le bonheur des médias en tenant à distance la véritable littérature et en s’exerçant régulièrement à un autre art scriptural, celui de l’écriture politico-administrative de pétitions « contre le gouvernement, le racisme, le sexisme » ou contre des écrivains qui restent à l’écart du progressisme ambiant et mettent l’art de l’écrit au-dessus même de leurs convictions – Renaud Camus et Richard Millet, par exemple. Les sciences humaines et le progressisme vont à contre-sens de la littérature, écrit en substance Patrice Jean – les premières en se bornant à disséquer scientifiquement la vie des hommes ; le second en considérant l’existence humaine non comme une réalité tragique insurmontable mais comme l’incarnation d’un projet politico-historique en cours de construction. Ajoutons à l’analyse de Patrice Jean que le progressisme est parvenu, dans le domaine de l’art, à substituer au « réalisme socialiste » stalinien, un « réalisme progressiste » battant pavillon woke et usant des mêmes manières que sa devancière soviétique : effacement de la culture ancienne, censure, révisionnisme artistique, promotion d’un art institutionnel correspondant aux critères du nouveau régime, médias aux ordres, rééducation des plus vieux et conditionnement idéologique des plus jeunes.   

Saccage progressiste

« Il arrivera un jour, peut-être, où la littérature non progressiste aura disparu », s’inquiète Patrice Jean en notant l’apparition récente des « relecteurs en sensibilité » qui saccagent la littérature classique et obligent nombre d’écrivains contemporains à s’autocensurer afin de ne choquer personne et de « récolter les caresses des médias ». Finalement, de plus en plus d’auteurs, qui se croient subversifs, deviennent de fidèles adeptes de la religion progressiste et « écrivent avec sincérité une littérature qui ne donne aucune ligne à détordre aux relecteurs ». Les mêmes refusent de hiérarchiser les œuvres et leurs auteurs, ne font aucune distinction entre Tolstoï et Ernaux ou entre la musique de Bach et le rap puisque, de leur point de vue sociologisant (merci Bourdieu !), cette distinction ne relève pas de critères artistiques mais d’un préjugé social, d’une façon de se distinguer, de se tenir au-dessus du pékin moyen auquel ils interdisent, ce faisant, l’accès aux œuvres les plus grandes, celles qui ne le brossent pas dans le sens du poil mais l’entraînent au contraire dans l’obscurité, le doute, le questionnement face à l’impuissance de toucher au mystère de sa propre vie sans cet art qui lui doit tout et qui le lui rend au centuple en exaltant poétiquement, littérairement, musicalement, ses peurs, ses rêves, ses rires, ses désillusions, sa joie et sa douleur de vivre.

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Jeune, Patrice Jean, issu d’un milieu populaire, a été « violemment de gauche », apprenons-nous dans le chapitre intitulé Autobiographie politique. S’il se détourne du combat politique en découvrant « les écrivains du désespoir, de Baudelaire à Cioran, de Nietzsche à Schopenhauer », il continue, durant ses jeunes années, de se revendiquer du progressisme et de lire Charlie Hebdo, Les Inrocks et Le Monde. Bientôt, la schizophrénie politique le guette, écrit-il en décrivant sa gêne « au milieu du troupeau », dans les manifestations qu’il arpente, à la fois amusé et excédé par le spectacle de ces gens de gauche se ripolinant la conscience à peu de frais. Les années Mitterand commenceront de lui déciller les yeux ; à cet égard, Patrice Jean conseille la lecture de l’excellent essai autobiographique de Bruno Lafourcade, Une jeunesse les dents serrées, pour « sentir à plein nez la décomposition du socialisme » et humer les premiers relents du progressisme mortifère. L’affaire Renaud Camus, le procès contre Houellebecq – suite aux propos peu amènes de l’écrivain sur l’islam – montrant « des bouffeurs de curés patentés se révolter contre le blasphème », le panurgisme « républicain » au moment où Le Pen accède au second tour des élections présidentielles finiront de faire basculer Patrice Jean qui entrera « en littérature, comme les libertins harassés entrent en religion : le dos au mur ». L’écrivain, refusant de rester un « mouton enragé » au milieu du troupeau progressiste, décide alors de célébrer l’imagination, la liberté, l’ironie, le jeu, la contradiction, la provocation, ingrédients indispensables à l’écriture de romans nés « du silence et de la solitude », loin du beuglement grégaire des « belles âmes » de gauche.

Le monde d’après

Paradoxe : la littérature meurt alors qu’il n’y a jamais eu autant de livres publiés et d’émissions, de festivals, de prix littéraires. Le livre est devenu un « produit » dont il faut faire la publicité. L’excellent livre se noie dans les flots d’une production industrielle qui ne fait pas le tri – romans, mangas, BD, essais, autobiographies ou livres de psychologie, etc. Tout est égal, tout se vaut – l’essentiel échappe. Consterné, Patrice Jean imagine un monde où ses contemporains, toujours empressés de repousser à plus tard la lecture d’un livre de Flaubert ou de Proust pour leur préférer une série sur Netflix ou un best-seller formaté, ne liront plus que « de mauvais livres alimentant leur narcissisme ». Il ne donne pas cher de la littérature ; peut-être même pense-t-il, comme Alain Finkielkraut, que « nous sommes entrés dans l’âge de l’après littérature » et que « l’art est en train de perdre la bataille »1 ; sans doute se souvient-il aussi de ce passage du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley dans lequel « l’Administrateur » explique pour quelles raisons la création d’une œuvre comme celle de Shakespeare est devenue impossible dans ce monde supposément parfait : « On ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. […] Ils n’ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse. […] Il fallait choisir entre le bonheur et ce qu’on appelait autrefois le grand art. Nous avons sacrifié le grand art. »   

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  1. Alain Finkielkraut, L’après littérature, Éditions Stock. ↩︎

Violette fatale, sublime partition

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Adriana Lecouvreur 23-24 © Sebastien Mathé - Opéra nationale de Paris

En 2020, la pandémie a eu raison d’Adriana Lecouvreur, dans une production de 2010 signé David McVicar qui avait transité de Londres à Vienne, en passant par Barcelone, avant de triompher à Paris en 2015. Près de 10 ans plus tard, voilà donc enfin reprise, dans une distribution de haute volée, cette mise en scène qui avait marqué les esprits.


Très attendu, ce spectacle ouvre ainsi de façon flamboyante l’année lyrique 2024 à l’Opéra-Bastille.
Mise en scène classique jusqu’à la littéralité, en costumes Louis XV et sur un décor tournant où les coulisses de la Comédie française laissent place au salon de la Princesse de Bouillon, théâtre dans le théâtre, exploité avec brio jusqu’au dénouement où, devant le squelette dénudé de la machinerie scénique, Adriana s’éteint dans un murmure. Au seuil de la représentation, avant le lever de rideau, un buste illuminé de Molière trône en majesté, symbole de l’âge d’or du théâtre classique.

© Sebastien-Mathe OnP

Pour situer la genèse du seul opéra de Francesco Cilea (1866- 1950) passé à la postérité – son œuvre précédente, L’Arlésienne, d’après Daudet, a pratiquement sombré dans l’oubli – , Adriana Lecouvreur est créé en 1902, sur un livret signé Arturo Colautti tiré d’Adrienne Lecouvreur, une pièce de théâtre du fameux duo Eugène Scribe/ Ernest Legouvé écrite plus de 50 ans plus tôt pour Rachel, la comédienne mythique : durable succès du répertoire parisien. On a beaucoup dit que cette adaptation lyrique s’inscrit dans le courant « vériste » transalpin dont les compositeurs Leoncavallo et Mascagni demeurent les représentants attitrés. Reste que la sensibilité du jeune Cilea l’entraîne vers une modernité qui dépasse l’attention portée à la seule couleur locale, sans atteindre toutefois au génie de Puccini, son aîné de huit ans : toujours est-il qu’Adriana Lecouvreur voit le jour entre Tosca (1900) et Madame Butterfly (1904) : on ne saurait rêver coudoiement plus honorable. Au reste le drame lyrique (qui immortalisa le ténor Enrico Caruso dans le rôle de l’amant, Maurizio) connut illico une gloire internationale telle qu’en moins de dix ans Adriana Lecouvreur aura été donné à Lisbonne, Barcelone, Mexico, Varsovie, Genève, Anvers, Odessa, Le Caire, Rio, Santiago, Londres, Saint-Pétersbourg, New-York et j’en passe…

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Bref, voilà ce qu’on appelle une œuvre iconique. Elle peint comme l’on sait la rivalité entre la comédienne Adrienne Lecouvreur, amie de Voltaire triomphante dans Racine et Corneille, et la Princesse de Bouillon jalouse du maréchal Maurice de Saxe (lequel, pour mémoire, vainqueur de la bataille de Fontenoy, a bien existé sous le nom de duc de Courlande et se fit donner le château de Chambord en gage de son allégeance à la monarchie française). Rivalité qui, s’il faut en croire la légende, se solde par un empoisonnement à la fleur de violette…  

Une aveugle adulation semble acquise d’avance à la diva Netrebko, qui reprend le rôle-titre naguère suprêmement incarné, en 2015, par Angela Gheorghiu. Certes virtuose dans l’impeccable projection sonore et les pianissimos chatoyants, elle n’en paraissait pas moins, au soir de la première, livrer un « service minimum » comparée à la performance de la Princesse de Bouillon sous les traits de la mezzo-soprano biélorusse Ekaterina Semenchuk, dont la ligne de chant admirablement soutenue et les graves abyssaux faisaient frémir la salle entière. Leur succèdent, dans ces deux emplois respectifs, pour les représentations de fin janvier à février, la merveilleuse soprano napolitaine Anna Pirozzi et la mezzo-soprano française Clémentine Margaine : surprise!

L’Azerbaïdjanais Yusif Eyvazov (à la ville, époux comme l’on sait de madame Netrebko) campe quant à lui un « conde di Sassonia » d’une belle prestance, jouant à plein la parodie par l’emphase assumée de sa gestuelle : ténor brillant, au souffle impressionnant, n’était ce timbre un peu nasillard qui agace les aigus. Le baryton Ambrogio Maestri chante un Michonnet d’une rondeur élégante et suave, tandis que le beau géant serbe Sava Vemic a la puissance d’une basse de haute tenue. Au pupitre, le chef italien Jader Bignamini fait sonner la partition de façon tout à la fois nette, rutilante et limpide, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra à son meilleur. Les deux ou trois airs sublimes qui figurent les impérissables morceaux de bravoure de la partition y sont magnifiés comme jamais – en particulier celui de la princesse, dans le salon de la Grange Batelière, qui ouvre le deuxième acte : « Âpre volupté, douce torture, lente agonie, rapide outrage, flamme, gel, frémissement, agitation, peur, voilà ce qu’à un cœur amoureux apporte l’attente (…) Ô vagabonde étoile de l’Orient, ne t’éteins pas : souris à l’univers, et s’il est sincère, fais escorte à mon amour ! ». Eréthisme incandescent :  pamoison assurée !   


Adriana Lecouvreur. Drame en quatre actes, de Francesco Cilea (1902). Direction : Jader Bignamini. Mise en scène : David McVicar. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris. Avec Anna Netrebko (16/25 janvier) et Anna Prirozzi (28 janv./7 février) dans le rôle-titre.
Durée : 3h25
Opéra-Bastille, les 19, 22, 25, 31 janvier, 7 février à 19h30. Les 28 janvier et 4 février à 14h30

Affaire Oudéa-Castéra: ces élites qui fuient ce qu’elles promeuvent

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Faites ce que je dis, pas ce que je fais…


Ils sont les premiers à fuir ce qu’ils promeuvent. La classe politique n’assume pas le grand déclassement qui frappe les institutions et les citoyens les plus vulnérables. La devise de ces élites : « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Ainsi, la faute politique d’Amélie Oudéa-Castéra est moins d’avoir mis ses enfants dans le privé (son prédécesseur Pap N’Diaye en avait fait autant), que d’avoir accablé l’école publique qu’elle est censée représenter désormais. La nouvelle ministre de l’« Education nationale, de la Jeunesse, des Sports et des Jeux Olympiques » a en effet justifié son choix d’un établissement catholique réputé du VI ème arrondissement de Paris pour ses trois enfants en critiquant des « paquets d’heures pas remplacées » d’une école publique du quartier, une explication que conteste d’ailleurs l’établissement mis en cause (Libération, ce lundi).

Cette anecdote est évidemment risible : elle dit, depuis Molière, la tartufferie de ce monde parisien progressiste qui, en l’occurrence, contourne l’enseignement de la République pour lui préférer, pour ses progénitures, des établissements préservés de la populace. C’est pareillement pour s’abriter des quartiers « sensibles » – qu’elle louange en public- que la gauche immigrationniste ne se bouscule pas pour y vivre. Jean-Luc Mélenchon habite dans le Xème arrondissement, ce boboland qui tient la diversité à l’écart des digicodes.

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C’est également pour tourner le dos à une France devenue pour certains invivable que beaucoup de jeunes émigrent de plus en plus. Plus que jamais, la France importe des bac moins cinq et exporte des bac plus cinq.

La Macronie a son lot d’hypocrites qui ne croient pas en ce qu’ils défendent. Observer Gabriel Attal s’attendrir sur la « classe moyenne, cœur battant du pays » ne peut faire oublier les injures déversées par le pouvoir, lors de la crise des gilets jaunes, contre « la foule haineuse » (Emmanuel Macron) ou « les nouveaux beaufs » (feu Jacques Julliard, qui fut mieux inspiré). En réalité, un gouffre oppose le monde cosmopolite des métropoles déracinées à celui, enraciné, paupérisé et fragile, de la France périphérique acquise pour partie au RN. La nomination surprise, vendredi dernier, de Rachida Dati à la Culture peut certes être vue comme une double habileté politique destinée à affaiblir les LR et à rendre visible « une nouvelle culture populaire pour tous, les quartiers et la ruralité » (Dati). Reste que rien ne relie plus les cités d’immigration à la France populaire, qui en a été chassée sous la pression de la nouvelle civilisation musulmane. La promotion de Dati relève d’un casting qui veut mimer une proximité avec les gens ordinaires. Cependant, la sincérité manque à ces acteurs qui croient se mettre à la portée des oubliés en leur martelant comme à des enfants : « De l’ordre, de l’ordre, de l’ordre », « des résultats, des résultats, des résultats », « de l’audace, de l’audace, de l’audace » (Macron) ; « De l’action, de l’action, de l’action », « des résultats, des résultats, des résultats » (Attal).

Mardi, Macron, à la recherche du peuple perdu, a réquisitionné la télévision à 20h15. Mais trop de mots ont déjà tué l’action.

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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Vous reprendrez bien un peu de guerre sainte?

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Le dernier tome de la trilogie Le Royaume au bout du chemin de Jan Guillou est republié. Une fantastique épopée du temps des Croisades


Les éditions marseillaises Agone publient le dernier tome de la trilogie de Jan Guillou, Le Royaume au bout du chemin, narrant les exploits d’Arn Magnusson. Le moinillon d’infortune dans une Suède encore viking deviendra templier et ami vaincu du roi victorieux Saladin avant de rentrer enrichi, renforcé et sage dans le Västra Götaland qu’il modernisera et unifiera. De quoi se laisser mener d’Arnäs à Gaza ? There and back again, comme disait Bilbo…

Curieuse chose parfois que le destin des œuvres. Jan Guillou a conçu la trilogie que forment la Promesse, la Quête et le Sacre dans les années 1990, alors que les thèses de la fin de l’Histoire et du choc des civilisations heurtaient les bonnes consciences. Un peu comme aujourd’hui ?

Méfiez-vous de tout le monde !

Agone, maison d’édition indépendante « soucieuse des luttes de notre présent », s’est lancée dans la réédition de cette saga en mai 2023. Et depuis quelques jours, les passionnés du Moyen Âge et de l’univers scandinave ont le dernier tome à se mettre sous la dent. Car cette trilogie « prend à contre-pied la vision traditionnelle d’un Moyen Âge sombre et barbare pour dévoiler l’extraordinaire dynamisme du laboratoire culturel et politique qu’il a représenté. » Et pour cause : son héros, Arn Magnusson, grandit dans une Suède encore sujette aux raids vikings, survit dans une Palestine en pleine croisade, et meurt dans un pays natal fortifié.

Et rien dans ce parcours n’est volontaire : Arn subit l’histoire, comme il subit les décisions des puissants. Car après une formation humaniste aux alentours de 1150, dans des villages boueux et froids du Västra Götaland, Arn s’est adonné au péché de chair avec sa promise, la belle Cecilia. Seul homme compétent à l’épée de la région, une dangereuse compétence, il est condamné à vingt ans de pénitence en Terre Sainte pour exterminer des Infidèles.

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Il y apprend, aux dépens de sa belle tête blonde, que les Infidèles ne sont pas les pires ennemis du Christ. La reprise de Jérusalem par Saladin n’est que la conséquence directe des folies et des bêtises de ceux qui dirigent. D’Héraclius d’Auvergne à Agnès de Courtenay, des empoisonneurs concupiscents aux libidineux notoires, en passant par le pire d’entre eux, Richard Cœur de Lion, le « boucher dément », les noms des coupables que l’on n’enseigne plus en bonne langue franque résonnent comme étonnamment modernes. Déjà au XIIe, « rien ne pouvait être plus grand que de rendre la foi raisonnable » — et Arn, parce que chrétien sachant lire travaille tout autant les textes en latin qu’en arabe ou hébreu.

Si tu veux la paix, prépare la guerre

Et pas la peine non plus de gagner la Palestine pour trouver des ennemis de l’humanité. La pauvre Cecilia, enfermée au couvent où elle accouche dans un cachot, est livrée à la haine d’une Mère supérieure dont « la seule vraie joie… n’était pas l’amour de Dieu, mais la souffrance de son prochain ». Vertu universelle, s’il en est…

Arn a donc survécu au deuxième tome en s’interrogeant, au cœur de Jérusalem–Yerushalaim–al-Quds avec Saladin et son médecin juif Musa sur l’acharnement aveugle de certains à « fouler une terre aussi peu stable en affirmant ne rien voir et ne rien entendre…  mystère de l’existence ». Et le voilà rentrant chez lui, à Arnäs, amenant à sa suite des charpentiers, des forgerons et maîtres écuyers pour convertir son ancien domaine à la guerre moderne, au château-fort et aux douves : « Nous ne préparons pas la guerre. Nous allons construire pour assurer la paix. Quand la guerre est là, on n’a ni le temps ni les moyens de construire. » Si vis pacem, para bellum, disaient les Anciens. Pour le héros, on voudrait espérer qu’il a tort… et pour nous, qu’il n’est pas trop tard.


Jan Guillou, La Promesse, Le Royaume au bout du chemin I, Agone, mai 2023, 453 p.

Jan Guillou, La Quête, Le Royaume au bout du chemin II, Agone, octobre 2023, 664 p.

Jan Guillou, Le Sacre, Le Royaume au bout du chemin III, Agone, janvier 2024, 512 p.

Débuts du gouvernement Attal: la semaine de l’angoisse

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Le ministre des Affaires étrangères Stéphane Séjourné et la ministre de la Culture Rachida Dati, Assemblée nationale, 17 janvier 2024 © Jacques Witt/SIPA

Et si le casting du gouvernement Attal se révélait rapidement calamiteux ? La conférence de presse du président et les commentaires qui ont suivi n’ont pas corrigé la mauvaise impression laissée par certains ministres les premiers jours…


Heureusement que Stéphane Séjourné vient d’être nommé, au sein du nouveau et premier gouvernement de Gabriel Attal, ministre des Affaires Etrangères, et non pas, au vu de ses énormes bévues en matière de grammaire française, de la Culture ou de l’Education Nationale ! Au moins ses interlocuteurs étrangers ne pourront pas s’apercevoir ainsi de ses nombreuses carences quant à sa maîtrise, fût-elle élémentaire, de la langue de Molière…
Reste à espérer, toutefois, que M. Séjourné connaisse mieux ces importants dossiers étrangers qui lui seront dorénavant confiés par la République, et pendant un certain temps, que sa propre langue maternelle…

Voies du seigneur et conflit d’intérêt

Il semble pour le moins surprenant, du reste, que Gabriel Attal, certes sous la très directive houlette d’Emmanuel Macron en personne (je me demande ce que l’illustre La Boétie aurait à déclarer concernant ce succédané de « servitude volontaire » pour paraphraser ici l’intitulé de son célèbre opus), ait pu nommer aussi facilement, sans que personne n’y trouve rien à redire, pas même un soupçon de conflit d’intérêt ou d’éventuel favoritisme, un de ses anciens mais derniers compagnons. Les mystérieuses voies du Seigneur, plus encore que la voix de son Maître, sont, décidément, bien impénétrables, surtout au quasi céleste royaume de l’Élysée !

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Mais qui, au fond, s’en étonnera véritablement lorsque l’on sait que la toute nouvelle ministre de la Culture, Rachida Dati, n’a à proposer, en guise de seules preuves de ses réelles compétences en la matière, que de corrosives salves de bons mots et formules bien senties, alliés certes à un incontestable sens de la joute verbale, distillés çà et là sur les plateaux de télévision les plus courus de la capitale et autres provinces de l’Hexagone ?

Bourdes et breloques

Quant à, là encore, la toute nouvelle ministre de l’Éducation Nationale, Amélie Oudéa-Castéra, jusqu’ici inconnue au bataillon et surtout manifestement inexpérimentée, qu’a-t-elle donc d’autre à présenter elle aussi, à titre de gages de savoir au sein de l’école publique, que quelques maigres trophées sportifs et autres breloques de seconde zone, en plus de consternantes bourdes, comme le peuple français tout entier en a été l’incrédule et offusqué témoin il y a quelques jours seulement, pour sa première et très maladroite, sinon catastrophique jusqu’à la rendre aujourd’hui inaudible, sortie politique !
Oui : aussi décevant que calamiteux en effet, ne serait-ce qu’au regard des multiples polémiques déjà engendrées à pareil niveau, ce nouveau casting ministériel d’Attal et Macron réunis, où l’on peine même à croire que c’est malheureusement là tout ce que l’actuelle vie politique de la République française, que l’on pensait garnie de bien plus brillants esprits parmi ses nombreux et enviables fleurons, peut offrir, décemment, à ses concitoyens !

Les médiocres mais douloureux effets du wokisme ?

D’où, légitime et sans même vouloir forcer ici le trait, la question : ce pitoyable mais dangereux wokisme sévissant aujourd’hui impunément jusque dans les plus hautes sphères de l’intelligentsia française, et parfois au sein même des académies les plus réputées, aurait-il donc irrémédiablement contaminé également, pour le malheur de notre prestigieux héritage culturel, sinon civilisationnel, jusqu’au cœur du pouvoir politique en ce qu’il a théoriquement, à l’instar de toute démocratie digne de ce nom, de plus noble, généreux et précieux tout à la fois ?

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Je n’ose, pour ma modeste part, me résoudre à pareil, affligeant et funeste diagnostic…

Vers la débâcle macronienne ?

Quant à la conférence de presse, dans la soirée de ce 16 janvier 2024, d’Emmanuel Macron lui-même, elle ressemblait là à un éloquent discours de Premier ministre, maîtrisant ses dossiers sur le plan technique mais focalisé presque exclusivement sur la politique intérieure, bien plutôt qu’à un discours de président, comme pouvaient l’être, au contraire, les allocutions, dans ce même type d’exercice, de De Gaulle, Pompidou, Chirac ou Mitterrand, avec, quant à eux et qu’on les ait appréciés ou non, une véritable vision du monde, une réelle hauteur de vues, une profonde faculté d’analyse, un souffle quasi épique, des envolées parfois même lyriques, un authentique intérêt pour la culture et, surtout, l’inaliénable sens de l’Histoire.  
Bref : une conférence de presse, celle de Macron mardi soir, certes brillante, dans la connaissance de ses dossiers, parfois même détaillée à la manière d’un ennuyeux technocrate, mais, en même temps et très paradoxalement, médiocre sur le plan plus spécifiquement politique, sans âme ni grandeur, sans direction ni projets, et, donc, fondamentalement décevante, aussi ratée, en pratique, qu’attendue, sinon espérée, en théorie !
Prenant la défense de Mme Oudéa-Castéra durant les questions des journalistes, le président a réclamé « plutôt de l’indulgence, parce qu’il [lui] est arrivé d’avoir des propos, au tout début de [s]es responsabilités politiques, qui avaient blessé, tout particulièrement des femmes ». M. Macron faisait une allusion aux employées du laboratoire Gad, qu’il avait jugées « pour beaucoup illettrées » alors qu’il était tout jeune ministre.

C’est dire si la débâcle macronienne, où de belles mais vaines paroles tiennent démagogiquement lieu d’idées tout aussi stériles, continue invariablement, à la désastreuse image de la macronie elle-même, pour le malheur de la France, sinon, plus généralement encore, de l’Europe…

Des Jeux plus gros que le ventre

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Projet de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, Paris 2024 DR.

Alors que le coup d’envoi de Paris 2024  approche à grands pas, les problèmes de sécurité et de transports dont souffre l’Île-de-France de façon endémique ne semblent pas avoir été suffisamment pris en compte par les organisateurs. Fragilisée par les émeutes de banlieue, ciblée par le terrorisme islamique, menacée par la paralysie des transports, la Ville Lumière a quelque peu présumé de ses forces.


Se doute-t-il de l’enfer qui l’attend cet été ? Le 14 décembre dernier, interrogé sur TMC au sujet des futures olympiades, le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, affichait une curieuse sérénité : « Les choses vont bien se passer, assurait-il. L’organisation de la Coupe du monde de rugby ou la visite de Charles III sont la preuve que nous sommes capables de gérer la sécurité autour de grands rendez-vous. » Comme si une compétition consacrée à un seul sport ou une déambulation parisienne offerte à un seul roi représentait le même niveau de risque qu’une manifestation où vont se presser pendant trois semaines (du 26 juillet au 11 août prochains) plus de 10 000 participants venus de 200 pays pour concourir dans 44 disciplines… D’autant qu’au Proche-Orient, le massacre commis par le Hamas le 7 octobre dernier a réveillé le spectre des onze athlètes israéliens assassinés lors des Jeux de 1972 à Munich par des terroristes palestiniens. Dans ces conditions, difficile de ne pas être inquiet. Et de ne pas se poser les neuf questions suivantes, pour lesquelles nous avons interrogé divers connaisseurs du dossier.

Le « village des athlètes » est-il bien placé ?

À l’exception de quelques matchs de football programmés en province et des épreuves de voile et de surf, qui se tiendront respectivement à Tahiti et à Marseille, les JO 2024 seront essentiellement franciliens. Tous les sportifs seront logés dans un nouveau quartier de 52 hectares situé en plein 93, entre Saint-Ouen-sur-Seine et l’Île-Saint-Denis. Soit à quelques encablures du parvis du Stade de France… endroit désormais célèbre dans le monde entier depuis la razzia inouïe qui s’y est déroulée le 28 mai 2022 en marge de la finale de la Ligue des champions de football entre le Real Madrid et Liverpool. Ce soir-là, des bandes locales, au profil proche des émeutiers de juillet 2023, ont volé et violenté des centaines de supporters anglais et espagnols. Les leçons de ce fiasco ont-elles été tirées ? Rien n’est moins sûr. Le 11 octobre dernier, le chef de la délégation olympique mongole, venu en France pour assister à un comité de sécurité, se faisait détrousser, à quelques mètres de là, d’un sac contenant des biens pour une valeur totale de près de 600 000 euros (son épouse y avait déposé ses boucles d’oreilles en or).

Les lieux d’affluence seront-ils bien protégés ?

Outre le village olympique, plusieurs lieux de compétition se trouvent également en banlieue parisienne, tels que Saint-Denis (93) où se dérouleront les épreuves d’athlétisme, de rugby et divers sports aquatiques, mais aussi Le Bourget (93) pour l’escalade, Villepinte (93) pour la boxe, ou Colombes (92) pour le hockey. Or, même à l’étranger, personne n’ignore que ces contrées ne ressemblent pas exactement aux belles artères haussmanniennes paisibles qui ont fait la réputation de la capitale française. En mai de l’année dernière, la légende du football Thierry Henry prévenait d’ailleurs les téléspectateurs de la grande chaîne sportive américaine CBS Sport : « Vous ne voulez pas aller à Saint-Denis. Ce n’est pas pareil que Paris. Croyez-moi ! » Et en septembre, quelques heures avant le match France-Nouvelle Zélande inaugurant la dernière Coupe du monde de rugby, la femme et la fille de Ian Foster, sélectionneur des All Blacks, étaient agressées à l’arme blanche dans l’hôtel de la sélection, à Créteil (91). D’après une source policière, des moyens spéciaux seront déployés pour rassurer les milliers de touristes appelés à franchir le périphérique. Des commissariats volants seront notamment installés dans des bus près des sites de forte affluence. Et les effectifs de police seront renforcés. Quantité de congés ont même été refusés aux gardiens de la paix qui pensaient en poser durant cette période. Fatigue garantie cet été dans les rangs des forces de l’ordre.

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Les sites olympiques seront-ils bien surveillés ?

En complément de la présence policière, on estime à près de 20 000 le nombre d’agents de sécurité privés nécessaires à la protection de l’ensemble des lieux appelés à être fréquentés par les spectateurs. Une gageure. Plusieurs grandes entreprises du secteur ont boudé les appels d’offres. Et les autres éprouvent les plus grandes difficultés à recruter. « Aujourd’hui, le métier n’est plus attractif, il ne paye pas », explique Djamel Benotmane, secrétaire général du syndicat CGT Prévention Sécurité. Dans l’urgence, la tentation peut être grande d’embaucher n’importe qui, sans pousser très loin les enquêtes de moralité, y compris au sein de populations à très haut risque. Petit à petit, le tabou du déploiement militaire se dissipe. Mi-novembre, on apprenait que 5 000 soldats seraient présents en permanence à Paris lors des trois semaines de l’événement, logés sous des tentes sur la pelouse de Reuilly. En tout, 15 000 hommes de troupe devraient être mobilisés. Lors des JO de Londres en 2012, le recours aux militaires avait aussi été employé pour pallier le manque de vigiles. « C’est une solution totalement insuffisante et inadaptée, on les voit mal contrôler les billets d’entrée par exemple », s’inquiète un policier.

Le « risque drone » est-il bien identifié ?

Au-dessus des grandes messes sportives, ces engins volants télécommandés et équipés d’une caméra sont désormais massivement utilisés par les télévisions. Comment se prémunir contre l’éventualité qu’un appareil pirate, piloté par un terroriste et chargé d’explosifs, s’infiltre dans le dispositif officiel ? Les drones sont une « menace nouvelle et sans doute la principale à appréhender », reconnaît-on au ministère de l’Intérieur, qui a révélé en octobre dernier la neutralisation d’une « vingtaine de drones malveillants » par la police lors de la Coupe du Monde de rugby cet automne en France. Sans toutefois donner de détails sur les méthodes employées pour parvenir à ces coups de filet.

Incidents au Stade de France lors de la finale de la Ligue des champions, Paris, 29 mai 2022 © AP Photo/Manu Fernandez/Sipa

Les équipements sportifs seront-ils prêts ?

Stade de France, Parc des Princes, Roland-Garros, château de Versailles… La plupart des sites qui accueilleront les épreuves existent déjà depuis belle lurette et sont parfaitement entretenus. Seul point noir : les travaux, toujours en cours, au Grand Palais, où sont censées se tenir les épreuves d’escrime. « Certaines finitions peuvent ne pas être faites, mais nous livrerons comme prévu le lieu au comité d’organisation des Jeux le 19 avril 2024 », promet pourtant Christophe Chauffour, directeur général délégué de la Réunion des musées nationaux, l’organisme qui gère le monument. À Déols, une bourgade proche de Châteauroux, pas de stress en revanche : un vieil aérodrome désaffecté de l’OTAN a été réquisitionné pour le tir sportif, en remplacement du site prévu au départ à La Courneuve (93). « Plus pourri, tu meurs ! » râle un journaliste suisse spécialisé. Pour ce compatriote de Guillaume Tell, si cette discipline est ainsi reléguée, c’est à cause des écologistes, qui l’associent à la chasse.

Les capacités en logement et transport sont-elles suffisantes ?

Selon les estimations de Pierre Rabadan, adjoint à la Mairie de Paris pour les JO, la capitale s’apprête à recevoir « seulement » un ou deux millions de visiteurs de plus qu’une saison touristique habituelle (16 millions de visiteurs chaque été), pour la plus grande joie des propriétaires qui ont prévu de louer leur appartement à prix d’or durant les jeux, et qui iront se mettre au vert en attendant la cérémonie de clôture. Mais côté transports,« on ne va pas être prêts », prévient en revanche la maire de Paris, Anne Hidalgo. Des embolies s’annoncent en effet sur le réseau ferroviaire et par voie de conséquence sur les routes. En cause : les travaux du CDG Express (liaison entre la gare de l’Est et l’aéroport de Roissy), des lignes 16 et 17 du métro et de la station Porte-Maillot du RER E qui ne seront pas terminés à temps. Selon nos informations, il faudra aussi déplorer des retards dans la livraison de diverses rames commandées pour permettre au réseau existant de supporter la surcharge de voyageurs. Pas de quoi troubler toutefois le ministre des Transports, Clément Beaune, qui n’a pas trouvé d’autre commentaire à faire que de reprocher à la maire de Paris « de faire le buzz ».  Le « pas de vague » dans sa version Hôtel de Roquelaure.

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Sait-on précisément comment se déroulera la cérémonie d’ouverture ?

C’est un format inédit dans l’histoire des JO. Au lieu de se tenir dans un stade comme à l’accoutumée, la cérémonie d’ouverture devrait se dérouler le soir du 26 juillet sur la Seine, en plein Paris, où chaque délégation défilera à bord de sa propre péniche le long d’un trajet de six kilomètres devant des centaines de milliers de spectateurs. Le 31 mai, sur le plateau de « C dans l’air », le criminologue Alain Bauer tirait la sonnette d’alarme :« La préfecture de police n’y était pas défavorable, elle y était totalement opposée. […]Toutes les conditions du désastre sont réunies. » Le 22 octobre, l’ancien ministre des Sports David Douillet en rajoutait une couche dans La Tribune dimanche :« Si la veille, les voyants sont rouge cramoisi quant aux risques d’attentat, il faudra un plan B pour la cérémonie d’ouverture. » Problème, le préfet de police de Paris, lui, affirmait le 14 décembre qu’il n’y avait pas de plan B… Après son coup de gueule télévisé, Bauer confie avoir reçu des centaines de « messages semi-clandestins de l’appareil d’État », lui disant :« Ah ! enfin, merci de l’avoir dit, nous, on n’y arrivait pas. » Tout laisse penser qu’on n’a pas fini d’entendre parler de cette drôle de galère.

La note sera-t-elle salée ?

Au dernier pointage, la facture des Jeux s’établit à 8,7 milliards d’euros, en hausse de 30 % par rapport au budget initial. Mais dans un contexte de forte inflation post-Covid, il était difficile d’éviter pareille envolée. Pas de scandale en soi donc, sauf quelques dérapages comme le Centre aquatique olympique, situé en face du Stade de France à Saint-Denis, dont les coûts ont explosé, passant de 104 millions à 174 millions d’euros, non seulement sous l’effet de la hausse du prix de l’énergie et des matériaux de construction, mais aussi à cause de quelques dépenses annexes, qui n’avaient pas été prévues… Une source policière locale évoque des arrangements « un peu » forcés entre des entreprises de construction et quelques voyous du cru, décidés à récupérer une part de la manne : « Ça donne des deals du genre “embauche mon petit cousin ou verse une somme et il n’arrivera rien à ton chantier et ton matériel”. » La Calabre sans la mer.

Les Français seront-ils en communion ?

Ces Jeux arrivent à un moment de doute identitaire français intense. Bien sûr, nous ne bouderons pas notre plaisir d’avoir droit à un second Roland-Garros en plein mois de juillet, ni de voir Kylian Mbappé, à qui le onze tricolore fera sans doute appel, sous le maillot des Bleus. Mais existe-t-il encore un peu de ciment patriotique pour faire de cette série d’événements un grand moment d’unité française ? En réalité, depuis vingt-cinq ans, les politiques cherchent à retrouver par le sport l’instant « Black Blanc Beur »de l’été 1998. Sauf que, vingt ans plus tard, le retour des champions du monde de football avait été marqué par des violences aux Champs-Élysées. Rappelons aussi qu’en septembre dernier, les organisateurs de la Coupe du monde de rugby se sont vu reprocher par Libération rien moins que d’avoir incarné la « France rance » en raison d’une cérémonie d’ouverture qui sentait bon le pays d’antan, les santons et les petits villages bucoliques. Pour la première fois de l’histoire, les JO auront lieu dans un pays qui ne s’aime pas.

Lula, comment avez-vous pu imaginer obtenir un jour le prix Nobel de la paix?

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Le président brésilien soutient l’accusation faite devant la Cour internationale de justice par l’Afrique du Sud selon laquelle Israël pratiquerait un génocide à Gaza


La communauté juive brésilienne compte environ 120 000 membres, répartis principalement entre les deux mégapoles de São Paulo (90 000 personnes) et Rio de Janeiro. Les Brésiliens juifs sont les descendants de migrants venus successivement du Portugal, d’Espagne, du Maroc (début du XXe siècle), de l’empire russe, de Roumanie, de Pologne et d’Allemagne (entre 1919 et 1939). Ils ont été rejoints après la Seconde Guerre mondiale par des survivants de la Shoah, des Juifs expulsés d’Egypte (1956) et persécutés en Irak.

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J’ai la chance de maintenir des relations avec cette communauté depuis trente ans. C’est au sein du Centre culturel Juif de São Paulo que j’ai fait la connaissance de Marcos Susskind, descendant d’une famille juive allemande arrivée au Brésil en 1938, après avoir fui Berlin en 1934 et être passée par la France. Marcos est né à Rio de Janeiro en 1947. Il a fait des études universitaires en gestion d’entreprise au Brésil (années soixante-dix). En Israël, il a suivi parallèlement une formation de guide touristique dans les années soixante-dix à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Sa vie professionnelle très riche a été consacrée à faire connaître à des groupes d’hommes d’affaires brésiliens les capacités et les réalisations d’Israël en innovations technologiques. Il a ainsi accompagné à de très nombreuses reprises des missions commerciales brésiliennes en Israël. En 2015, la famille Susskind (Marcos, son épouse et leurs trois enfants) a fait son Alyah. Elle vit depuis à Holon. En Israël, Marcos est désormais toujours guide, accompagnant notamment des groupes de visiteurs chrétiens. Il est aussi très engagé dans des ONG de lutte contre les drogues. Enfin, il continue à animer sur les réseaux sociaux des programmes d’information sur Israël à destination du public brésilien. C’est une voix très connue au Brésil, au-delà même de la communauté juive. Marcos a 11 petits-enfants, dont quatre sont actuellement mobilisés au nord d’Israël et sur la bande de Gaza.

Récemment, en découvrant que le gouvernement brésilien avait choisi de soutenir l’accusation de génocide faite à Israël devant la Cour Internationale de Justice par l’Afrique du Sud, il a décidé d’envoyer une lettre ouverte au président Lula. Il n’aura pas de réponse à ses questions, comme lui-même le mentionne. Mais la lettre ouverte a déjà une grande répercussion au Brésil, dont la majorité des habitants sont loin de partager la position de Lula sur les crimes du Hamas et la guerre de défense que mène Israël.

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J’ai pris l’initiative de traduire cette lettre que vous trouverez ci-dessous. Au nom de mon ami Marcos, je vous remercie pour l’ample divulgation que vous pourrez faire de cette missive. Notamment auprès de journalistes et formateurs d’opinion français qui contribuent trop souvent à forger l’image d’homme de paix et de leader politique sérieux que Lula voudrait avoir !


Lettre ouverte à Lula : À propos d’une de ses dernières décisions

Bonjour camarade Lula,

J’ai appris que vous souteniez et approuviez l’accusation faite devant la Cour internationale de La Haye par l’Afrique du Sud et selon laquelle Israël pratiquerait un génocide à Gaza. De nombreuses questions me sont alors venues à l’esprit qui mériteraient des réponses. Mais je vous avoue tout de suite que je ne les attends pas, puisque je vous ai écrit plusieurs fois depuis 2010 et que vous n’avez jamais daigné me répondre.

  • La Syrie a assassiné 650 000 civils et déplacé 4 500 000 personnes dans le cadre de la guerre civile actuelle. Considérez-vous le gouvernement syrien comme un génocidaire ?
  • L’invasion actuelle de l’Ukraine par la Russie a déjà fait plus de 500 000 morts. Avez-vous accusé la Russie de génocide ?
  • La guerre civile en cours au Soudan a poussé 1 500 000 personnes à quitter leur pays et 5 250 000 à quitter leur foyer et à vivre en tant que réfugiés à l’intérieur du pays. Avez-vous condamné le Soudan ?
  • 600 000 civils non-combattants sont morts dans la guerre d’Éthiopie. Avez-vous considéré l’Éthiopie comme un pays génocidaire ?
  • Avant de formuler ma dernière question, j’ose vous demander si vous savez ce qu’est un génocide ? Je crois utile de vous expliquer plus loin de quoi il s’agit.
  • Dans la guerre déclenchée par les monstres terroristes du Hamas et que poursuit Israël pour défendre sa population et éradiquer une menace insupportable, environ 21 000 personnes sont mortes à Gaza, dont près de 9 000 terroristes. La plupart des 12 000 non-combattants tués étaient des boucliers humains utilisés par les terroristes. Aussi dramatiques que soient les morts de ces victimes, les chiffres n’atteignent en rien ceux de la guerre civile en Syrie, de la guerre en Éthiopie ou des victimes civiles en Ukraine. Pourquoi accordez-vous plus d’importance aux 12 000 victimes civiles gazaouies qu’aux plus de 2 millions de victimes des autres conflits cités ici ?

J’en viens maintenant à une définition du génocide que vous ignorez sans doute : « Le génocide est un crime contre l’humanité caractérisé par des pratiques visant à l’élimination d’un groupe d’êtres humains pour des raisons raciales, ethniques et religieuses. Sont considérées comme des activités génocidaires : l’extermination, le massacre, l’anni- hilation, le meurtre de groupes ethniques, d’affiliations religieuses ou de nationalités ».

Lula, avec la force aérienne phénoménale dont dispose Israël, si les responsables militaires de cet État avaient conçu et exécuté un génocide, cela aurait pu être réalisé en 48 heures au maximum ! Sachez que la population de Gaza est concentrée à plus de 80% entre les deux localités de Han Yunes et Rafah. Il s’agit là d’une zone de moins de 160 kilomètres carrés, plus petite que la plupart des grandes propriétés agricoles existantes au Brésil.

Lula, je ne suis pas certain que vous-mêmes ayez la conviction qu’Israël soit responsable d’un génocide à Gaza. Vous êtes cependant entouré d’extrémistes antisémites dangereux, comme Celso Amorim (conseiller spécial du président pour les relations internationales) et Gleisi Hoffmann (présidente du Parti des Travailleurs, la formation de Lula). Votre gouvernement est soutenu par ailleurs par des antisémites notoires qui militent au sein de votre parti et de formations alliées. Tous ces gens vous dictent ce que vous appelez votre politique « anticolonialiste », « anti-impérialiste », pour ne citer que quelques-uns des adjectifs qu’ils emploient pour dénigrer tous ceux qui ne suivent pas leurs catéchismes idéologiques. À suivre ces conseillers sinistres, vous en êtes arrivé à soutenir les vrais génocidaires, comme le Hamas, dont la charte préconise l’anéantissement d’Israël et du peuple juif.

Pour conclure cette lettre ouverte, je vous avoue que je suis convaincu que je n’aurai pas de réponse de votre part. Je continue cependant à poser les questions que votre attitude fait surgir. Comment avez-vous pu imaginer obtenir un jour le prix Nobel de la paix ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur le président, l’expression de mes salutations distinguées.

Marcos L Susskind.

Emmanuel Macron: quand la forme prend le pas sur le fond

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Lors de son hold-up télévisuel, hier soir, le président Macron a promis un « réarmement démographique » à la France. Son gouvernement devra concentrer son attention sur la jeunesse et les travailleurs modestes, prétend-il. Malheureusement, de nombreux points aveugles émaillaient ses démonstrations et les mesurettes annoncées qui en découlent.


On nous avait vendu un format « exceptionnel », une conférence de presse inédite sous la Vème République. D’une durée de deux heures trente, l’intervention présidentielle devant un parterre de journalistes de la presse nationale et régionale correspondait bien au style Macron : performatif, emphatique et bavard. Sur la forme, les fanatiques de Jupiter comme ses contempteurs n’auront pas changé d’avis. Clivant, Emmanuel Macron séduit autant qu’il agace. Gaspard Proust l’a résumé par une formule amusante au micro d’Europe 1 : « Quand tu as besoin de trois heures pour expliquer que tu es un génie, c’est qu’a priori ça ne saute pas aux yeux ». Le prodige doit ramer, remonter sur le ring et prouver qu’il est bien cet homme providentiel consacré en 2017 par une vague bobopopuliste pour « rénover la France ». Car, les Français sont revenus depuis longtemps de cette aventure rythmée par les mouvements sociaux et les catastrophes internationales, les émeutes et les polémiques, les scandales et les annonces fracassantes, les Grenelle et les grandes causes, les applications disruptives et les blocages administratifs.

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En presque sept ans de pouvoir absolu, la France d’Emmanuel Macron n’a finalement que peu bougé. La grande transformation se fait toujours attendre et ce ne sont pas les renouvellements de casting qui feront penser le contraire aux Français.  Conscient que son socle électoral tient désormais grâce aux plus de 65 ans, Emmanuel Macron a abandonné le jeunisme qu’on lui prêtait au profit d’un discours calibré pour les « boomers », porté par des « jeunes » choisis pour plaire à des vieux, des gendres rêvés pour une génération qui n’a pas conscience de l’urgence dans laquelle se retrouve une partie de ses héritiers.

Emmanuel Macron et Gabriel Attal à Villers-Cotterêts le 30 octobre 2023 © Gabrielle CEZARD/SIPA

Un diagnostic imprécis

Durant son intervention, Emmanuel Macron s’est parfois livré à un réquisitoire sans concession… pour son propre bilan. Il a notamment dénoncé les lenteurs administratives, citant l’exemple particulièrement parlant des délivrances et renouvellements des différents papiers d’identité, pouvant atteindre dans certains cas 4 à 5 mois. C’est parfaitement inadmissible dans un pays qui se veut « moderne » et « numérisé ». Pourtant, dans un même élan, le président a vanté les réformes qu’il aurait entreprises pour secouer le fonctionnement des administrations. Comment cela est-il possible alors que lui-même reconnait que les délais de la machine publique excèdent à juste titre ses concitoyens, ou, devrait-on dire, ses sujets ?

De la même manière, le président est capable de se réjouir que les « smicards (ont) vu leur pouvoir d’achat augmenter » en omettant de préciser que l’information capitale des dernières années est que le nombre des dits « smicards » a augmenté de manière exponentielle. Au 1er janvier 2023, 17,3% des salariés du secteur privé non agricole étaient au salaire minimum contre 12% en 2021. La réalité est donc très éloignée de l’irénisme macronien : les Français et les Françaises s’appauvrissent tous les ans. Les charges pesant sur le travail sont telles qu’il est impossible à de nombreux patrons de PME d’augmenter leurs salariés sans se ruiner, ce qui a créé au fil du temps des trappes à Smic qui ont piégé des travailleurs devenus pauvres et même bien souvent dans l’incapacité totale de se loger ou de fonder une famille.

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Ce qui nous amène d’ailleurs à l’un des points les plus commentés du discours de rentrée du roi-thumaturge qui ne guérit plus grand-chose : la démographie. Le président a annoncé son souhait de lancer « un grand plan contre l’infertilité ». Si ces choses-là se sécrètent bien plus qu’elles ne se décrètent, ce n’est pas un numéro vert pour le téléphone rose qui poussera les Français à relancer leur natalité collective ni même la notion de devoir patriotique. La problématique est sociale et anthropologique. Les causes de la dénatalité tiennent au mode de vie. Autrefois, il était rare de déménager pour raisons professionnelles. On pouvait donc compter sur les grands-parents, les relatifs et les voisins pour aider à la garde des enfants. En outre, les logements étaient plus accessibles. Qui peut aujourd’hui envisager de se lancer dans l’aventure d’une grande famille avec l’instabilité des couples, l’économie peu dynamique, le pouvoir d’achat faible ? Il faut d’abord régler ces difficultés-là !

Le numéro 116 de Causeur

Il faudra plus que des mots!

D’ailleurs, chaque sujet abordé par Emmanuel Macron lors de sa conférence presse avait un point aveugle de ce type. Quand il s’interroge sur l’école, souhaitant instaurer des mesurettes symboliques telles que l’expérimentation de l’instauration de l’uniforme ou l’augmentation des heures consacrées à l’enseignement des notions d’éducation civique, il semble refuser de comprendre que la crise est beaucoup plus large, qu’elle demande une véritable révolution et non des aménagements qui ne seront que des pansements sur une jambe de bois. Sa façon d’interpréter la série d’émeutes pré-insurrectionnelles de l’été dernier, attribuée à « l’ennui » des participants, témoigne encore de cette absence de lucidité quant à la dégradation profonde et quasiment irréversible du matériel anthropologique français. Faut-il une commission pour limiter le temps d’écran des jeunes Français ? Le président, naguère présenté comme un libéral, s’enferme dans la logique réglementaire alors qu’il devrait libérer en bas et assurer l’ordre en haut. C’est le contraire qui est fait.

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Ses satisfecit, s’ils sont parfois authentiques et justifiés, sonneront creux tant qu’une partie de la France sera déclassée et larguée dans la compétition mondiale. Les imprécations et la pensée magique des slogans de communicants cachent mal la misère. « De l’action, de l’audace », nous dit-on. Avec 3000 milliards de dettes et 500 000 immigrés par an, une hausse spectaculaire de l’insécurité, et tant d’autres chantiers, il faudra plus que des mots.